Réinitialiser le social

Que ce soit ou non immédiatement apparent, l’environnement bâti et l’architecture incarnent et sous-tendent un ensemble de valeurs – un ensemble de valeurs qui reflète celles qui sont portées par la société . Si l’architecture et la société changent et évoluent, elles ne se transforment pas au même rythme, faisant en sorte que la vie contemporaine ne correspond souvent pas aux espaces qu’elle occupe. Ce dossier s’intéresse à ce défaut d’alignement comme source d’intervention potentielle et aux manières par lesquelles l’écart entre l’architecture et la société peut être réduit, ou même comblé.

Ce dossier web s’inscrit dans le cadre de Ressaisir la vie, la recherche menée sur une année par le CCA.

Article 2 de 6

Solitaire et sociale

Yoshikazu Nango sur être seul quantitativement et qualitativement

When We Live Alone, 2020. Image tirée du film, 15:34. © CCA

L’accroissement du nombre de personnes qui choisissent de vivre ou de passer du temps seules est un phénomène mondial. À cet égard, il y a bien évidemment des similitudes et des différences entre Tokyo et d’autres villes du monde. En ce qui concerne les similitudes, les villes ont toujours été des lieux où les gens ont tendance à être seuls. Des gens venant de partout au pays se rendent à Tokyo pour étudier à l’université ou pour travailler. La plupart des visiteurs du Japon prennent d’abord l’avion pour Tokyo avant de se disperser dans le reste du pays. À l’instar d’autres grandes villes, Tokyo abrite une grande population vivant seule. Plusieurs raisons expliquent pourquoi cette ville est particulièrement intéressante pour amorcer une réflexion sur la solitude, l’isolement et l’isolation.

When We Live Alone, 2020. Image tirée du film, 4:24. © CCA

Plusieurs inventions remarquables axées sur la création d’espaces de solitude proviennent du Japon et sont essentiellement le produit de la culture japonaise. Prenons par exemple le Sony Walkman, un appareil qui crée une bulle invisible autour de son utilisateur et lui offre la possibilité d’exister dans un espace solitaire personnel, même s’il se déplace dans des espaces publics et se trouve physiquement à proximité d’autres personnes. Ce genre d’invention est aussi à l’origine de l’hôtel-capsule. Les hôtels-capsules et le Walkman ont tous deux été mis sur le marché en 1979, par coïncidence. Ce type d’hôtel traduit une sensibilité japonaise qui n’assimile pas nécessairement la petitesse ou l’étroitesse à un amoindrissement. Bien que les chambres des hôtels-capsules soient minuscules, elles restent dotées de tous les équipements fonctionnels habituels des chambres d’hôtel traditionnelles, mais dans des formes et des configurations plus restreintes. Leur modèle, qui concentre un grand nombre de fonctions dans un espace aussi réduit que possible, a récemment été appliqué aux cybercafés, aux cafés manga et aux bars karaoké modernes de Tokyo.

Ces derniers temps, les bars karaoké ont été transformés en nouveaux espaces comprenant de nombreuses cabines de karaoké en solo. Selon un mode d’utilisation très typique de la vie urbaine actuelle, les gens se rendent en groupe au salon de karaoké. Par contre, une fois arrivés, chacun va dans sa propre cabine solo, puis ressort de sa cabine après une heure ou deux et repart avec le groupe. On a là un exemple intéressant de la possibilité de choisir entre l’isolement ou l’activité en groupe. Aujourd’hui, cette liberté d’options joue aussi un rôle crucial dans le choix d’un lieu de vie. S’il est agréable d’être seul et d’utiliser son temps et son espace à son gré, le fait qu’il n’y ait personne d’autre autour de soi peut facilement engendrer un sentiment de solitude. Il est donc important de rester à une certaine distance des autres – ou du moins d’avoir la possibilité de se connecter facilement avec autrui chaque fois qu’on le souhaite. La prévalence de ce désir est clairement démontrée par le nombre de personnes qui choisissent aujourd’hui de partager un logement au Japon et, de plus en plus, ailleurs dans le monde. Au Japon, certains logements sont spécialement conçus pour être partagés : les pièces individuelles, les chambres à coucher surtout, y offrent une certaine intimité, mais lorsque les occupants souhaitent passer du temps ensemble, ils disposent d’espaces communs dans lesquels ils peuvent se réunir et socialiser.

