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Autres sens, autres espaces

On aspire ici à remettre en question la prédominance du sens visuel en architecture. Sentir la ville, goûter l’asphalte et ériger des bâtiments avec de la neige et de la glace. Il s’agit de mieux comprendre les qualités subtiles et sensorielles de l’environnement bâti en étudiant les possibilités de le transformer par le biais du contrôle climatique, de l’expérience kinesthésique du son et de modes d’orientation par un jeu d’ambiances. Manifestement, nos sens influent sur tous les aspects de notre interaction avec notre environnement. On peut donc se poser la question : comment une nouvelle conscience sensorielle permet-elle de recomposer des espaces?

Article 7 de 9

Bruit contre bruit

Conversation entre Geoff Manaugh et Sabine von Fischer

Voici comment Sabine von Fischer décrit sa propre recherche :

La gamme toujours plus grande d’équipements installés dans les bâtiments a changé ce qui était naguère des lieux de retraite privée ceints de murs en espaces hyperactifs peuplés de bruits de fond constants. Les mesures pour régir la transmission du son, l’isolation, l’irradiation acoustique contrôlée et le bourdonnement permanent de la climatisation ont profondément modifié l’environnement auditif, ainsi que la relation entre espaces intérieurs et espaces extérieurs.

Dans une étude des espaces et des atmosphères sonores en lien avec l’évolution esthétique, culturelle et technologique, l’histoire de l’architecture du XXe siècle devient audible et est considérée sous un angle nouveau, à la lumière d’une histoire culturelle du son de l’architecture.

J’ai posé quelques questions à Sabine au sujet de son travail après sa conférence du lundi 28 juin à l’heure du lunch.

GM
En termes généraux, quel est le sujet de votre thèse?
SVF
Ce sera une histoire de l’architecture du XXe siècle, le son étant le filtre à travers lequel je veux étudier diverses configurations spatiales et techniques de construction, ainsi que l’effet mutuel des technologies sur l’architecture et vice-versa. La période que j’analyse est celle des années 1930 aux années 1970; c’est un moment où ont lieu des changements importants dans la technologie acoustique qui continuent à avoir un effet aujourd’hui sur notre environnement.
GM
Pourquoi commencer en 1930?
SVF
C’est en 1930 qu’apparaît la première version de la machine à chocs — c’est l’objet de mon étude en acoustique du bâtiment. La date de 1970 est peut-être un peu plus vague — c’est un beau nombre pair! Mais si je découvre d’autres événements, il est possible que je le change pour 1971. (rires)
GM
Qu’est-ce que la machine à chocs ?
SVF
La machine à chocs, comme elle est d’abord présentée en 1930 et standardisée dans les années 1960, est composée de cinq tiges en acier qui martèlent le sol. La vitesse a changé un peu avec le temps – elle est maintenant normalisée – mais la machine ne fait que piétiner le sol. C’est une machine très élémentaire.

On retrouve le principe de la machine dans des appareils plus anciens, comme ceux qui servaient à broyer des aliments, mais cette application particulière simule le bruit des pas, des meubles et des machines sur le sol de bâtiments à étages. Sous cette forme – à cinq marteaux mus à l’électricité – elle a été présentée pour la première fois en 1930, dans le Journal of the Acoustical Society of America.

Une machine à chocs permettant d’évaluer la capacité du revêtement de sol à réduire la transmission des bruits d’impact d’un étage à l’autre dans les bâtiments d’habitation collective, Avec la permission de Conseil national de recherches Canada

SVF
Tous ceux qui ont travaillé sur l’acoustique des bâtiments, depuis 1923 ou 1926, affirment qu’ils ont fait des tests semblables sur le bruit solidien, mais la plupart étaient effectués avec des femmes en talons hauts. Les souliers à talons hauts émettent un bruit très net. Pour les mesures des bruits d’impact, ces femmes – je n’ai vu aucune photo d’hommes ou référence à un test fait avec un homme – portaient des chaussures à talons hauts, donnant un bruit très standard.

