Les chercheurs intéressés par Karl Friedrich Schinkel peuvent toujours se ruer à Berlin pour y trouver dessins et bâtiments originaux mais, ce faisant, ils passeraient à côté de quelque chose d’essentiel. On retrouve en effet au CCA une pièce intitulée le Schinkel-Album. Assemblé en 1860 par la photographe berlinoise Laura Bette, cet album contient 120 photographies des dessins de Schinkel. L’album est un exemple précoce de l’utilisation de la photographie dans la documentation de dessins et esquisses et il offre toujours aux chercheurs l’opportunité de voir des exemples de travaux de Schinkel autrement inaccessibles, qu’ils soient sous clé à Berlin ou encore verschollen – disparus. L’album attire également l’attention sur la photographe et le fait qu’elle était une femme. Que Laura Bette dirigeait un Photographisches Institut peut paraître surprenant, mais c’était apparemment monnaie courante à l’époque.

Cependant, le Schinkel-Album est bien plus qu’un miroir des dessins ou encore une illustration de l’histoire de la photographie. L’album fut en effet exposé au Musée Schinkel à la mort de l’architecte (bien que dans une forme un peu différente puisque l’album du CCA est une version remontée des trois albums originaux de Bette qui contient la quasi intégralité de ces derniers en un seul volume.) Le Musée Schinkel fut d’abord installé dans les studios de l’architecte à la Bauakademie à Berlin sur l’ordre du Roi Friedrich Wilhelm IV en 1844 et demeura sous cette forme jusqu’en 1872. Sa mission était de rendre hommage à Schinkel l’architecte en présentant ses peintures, esquisses, dessins et maquettes et en les mettant à la disposition des chercheurs, des architectes et des visiteurs intéressés. Les fonctions d’archives et d’exposition du musée convergèrent finalement en un seul et même endroit. En 1858, Bette proposait d’immortaliser sur pellicule les dessins de la collection à l’attention des étudiants en architecture et des architectes. Avec l’accord du Ministère du commerce d’imprimer chaque négatif en six exemplaires, elle produisait alors cinq séries de trente photographies chacune, reliées en trois albums. L’un des exemplaires se retrouvait sur un présentoir au milieu du Musée Schinkel, parmi des études de Schinkel sur les fresques pour le Royal Museum, des ensembles de motifs, des dessins de voyage et de paysages, ainsi que d’autres esquisses. Le grand public avait donc ainsi accès aux dessins de Schinkel sans risquer de les altérer, présageant les technologies qui permettent aujourd’hui ce genre de choses.

La valeur de l’album en tant que pièce de musée illustre bien ce que sont les expositions consacrées à l’architecture en général. Ses peintures, croquis, esquisses et maquettes permettent au Musée Schinkel une rétrospective des expositions de l’académie des arts en même temps qu’elles les confrontent aux standards mêmes qui les soutiennent. Les albums, en mettant en vedette au milieu du musée des reproductions de dessins, remettaient en question des concepts comme l’unicité et la paternité d’une œuvre, essentiels alors pour juger de la valeur et de la pertinence des œuvres d’art. Chaque fois que les visiteurs levaient les yeux des albums, ils pouvaient voir des chercheurs étudier les dessins originaux figurant sur les photographies et se rendre compte ainsi que l’œuvre de Schinkel était exposée aussi bien à l’aide de pièces originales que de reproductions. Il était également évident que nombre d’entre eux avaient autre chose en commun : qu’ils soient originaux ou des reproductions, les documents et objets évoquent systématiquement des bâtiments et paysages conçus par Schinkel qui demeurent à jamais à l’extérieur du musée. Le mélange hétérogène de pièces et d’objets démontraient que l’architecture ne peut être illustrée par un seul medium, soulignant la différence cruciale existant entre une exposition dédiée à l’architecture et une exposition d’art. La position des trois albums au cœur du musée en faisait la plus limpide des démonstrations.

Il est enthousiasmant que le CCA possède un artefact du Musée Schinkel, le premier musée consacré à l’architecture à Berlin, et le second en taille de ses musées publics, et que celui-ci illustre on ne peut mieux ce qui fait l’essence même d’une exposition consacrée à l’architecture

Wallis Miller, chercheur en résidence 2003-2004
Septembre 2009


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