When We Live Alone, 2020. Image tirée du film, 14:24. © CCA

When We Live Alone, 2020. Image tirée du film, 24:25. © CCA

En outre, grâce aux médias sociaux, les individus peuvent personnaliser et optimiser leur environnement informationnel virtuel de manière à n’y recevoir que les informations qu’ils souhaitent, et à n’y rencontrer que les personnes qu’ils veulent rencontrer. En d’autres termes, les individus ont tout le loisir d’éviter les informations et les personnes qu’ils ne souhaitent pas rencontrer en ligne. L’évolution des technologies de la communication leur offre aussi une gamme impressionnante d’options de personnalisation de leurs environnements physiques. Notre « société perpétuellement connectée » est capable de se connecter à n’importe qui, à tout moment et en tout lieu grâce à une connexion Wi-Fi, mais ces connexions se produisent par le biais d’un isolement physique obtenu grâce à des dispositifs mobiles tels que les téléphones intelligents et les tablettes qui érigent des cloisons invisibles autour de n’importe qui, à tout moment et en tout lieu.

When We Live Alone, 2020. Image tirée du film, 4:57. © CCA

Cette personnalisation facilitée par notre « société perpétuellement connectée » a potentiellement des effets négatifs : les gens tendent à développer de l’anxiété lorsqu’ils sont physiquement ou virtuellement déconnectés des autres et cela nous met tous dans un état de surveillance mutuelle. Il y a donc, d’une part, le sentiment de vouloir toujours être connecté à quelqu’un et, d’autre part, le stress d’être toujours connecté à cette personne et, par conséquent, d’être surveillé par elle. Cette lutte entre le désir d’être connecté et le désir de se déconnecter fait partie intégrante de la société contemporaine.

La situation devient problématique lorsque nous assimilons toutes les formes et tous les degrés de déconnexion à de l’isolement, au lieu de reconnaître que certaines versions peuvent découler du désir répandu de vivre des moments de déconnexion dans la solitude. L’« isolement » pointe vers un état plutôt objectif sur le continuum subjectivité-objectivité. Le terme fait souvent référence au fait d’être exclu ou marginalisé d’un groupe. Par ailleurs, la « solitude » est un état subjectif qui peut être interprété soit positivement, soit négativement, le côté positif étant qu’elle permet l’introspection et le côté négatif, qu’elle induit un sentiment de solitude. La connotation négative du mot concerne de manière cruciale le problème des décès solitaires, qui concerne surtout les nombreuses personnes âgées mourant seules au Japon, par manque d’aide et de soutien de la part des familles ou des cercles sociaux. De même, le retrait social est de plus en plus fréquent dans le pays, et bien qu’on le qualifie souvent de phénomène propre à la catégorie des jeunes, il touche toutes les catégories démographiques. Si l’isolement et la solitude sont clairement deux notions différentes, il est possible qu’une personne commence progressivement à se sentir seule après avoir vécu l’isolement et qu’une personne aimant passer du temps dans la solitude finisse par être isolée.

When We Live Alone, 2020. Image tirée du film, 12:33. © CCA

Indéniablement, il est assez violent de recourir au terme « solitaire » pour décrire des individus. En effet, ce mot peut s’utiliser pour qualifier presque tout le monde, que la personne soit jeune ou vieille, qu’elle vive dans des zones urbaines ou rurales, qu’elle soit mariée ou célibataire, ou qu’elle soit isolée ou en situation de solitude. Son utilisation – un acte de catégorisation qui sert essentiellement à collecter et regrouper des données à partir desquelles on peut analyser les tendances sociales – a pour effet d’aplanir toutes les différences qui existent entre les personnes étiquetées « solitaires ». Il est nécessaire d’aborder le phénomène de manière qualitative plutôt que quantitative, afin de détecter et comprendre correctement la solitude. Dans les villes modernes, chaque personne, qu’elle vive en couple, en famille ou avec des colocataires, connaît des moments où elle est seule dans sa vie. Par conséquent, il est important de prendre en considération un large éventail de styles de vie dans lesquels les gens passent du temps seuls, plutôt que de se contenter d’examiner la condition de solitude sous un angle quantitatif.

Dans les villes modernes, les espaces solitaires se trouvent souvent à proximité de plateformes de transit comme les gares. Ce sont des lieux intermédiaires situés entre le domicile et l’école ou le lieu de travail. Au Japon, beaucoup d’espaces solitaires, tels que les comptoirs de beef-bowl et les bars, étaient traditionnellement perçus comme des espaces plutôt masculins. Cette conception était fondée sur le modèle de l’homme qui gagne sa vie, dans lequel les hommes travaillaient à l’extérieur et les femmes restaient à la maison – un modèle qui a longtemps été la norme au Japon. En raison d’une moindre adhésion à ce modèle et de l’accroissement rapide des « ohitorisama » (terme qui, depuis le début du XXIème siècle, désigne principalement les femmes dans la trentaine ou la quarantaine qui sont célibataires – par choix ou non), le nombre d’espaces solitaires destinés aux femmes célibataires a augmenté. Le nombre croissant de femmes qui entrent sur le marché du travail, restent célibataires et gagnent plus qu’assez pour couvrir leurs frais de subsistance, a fini par former un « groupe premium » – dans le langage du marketing. C’est pour cette raison qu’au Japon, divers services et produits, tels que les bars à vin, les voyages, les salons de beauté et les appartements, ont été spécialement conçus pour les femmes célibataires.

