Arnold Newman, les architectes et designers du Lincoln Center à New York et leur maquette, 1959

« … des crayons croisant le fer comme autant de baïonnettes sur un champ de bataille … » – Harold Schonberg, critique musical au New York Times, 1959

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Dans son numéro daté du 19 janvier 1960, le magazine Look passait à Arnold Newman la commande de photographier les architectes et concepteurs en charge du Lincoln Center ainsi que John D. Rockefeller III. Newman s’acquittait de cette tâche et photographiait ces derniers aux côtés de la maquette des trois principaux bâtiments du projet : le New York State Theater (à gauche), le Metropolitan Opera House (au milieu) et le Avery Fisher Hall (à droite).

Newman commence sa carrière de photographe en 1938, dans le studio commercial d’un ami de la famille à Philadelphie. Après son installation à New York en 1946, il collabore à des magazines de mode et style d’envergure tels que Harper’s Bazaar, Esquire et Life et commence à utiliser un appareil photo 4 × 5 pouces. Dans ses nombreux portraits d’artistes, de politiciens et de célébrités, qui paraissent dans des ouvrages tels que One Mind’s Eye: The Portraits and Other Photographs of Arnold Newman (1974) et Arnold Newman: Five Decades (1986), Newman évite les fonds neutres à la August Sander, et favorise au contraire les prises de vue de ses sujets dans leur environnement familier. D’après l’historien de la photographie Beaumont Newhall, ces inspirantes séries donnent l’impression que c’est le « sujet lui-même qui a conçu l’image. »

Cette photographie, l’une des nombreuses œuvres de Newman détenue par la collection du CCA, représente un projet de commande architecturale dont l’impact est capital dans l’histoire de la ville de New York. La création du Lincoln Center permit le rapprochement de six institutions : le Metropolitan Opera House (Harrison), le Philharmonic Hall (plus tard rebaptisé Avery Fisher Hall) (Abramovitz), le New York State Theater (Johnson), le Vivian Beaumont Theater (Saarinen), le New York Public Library for the Performing Arts (Bunshaft) et la Juilliard School (Belluschi). Ce projet de développement urbain majeur d’un site d’une superficie de 14 acres près du Columbus Circle fut entrepris sous la direction de John D. Rockefeller III et de son architecte Wallace K. Harrison, précédemment à la barre de très nombreux projets de Rockefeller. On lui reprocha tout d’abord de véritablement « vampiriser » la culture du reste de la ville. Quoi qu’il en soit, la compagnie du Metropolitan Opera déménagea (de l’intersection de la Trente-neuvième rue et de Broadway), alors que le Philharmonic Hall prit la relève de certaines fonctions jusqu’alors assumées par le Carnegie Hall. Les autres bâtiments offraient des locaux tout neufs à la danse, au théâtre et à la musique de chambre, ainsi qu’une bibliothèque. Le programme architectural et la disposition des bâtiments furent établis par un comité exploratoire constitué d’Alvar Aalto, Max Abramovitz, Pietro Belluschi, Marcel Breuer, Wallace Harrison, Philip Johnson, Sven Markelius et Harry Shepley. Parvenir à un consensus architectural s’avéra particulièrement difficile. Bien que la proposition de Philip Johnson d’unir les bâtiments de la place publique par le biais d’une mince arcade fut rejetée par les autres architectes, ce dernier parvint tout de même à concevoir un module créant une certaine harmonie, et à faire adopter l’utilisation de travertin (tuf calcaire) et de façades en arcades pour les bâtiments entourant la place qu’il conçut également.

Les visages impassibles des architectes tels qu’ils apparaissent ici ne révèlent en rien le caractère éminemment éprouvant de cette expérience collective. Le critique musical du New York Times Harold Schonberg, témoin d’une session de travail des architectes au début de l’année 1959, décrivait « … des crayons croisant le fer comme autant de baïonnettes sur un champ de bataille… » et compara la tâche des architectes à celle de « six grands pianistes… tous de remarquables interprètes et doté chacun d’une personnalité extrêmement forte… qu’on aurait enfermés dans une pièce et à qui on aurait donné la permission de sortir qu’une fois qu’ils seraient tombés d’accord sur l’interprétation de la sonate « Hammerklavier » pour piano-forte de Beethoven. À combien d’éons aurait-on assisté? Combien de blessures auraient été infligées? Combien de sang serait versé? »

- Howard Shubert et Martin Carrier
Publié à l’origine chez Casabella, juin-juillet-août 2008