Le Jeu des monuments de Paris tire ses origines d’un jeu de la Grèce antique. Il s’agit là d’une des nombreuses versions de ce qui est aujourd’hui largement connu sous le nom de Jeu de l’oie, un jeu de plateau didactique dont la popularité a pris de l’essor à travers l’Europe aux 18e et 19e siècles grâce à l’expansion de l’industrie de l’imprimé. Bien qu’ils aient fait l’objet de nombreuses éditions qui dépassaient souvent les dix mille copies, seul un nombre restreint de ces jeux de plateau est parvenu jusqu’à nous.


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À la fin du 18e siècle en France, le thème bucolique traditionnel du Jeu de l’oie cédait souvent la place à une variété de sujets inspirés de l’histoire, de la politique, des technologies modernes ainsi que des sciences naturelles et étaient mis en valeur par de riches références iconographiques, culturelles et idéologiques. Avec les impressions en très grand nombres des différents plateaux, les joueurs se familiarisaient avec l’histoire des dynasties, des blasons, des stratégies militaires, des moyens de transport, avec l’ornithologie et la botanique ainsi qu’avec les styles architecturaux et les monuments importants. L’extraordinaire popularité du jeu était alors attribuée au fait qu’il jumelait récréation et culture générale.

Au gré des jets de dés, les joueurs se déplacent le long d’une spirale composée de 63 cases illustrées, depuis sa périphérie jusqu’en son centre. Le but du jeu est d’atteindre le premier la dernière case, symbole d’une terre promise quelconque (en numérologie, la tradition veut que le chiffre 63 représente l’aboutissement de l’évolution historique). Les joueurs obtiennent des bonis et sont confrontés à des obstacles qui les font, le cas échéant, avancer, reculer ou passer leur tour. Dans des versions du jeu pour adulte, des amendes en espèces sont exigées lors du passage sur certaines cases de pénalité, comme c’est le cas pour Le Jeu des monuments de Paris.

La spirale de cette version du jeu emmène les joueurs pour une visite à travers Paris au gré de ses grands monuments. Chaque case est illustrée d’une vista inspirée de la Porte Saint-Denis, du Palais Royal, du Quay d’Orsay, de la Colonnade du Louvre, du Panthéon, de l’Hôtel des Invalides, etc. Les hôpitaux, les ponts et la morgue de Paris jouent tous un rôle dans l’intérêt du jeu et influent sur la progression des joueurs. La case ultime, le numéro 63, accueille l’Arc de Triomphe. Au dessus flotte un coq sur fond de soleil, symbole de la Monarchie de Juillet.

La destination finale n’est jamais anodine dans les différentes versions du Jeu de l’oie et Le Jeu des monuments de Paris ne fait pas exception. L’Arc de Triomphe est une commande de Napoléon Bonaparte en 1806 pour célébrer la victoire de ses armées à Austerlitz. Il avait tout d’abord pensé à une avenue qui partirait de l’Arc de Triomphe et, traversant Paris d’ouest en est, passerait par différents monuments tels que le Louvre et la Bastille. Quoiqu’il en soit, pendant la Restauration des Bourbons (1814-1830) qui suivit l’exil de Napoléon, la construction en fut stoppée. Ça n’est qu’au cours de la Monarchie de Juillet (1830-1848) que le projet fut achevé et dévoilé aux Parisiens en1836.

Le Jeu des monuments de Paris est donc plus qu’un simple jeu planté dans un décor monumental. Ce jeu est un monument en soi, si l’on se réfère à la définition donné par Alois Riegl, soit un objet conçu avec l’intention précise de préserver de hauts faits contemporains pour les générations futures. Il propose une Histoire de Paris à travers ses monuments et ce, jusqu’à la victoire de Napoléon. Mais il prend aussi le pari stratégique de placer la Monarchie de Juillet assiégée à la case 63.

Annie Gérin, chercheur en résidence 2002-2003
Juin 2009