Cela s’explique évidemment par le fait que la société adhère au capitalisme et qu’elle est passée d’une économie fondée avant tout sur la production et la consommation de masse à une économie capable de privilégier la production d’une grande variété de produits en petites quantités selon les préférences individuelles. La disponibilité de services et de produits pouvant être personnalisés en fonction des préférences individuelles augmente de manière exponentielle. Toutefois, il faut garder à l’esprit que cette liberté n’est soutenue que par des principes économiques et une logique capitalistes.

Dans les villes japonaises, la taille toujours plus réduite des unités de logement pour occupants seuls semble étrangère à cette logique, en particulier à Tokyo. Cependant, il faut admettre que ces unités ne sont de petite taille que lorsqu’elles sont considérées comme des unités d’habitation autonomes. Dans le passé, le mode de vie personnel en ville impliquait la fréquentation d’un réseau d’installations, telles que des bains publics, des laveries et des cafétérias, plutôt que d’avoir tous ses besoins satisfaits au sein même de son domicile. Ce n’est que récemment que toutes ces fonctions ont été intégrées dans le logement privé. Le type de vie urbaine induit par ces petites unités d’occupation individuelle est un retour à ce modèle antérieur, dans lequel la ville entière devient la maison de chacun. Ainsi, lorsque les commerces de proximité se sont banalisés dans les années 1980 et 1990, de plus en plus de jeunes vivant seuls ont cessé d’équiper leur logement de fours à micro-ondes et de réfrigérateurs. Ces modes de vie résolument urbains n’ont pu émerger que parce qu’ils étaient soutenus par des services que l’on ne trouvait auparavant que chez soi, comme la préparation et le stockage des aliments, et qui sont devenus disponibles à l’extérieur de la maison, entre autres dans les commerces de proximité. Dès lors que ces petites unités d’habitation sont perçues comme faisant partie d’un riche écosystème urbain composé de diverses installations, elles commencent à prendre de l’expansion, et leurs occupants, une fois considérés dans ce même contexte, peuvent s’appréhender dans leur dimension à la fois solitaire et sociale.

Ce texte est une adaptation d’un entretien avec Yoshikazu Nango réalisé dans le cadre de la recherche pour le film du CCA When We Live Alone. Il es publié dans le cadre du projet Ressaisir la vie.

1
1

Inscrivez-vous pour recevoir de nos nouvelles

Courriel
Prénom
Nom
En vous abonnant, vous acceptez de recevoir notre infolettre et communications au sujet des activités du CCA. Vous pouvez vous désabonner en tout temps. Pour plus d’information, consultez notre politique de confidentialité ou contactez-nous.

Merci. Vous êtes maintenant abonné. Vous recevrez bientôt nos courriels.

Pour le moment, notre système n’est pas capable de mettre à jour vos préférences. Veuillez réessayer plus tard.

Vous êtes déjà inscrit avec cette adresse électronique. Si vous souhaitez vous inscrire avec une autre adresse, merci de réessayer.

Cete adresse courriel a été définitivement supprimée de notre base de données. Si vous souhaitez vous réabonner avec cette adresse courriel, veuillez contactez-nous

Veuillez, s'il vous plaît, remplir le formulaire ci-dessous pour acheter:
[Title of the book, authors]
ISBN: [ISBN of the book]
Prix [Price of book]

Prénom
Nom de famille
Adresse (ligne 1)
Adresse (ligne 2) (optionnel)
Code postal
Ville
Pays
Province / État
Courriel
Téléphone (jour) (optionnel)
Notes

Merci d'avoir passé une commande. Nous vous contacterons sous peu.

Nous ne sommes pas en mesure de traiter votre demande pour le moment. Veuillez réessayer plus tard.

Classeur ()

Votre classeur est vide.

Adresse électronique:
Sujet:
Notes:
Veuillez remplir ce formulaire pour faire une demande de consultation. Une copie de cette liste vous sera également transmise.

Vos informations
Prénom:
Nom de famille:
Adresse électronique:
Numéro de téléphone:
Notes (optionnel):
Nous vous contacterons pour convenir d’un rendez-vous. Veuillez noter que des délais pour les rendez-vous sont à prévoir selon le type de matériel que vous souhaitez consulter, soit :"
  • — au moins 2 semaines pour les sources primaires (dessins et estampes, photographies, documents d’archives, etc.)
  • — au moins 48 heures pour les sources secondaires (livres, périodiques, dossiers documentaires, etc.)
...