Il est évident que des tests comparatifs ont été faits avec des hommes portant des chaussures aux types de semelles variés, pour évaluer les différentes démarches – ou avec des personnes très lourdes, qui produisent des fréquences particulières sur le sol – mais dans l’entre-deux-guerres, le National Bureau of Standards faisait appel à des femmes en talons hauts qui marchaient à l’intérieur des bâtiments.
GM
Est-ce que l’arrivée de la machine à chocs a réduit ces femmes au chômage, ou est-ce qu’elle a été utilisée en parallèle?
SVF
Je pense que les femmes ont été remplacées par la machine – mais, en fait, on a recommencé à avoir recours à des humains au cours des dernières décennies, la plupart du temps pour mesurer le son à l’intérieur des mêmes espaces. En effet, une fois le sol insonorisé, un nouveau problème surgit : le son est rejeté dans la pièce. Il n’est plus transmis aux étages inférieurs; il tourne dans la même pièce. Particulièrement dans le cas du plancher lamellaire, il peut y avoir un son étrange quand les gens marchent dans leurs propres intérieurs. Pour tester cela, on doit faire appel à des personnes; la machine à chocs ne donnerait pas une simulation adéquate.
GM
Je me rappelle des « planchers rossignol » au Japon, des planchers qui craquent, installés délibérément comme mesure de sécurité contre les ninjas et les assassins. L’idée était de rendre le plancher aussi sonore que possible, et non d’atténuer ses propriétés acoustiques.
SVF
Dans la culture indienne aussi, il existe un exemple similaire : souvent, la maîtresse de maison porte un anneau aux orteils, afin que les autres occupants des lieux l’entendent approcher. Différentes cultures ont différentes traditions d’utilisation du son pour marquer la présence d’une personne dans un bâtiment.
GM
Pour en revenir à votre recherche de doctorat, pouvez-vous expliquer l’idée de « bâtiment clairaudient »?
SVF
Le « bâtiment clairaudient » est une métaphore, parce que normalement c’est une personne que l’on qualifierait ainsi.
GM
Est-ce comme clairvoyant – clairaudient dans le sens de « tout entendre »?
SVF
Oui, j’utilise « clairaudience » pour faire référence à des systèmes de construction modernes d’avant et d’après-guerre, qui transmettaient le son beaucoup plus que n’importe quelle méthode traditionnelle, créant des problèmes jusqu’alors inconnus. Et puis, le mot clairaudience, à mes yeux, s’applique aussi à tous les appareils et machines technologiques utilisés à l’intérieur des bâtiments pour diffuser le son : hauts-parleurs, microphones, interphones, jusqu’aux systèmes et équipements de surveillance. Ainsi, les bâtiments deviennent clairaudients grâce à la technologie.
GM
Dans ce cas, un bâtiment clairaudient serait un espace de transparence acoustique totale?
SVF
Oui, et je pense également que la transparence acoustique est une qualité de l’ambiance, ce que l’on a qualifié d’« atmosphère » d’un lieu. Très souvent, par exemple, on observe, une fois une pièce insonorisée, qu’on y introduit d’autres sons artificiellement parce que, en bout de compte, le silence total est dérangeant.
GM
C’est intéressant; comme je suis une personne qui souffre d’acouphène sévère, il me faut un bruit d’ambiance la nuit, sinon je n’arrive pas à dormir. Et ma femme s’est habituée, du moins je l’espère, au fait que nous devions faire fonctionner un ventilateur, même en plein hiver, parfois même plusieurs. Mais ce qui est intéressant à propos des acouphènes, c’est qu’une pièce silencieuse n’est pas nécessairement socialement inconfortable – dans le sens où vous avez besoin de chercher quelque chose à dire aux gens qui vous entourent – même si, et je ne parle que pour moi, elle est acoustiquement inconfortable. Il m’arrive parfois de me sentir étourdi dans le silence complet à cause de ce qui résonne dans mes oreilles.
SVF
Je dirais que le terme acouphène s’applique aussi aux bâtiments et aux villes en général. Je pense que les sons dans les villes et les bâtiments sont passés de signaux distincts, ou sons individuels, à un bruit de fond perpétuel. Souvent, il n’y a pas un seul bruit prédominant, mais un mélange ou une multiplicité de sons de machines atténués, mais audibles néanmoins.

Cela semblera peut-être excessif, mais c’est comme si tous les bâtiments contemporains souffraient d’acouphène. C’est une image sur laquelle je veux travailler, une métaphore sur la pathologie de l’état du son en architecture.
GM
Dans votre présentation, vous avez montré une illustration d’un homme assis à son bureau, fumant une cigarette et écoutant le son de son climatiseur.
SVF
Ça date de 1958, un homme dérangé par son climatiseur! La publicité suggère qu’il devrait acheter un nouveau modèle, plus silencieux.

