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Comment s’approprier la ville

Vivre dans une ville revient à vivre ensemble, à définir et à négocier des relations avec les voisins et l’environnement urbain. Il est cependant facile d’ignorer les actions quotidiennes qui forment la substance de la vie urbaine, car celles-ci semblent souvent dominées par le cadre pesant du système urbain contemporain, avec sa logistique, son administration et ses règlementations. Il s’agit ici de porter à nouveau le regard sur les piétons, les jardiniers, les pèlerins, les cyclistes, les amateurs de recyclage et les conducteurs pris dans les embouteillages : en bref, comment faire la ville et en user?

Article 5 de 13

Réinterprétation du modernisme, ou destinée d'un bâtiment moderne d'Amsterdam revendiqué par les Surinamiens

Texte de Wouter Oostendorp et de Jouke Sieswerda

Voici l’histoire réelle d’un immeuble d’habitation fictif. Les événements décrits ici se sont tous produits dans divers endroits du quartier de Bijlmermeer, entre 1968 et 1995. Pour faciliter la narration, nous avons résumé les faits et nous raconterons l’histoire d’une seule bâtisse, exemplaire à nos yeux.

Prologue

Cette bâtisse avait été construite à la fin de la période de reconstruction qui suivit la Seconde Guerre mondiale, dans la capitale des Pays-Bas : Amsterdam. Il ne s’agissait ni d’une bâtisse ordinaire, ni d’un quartier ordinaire, puisqu’elle se trouvait dans le plus beau et le plus moderne des quartiers : Bijlmermeer. Bijlmer (comme il est familièrement surnommé) était le symbole architectural de l’État-providence néerlandais et un brillant exemple d’urbanisme moderne — davantage que les canaux, davantage que la Bourse de Berlage et davantage encore que le Plan d’urbanisme (Algemeen Uitbreidings Plan ou AUP).

L’édifice avait été construit pour résoudre le problème des villes congestionnées, polluées et dégradées. C’était la forme la plus pure d’expansion urbaine moderne : une grande unité résidentielle organisée en tour d’habitation, placée dans un environnement vert et luxuriant. Une séparation stricte des programmes devait garantir le calme et la propreté du quartier ainsi que toutes sortes de loisirs. Cet endroit devait être le lieu de vie le plus sûr du pays, puisque les véhicules motorisés — circulant sur des voies surélevées — étaient complètement isolés des piétons et des cyclistes. On lui apprit les vertus de la lumière, de l’air et de l’espace. C’était comme une « machine à émanciper » qui permettrait aux gens (de la classe moyenne) et aux communautés de s’épanouir. En un mot, c’était la « ville de l’avenir ».

Il est clair que ses concepteurs, comme tous les parents, avaient de grands projets pour elle. Et, comme c’est souvent le cas, sa vie fut bien moins glorieuse que prévu. Son existence a plutôt ressemblé à une route sinueuse, aux tournants inattendus. Ce n’est pas une histoire gaie, mais ce n’est pas non plus une tragédie : en lisant entre les lignes, on peut discerner des aspects intéressants et apprendre des choses importantes.

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Jeunesse

Bien qu’elle fût construite au XXe siècle, au début des années 1970, cela faisait bien longtemps qu’elle existait dans l’esprit de ses concepteurs. À mesure qu’on se rendit compte que les cités-jardins d’Amsterdam-Ouest, réalisées en vertu du Plan d’urbanisme, ne suffiraient pas à faire face à l’augmentation de la population (due au baby-boom de l’après-guerre) et aux nouvelles normes d’habitation, plus strictes (moins de gens dans des logements plus grands), il fallut trouver une nouvelle solution; une solution rapide, économique, mais non dépourvue de prestige.

Le père du projet avait pour nom Siegfried Nassuth. Il dirigeait l’équipe de conception du Service d’urbanisme de la Ville d’Amsterdam. Il avait une vision strictement égalitaire de la société et tirait son inspiration des modèles communistes d’habitation, élaborés en Union Soviétique, où les installations collectives devaient alléger les tâches des travailleurs, stimuler la vie communautaire et émanciper les masses. Pour le quartier de Bijlmer, Nassuth avait imaginé un lieu célébrant l’égalité des chances et offrant d’amples possibilités de développement personnel à ses habitants. Pour lui, le tissu urbain permettrait d’exprimer ces valeurs et d’en faciliter l’adoption.

