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Architecture de l’invocation

L’architecture peut souvent se retrouver au service d’un message : l’institution est digne de confiance ou avant-gardiste; telle personne ou telle entreprise est puissante; ce monde est un monde auquel on peut croire. Ce dossier étudie des exemples d’environnements conçus comme une modalité d’une stratégie de relations publiques. En analysant la manière dont l’architecture (et, tout aussi important, ses représentations) se fait porteuse de communication et d’influence, on peut mieux appréhender les versions de la réalité que celle-ci nous propose.

Article 14 de 16

La classigraphie

Vidéo et texte de Mika Savela

La classigraphie
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J’❤ Palladio

On rencontre actuellement un peu partout – projets d’étudiants, pages Tumblr, travaux de jeunes designers – un nouvel intérêt pour les monuments, la pierre, les arches, les couleurs et le doré, un engouement que l’on n’avait plus observé depuis le temps du disco à Milan, ou l’apogée de Michael Graves. Il devient soudain coutumier de tomber sur des références à Sottsass et à Bramante. Les villas palladiennes et les triangles sont devenus des figures pertinentes pour la quête contemporaine des fondements de l’architecture. On voit se multiplier les expositions, les parutions, les illustrations, les collections, les moulages, les pièces d’époque, les villas et les objets de l’ancien monde présentés sur fond de grilles numérisées abstraites, au côté de cathédrales en mode filaire, de motifs d’échiquier et de bustes de marbre produits par des machines à commande numérique. S’agit-il simplement d’un intérêt superficiel, guidé par des motifs esthétiques et par l’admiration pour un savoir-faire qui semble aujourd’hui inatteignable? Ou bien serions-nous en train de développer un nouveau rapport à l’histoire?

L’architecture est associée, du moins dans le monde occidental, à l’imagerie et à l’étymologie classiques. Les immeubles, les pièces, les espaces et les aménagements sont presque tous porteurs d’éléments qui évoquent des références historiques. Les colonnes, les frises et les abaques sont des motifs et des illustrations coutumiers pour le Baukunst, ou « art de construire ». Dans bien des villes, les fonctions publiques traditionnelles se distinguent par une architecture conforme aux règles classiques, ou au moins par l’abstraction de ces dernières. Les formes et les gammes de matériaux héritées de la Grèce et de la Rome antiques, répétées et modifiées par l’ornementation, ont été consolidées par le néo-classicisme, qui en a fait dans les sociétés dominantes des outils pour créer du monumental et conférer une dimension éternelle au pouvoir symbolique. Les inscriptions en lettres serif dorées sur des plaques de pierre sont destinées à durer pour toujours. Et les rangées ordonnées de colonnes, comme les dalles de marbre poli, désignent jusqu’aux constructions les plus modernistes comme héritières de l’histoire de l’architecture.

Lorsque le postmodernisme a ravivé l’intérêt pour les configurations visuelles et spatiales classiques, ce fut d’abord par la réintroduction des formes géométriques et l’idée radicale de jouer avec une culture ancienne dans un monde contemporain. À l’époque, cela semble avoir constitué à la fois une surprise et un soulagement : une permission d’opérer en-dehors du dogme moderniste. Si le postmodernisme a revêtu, dans le contexte nord-américain, une forte dimension commerciale, dans la région méditerranéenne, le classicisme « original » était toujours présent : la Strada Novissima n’a jamais paru totalement hors de propos à Venise. Les publications qui documentent la période postmoderne, comme par exemple le magazine Terrazzo (1988-1995), avaient pour but d’imposer une nouvelle appropriation visuelle des thèmes historiques en architecture, tout en étant authentiquement inspirées par la présence du monde classique. Mais peut-être ces documents témoignaient-ils avant tout d’une volonté de jouer sur les idées d’éternité et de luxe, dans le contexte de la brutalité et de la banalité du monde contemporain.

Il est peut-être superflu de souligner à quel point nos centres d’intérêt visuels peuvent nous conduire à tourner éternellement en rond. Toutefois, on rencontre aujourd’hui un enthousiasme nouveau pour certains aspects de l’esthétique classique. D’une part, la classigraphie, en tant que tendance actuelle, se nourrit d’une renaissance du dessin, de la gravure et de la symétrie visuelle. Elle fait référence aux jardins baroques, aux villas, aux palais, à la mise en page des livres anciens et à la lithographie, ainsi qu’à leurs traces dans les archives. D’autre part, la classigraphie démontre une attitude décomplexée envers les références au classique sous toutes ses formes – qu’elles soient historiques, néoclassiques ou postmodernes. Cette tendance puise également dans le plaisir de redécouvrir les expérimentations visuelles du passé comme celles que l’on trouve dans Terrazzo et Advertisements for Architecture.

Cependant, jusqu’à présent, ce phénomène a pour l’essentiel existé essentiellement dans la culture du design sous une forme discursive. Les colonnes classiques ne sont pas réapparues dans l’architecture contemporaine dans le cadre de projets de construction sérieux. Cette sorte d’autocensure est-elle une manière de perpétuer le tabou qui pèse sur le postmoderne? Ou bien relève-t-elle d’une certaine astuce et d’un souci d’économie – de la faculté qu’a la génération actuelle à repenser le classique comme partie intégrante de l’histoire de l’architecture dans la tradition européenne, et à le réutiliser sous toutes les formes qui pourraient sembler intéressantes? La classigraphie suggèrerait enfin la redécouverte d’une beauté plus profonde, au-delà de la culture matérielle du placoplâtre et des dalles de vinyle. Mais ces lectures du classique sont-elles réellement accessibles mondialement dans tous les contextes de la pratique architecturale? En grande majorité, les références visuelles de la classigraphie s’appuient sur des monuments et des formes témoignant d’une puissance et d’une richesse passées. Peut-être ces références pourront-elles à l’avenir, au sein d’une trajectoire plus ouverte, devenir des exemples concrets – c’est-à-dire bâtis – de notre capacité à désacraliser et à dé-canoniser l’imagerie du passé, en la plaçant dans un panthéon visuel mis à la disposition de tous.

Mika Savela a produit cette vidéo et ce texte en 2017 dans le cadre de son projet de recherche « Offness ». Ce travail est un résultat du programme de recherche multidisciplinaire « L’architecture et/pour la photographie » développé par le CCA, avec le soutien financier généreux de la Andrew W. Mellon Foundation.

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