Cette image me fascine, parce qu’elle illustre la quête constante de nouvelles technologies que nous devons simplement inventer pour pallier les inconvénients de la nouvelle technologie précédente. Par exemple, une fois que les pièces ont été climatisées, il a fallu régler le problème du bruit de la machine; et, je suppose, ce nouveau climatiseur de 1958 n’était pas aussi silencieux que ceux auxquels nous sommes habitués maintenant et, même aujourd’hui, ces appareils ne sont pas du tout silencieux.

Publicité pour les climatiseurs Sulzer, vers 1958

GM
L’exemple du bruit du climatiseur amène à une démarcation intéressante entre l’équipement de la domesticité quotidienne (réfrigérateurs, ventilateurs de plafond, unités de climatiseur et même bouilloires) et ce que l’on pourrait appeler les instruments proto-musicaux. Ces choses que l’on pourrait accorder pour rendre le monde plus silencieux ou mélodieux.
SVF
C’est un sujet qui me passionne, bien que je pense que ce type particulier de conception sonore ne soit apparu qu’après 1970.

Tout est une question d’attitude ou de goût personnel, et accorder les objets du quotidien pourrait s’avérer une entreprise plutôt difficile. Il n’y aura jamais consensus sur ce qu’est un bon son. C’est pourquoi les règlements municipaux sur le bruit sont si stricts; il y a une telle diversité de comportements et de compromis nécessaires pour éviter d’être une nuisance pour autrui.

Des sons différents peuvent également signifier des choses différentes. Les tondeuses à gazon font toujours beaucoup de bruit; peut-être les gens n’achèteraient-ils pas une tondeuse très silencieuse, de peur qu’elle ne soit pas assez puissante. Et les rasoirs pour homme font beaucoup plus de bruit que ceux pour femme, alors qu’ils font exactement la même chose. Il existe autour de nous des tonnes de produits qui sont conçus en fonction de la production de son.
GM
Même les sirènes de police sont actuellement repensées. À New York, par exemple, une nouvelle sirène appelée Rumbler (Grondement), mise en service l’automne dernier, utilise des caissons d’extrêmes graves pour dominer le brouhaha urbain (et la musique que vous pourriez écouter dans votre voiture). C’est comme une guerre sonore : bruit contre bruit.
SVF
Max Neuhaus avait également un projet, dans les années 1970, pour lequel il a conçu de nouvelles sirènes destinées aux véhicules d’urgence à New York (PDF). Son postulat était qu’automobilistes et piétons dans la ville ne pouvaient identifier l’origine du son des sirènes existantes. On pouvait entendre une sirène quelque part sans savoir où elle était.

Il a donc conçu un son plus efficace dont, selon lui, on pouvait situer la provenance. Il a investi beaucoup dans ce projet, et je crois qu’il a été plutôt déçu que son système n’ait pas été retenu.
GM
Finalement, en ce qui a trait aux ressources spécifiques du CCA, êtes-vous ici pour effectuer des recherches et prendre du temps pour écrire, ou pour consulter un texte ou voir un objet en particulier dans les archives?
SVF
C’est d’abord pour avoir la liberté de réfléchir et de me concentrer, mais il y a aussi des choses que je veux voir. Les archives ici sont très riches en projets visionnaires de l’après-guerre, et je m’intéresse à leurs conceptions de l’utopie et au rôle de la technologie dans les bâtiments et les intérieurs. Les composantes audio des utopies sociales des années 1960 revêtent un attrait particulier pour moi, et je cherche à évaluer le rôle joué par le son dans les projets de cette époque. Un exemple célèbre est celui des illustrations de François Dallegret pour l’article de Reyner Banham, « A Home is not a House », de 1965.

L’artiste et historienne du son Sabine von Fischer a effectué des recherches au CCA en 2010, alors qu’elle s’intéressait aux relations entre l’architecture et le son dans le cadre de ses travaux de doctorat.

Geoff Manaugh était également au CCA en 2010, à titre de chercheur en résidence, et il a contribué à la série Pour le CCA, de la part de….

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