Si Siegfried Nassuth fut le père du projet, Cornelis van Eesteren en fut le grand-père. Les idées mises en œuvre du temps de Nassuth au Service d’urbanisme de la Ville d’Amsterdam s’inspiraient directement des principes du fonctionnalisme et de ceux formulés par les CIAM (entre 1928 et 1959). Ces principes furent introduits aux Pays-Bas par Van Eesteren, qui fut président des CIAM et précéda Nassuth au poste de directeur du Service d’urbanisme de la Ville d’Amsterdam. Il fut également l’un des auteurs du plan d’urbanisme d’Amsterdam, qui jeta les fondements de la nouvelle structure radiale de la ville, avec des villes-satellites qui en prolongeaient le noyau central, séparées les unes des autres par de vastes espaces verts. C’est au sud-est de la ville que se trouve l’enclave du Bijlmermeerpolder, dernier endroit où il était possible pour la ville de prendre de l’expansion. C’est là qu’on mit en œuvre la phase suivante de la planification urbaine, domaine dans lequel Amsterdam s’est toujours illustrée. La réalisation du quartier de Bijlmer devait être un modèle encore plus détaillé et cohérent des principes de l’urbanisme moderne que ne l’avait été celle des cités-jardins dans la partie ouest de la ville, qui se conformait strictement au Plan d’urbanisme.

La bâtisse que nous prenons à témoin fut ainsi construite à partir des techniques industrielles de pointe du moment. À cette époque, la pénurie de logements était criante, et le défi consistait à bâtir des habitations rapidement et en grand nombre. Notre héroïne avait donc été moulée dans le béton, avec une façade en parpaings de béton et de longues galeries dans le même matériau. Elle comprenait 10 étages et son plan se recourbait par deux fois à un angle de 120 degrés. Une fois sa construction achevée, elle fut baptisée Bloemenoord.

Comme la demande de logements (unifamiliaux) pour la classe moyenne ne cessait d’augmenter, elle fut la première d’un grand ensemble où ses pareilles, construites peu de temps après elle, reçurent des noms illustres comme Frissenstein, Grubbehoeven ou Kruitberg. Cet ensemble de bâtiments formait des structures hexagonales qui, vues d’en haut, ressemblaient vaguement à un nid d’abeille. Tous les appartements étaient reliés par une rue piétonnière intérieure, au premier étage, mais plus important encore, c’est que ces galeries reliaient les groupes de bâtiments aux garages et aux aires de stationnement, et par là, aux autoroutes et au reste de la ville. Les habitants arrivaient en voiture dans leur bâtisse, puis ils marchaient jusque chez eux à l’abri de la pluie, sans avoir à mettre le nez dehors. Les rues habituelles (congestionnées et dangereuses) furent rendues désuètes. C’était une fiction qui n’était pas sans rappeler le dessin animé des Jetson, avec ses routes aériennes, ses ponts suspendus, ses stations d’amarrage ultramodernes et son convoyeur à bagages qui permettait de transporter directement les paquets du coffre de la voiture jusqu’à l’appartement.

Les habitants entraient dans le Bijlmer par une des routes surélevées qui surplombaient les terrains et les parcs verdoyants. Grâce à l’industrialisation et à l’automatisation des tâches, les gens avaient plus de temps libre; les cours verdies se prêtaient à merveille à toutes sortes d’activités de loisir. En conduisant son véhicule sur l’une des voies aériennes, on pouvait contempler le spectacle du quartier en contrebas, et au-dessus, la haute silhouette des immeubles monumentaux. Quand on s’approchait de Bloemenoord, une rampe de sortie menait directement au garage. De là, la rue intérieure donnait accès aux ascenseurs. Cette rue était ensoleillée et de chaque côté se trouvaient des installations collectives comme des cafés, une garderie, une aire de jeu ou des ateliers conçus pour qu’on y pratique diverses activités. Ces espaces collectifs donnaient vie à l’ensemble du bâtiment et formaient le centre de la vie sociale de ses habitants. Ils représentaient un des éléments essentiels du plan de Bijlmer, car d’une part, ils atténuaient les inconvénients liés au fait d’habiter dans un grand ensemble, et d’autre part, ils symbolisaient l’expression ultime de la vie en communauté.

Les ascenseurs montaient jusqu’aux galeries, laissant derrière eux l’agitation bruyante des zones collectives. Les galeries à l’étage offraient une vue spectaculaire sur le paysage environnant et donnaient accès aux zones privées.

Les appartements, d’une superficie d’environ 100 m2, étaient assez grands, surtout comparés aux logements des cités-jardins d’Amsterdam-Ouest, dont la superficie atteignait environ 70 m2. Ces logements étaient équipés d’une cuisine, d’une salle de bain et d’accessoires dernier cri, adaptés à merveille à un mode de vie moderne.

Conformément à ses principes égalitaires et industriels, Nassuth avait envisagé toutes ses bâtisses de la même façon. Quatre-vingt-dix pour cent des logements qu’il conçut pour Bijlmermeer occupaient des barres, comme Bloemenoord, et la majeure partie d’entre eux étaient destinés aux familles et possédaient cinq pièces. Les plans des appartements étaient simples mais bien pensés. La cuisine se trouvait près de l’entrée; au bout du couloir, il y avait le salon; et à droite se trouvaient trois chambres et une salle de bain. Le couloir qui séparait les chambres pouvait aussi servir d’aire de jeu pour les enfants. Notre bâtisse, dans son ensemble, avait été conçue comme une « machine à habiter »; et même à habiter d’une façon bien particulière.

Ses débuts furent plutôt insouciants et ses premiers pas semblaient prometteurs. Les plans furent accueillis avec enthousiasme par les architectes et les hommes politiques. Les rares critiques furent balayées par les articles dithyrambiques de la presse. Tout le monde en effet semblait convaincu qu’il s’agissait là de la ville du futur. Les premiers à emménager à Bloemenoord furent des pionniers qui pensaient qu’une nouvelle façon de vivre était possible dans ce lieu. Mais ils ne représentaient pas tous des familles nombreuses avec trois ou quatre enfants et un chien. Il y avait aussi des intellectuels, des artistes, des membres de la communauté gaie et des sympathisants communistes. En somme, une clientèle de locataires différente de celle qui avait été prévue au départ, mais bien décidée à profiter pleinement des possibilités offertes par ce nouveau lieu d’habitation. Tous étaient venus s’installer à Bijlmer, convaincus de participer à la création d’une nouvelle forme de société, où les gens habitaient ensemble et avaient l’occasion de s’épanouir pleinement.

Cependant, les urbanistes n’avaient pas vraiment réfléchi à la question de la gestion des équipements collectifs. Bloemenoord avait été nantie de quelques espaces à usage indéterminé, mais qui allait payer pour les utiliser? Lorsque la Société d’habitation décida que les habitants devraient payer une location pour l’usage de ces espaces collectifs, ces derniers restèrent vides… mais seulement pendant quelque temps; ces pionniers étaient tout de même venus s’installer ici pour une raison! Après bien des réunions et de vaines protestations, ils démolirent tout bonnement la porte de ces espaces vacants qui se trouvaient au coeur de Bloemenoord et en squattèrent certains. Ils baptisèrent l’endroit Binnenpret (blague pour initiés) et y établirent un bar, une cafétéria et… une station de télévision. Cela n’avait pas été difficile : tous les câbles de télévision étaient déjà installés; il suffisait de se brancher sur le circuit principal. Au début, les émissions étaient de nature pratique (recettes de cuisine, conseils pour réaliser des choses soi-même, etc.), mais plus tard, des politiciens aussi y furent reçus et y donnèrent des entrevues.

Rapidement, toutes sortes d’activités improvisées prirent forme. Comme il y avait de nombreux journalistes parmi les habitants de Bijlmer, il leur fut très facile de lancer un journal, qui vécut un certain temps. D’autres établissements ouvrirent leurs portes, comme le café Nightingale et le bar Bonte Kraai. Après quelques années, les sociétés de logement et la municipalité finirent par rattraper le retard qu’elles avaient pris sur les habitants et décidèrent de subventionner la construction d’un pavillon juste entre Bloemenoord et sa tour jumelle (bien évidemment reliées par les galeries du premier étage). C’est là que la station de télévision déménagea, ainsi que le bar. Il y avait aussi des lieux destinés aux réunions et aux services religieux, des tables pour jouer aux cartes et une table de snooker (variante du billard). Le célèbre musicien, Boy Edgar, y présenta des spectacles. Il lança ainsi une tradition de concerts de jazz, qui se perpétua bien après sa disparition.

Certes, on ne manquait ni de motivation, ni d’initiative à Bloemenoord. Les nouveaux habitants se serraient les coudes, surtout en cas de problèmes avec la Société d’habitation ou la municipalité. Lorsque l’architecte de Bloemenoord décida qu’il était temps d’installer des plaques sur les barrières semi-transparentes (jusqu’à aujourd’hui), les résidents s’armèrent de clés anglaises et de tournevis et parvinrent, en une soirée, à les retirer. La fois suivante, les autorités les arrimèrent plus fermement, mais elles furent tout aussi aisément retirées, à l’aide de pieds de biche cette fois. Finalement, la Société d’habitation décida de respecter le choix des habitants. Les gens de Bijlmer savaient très bien ce qu’ils voulaient et surtout, ce qu’ils ne voulaient pas.

Les résidents du quartier de Bijlmer étaient pleins de ressources, mais il apparaissait clairement que la situation était loin d’être idéale, et de nombreux problèmes nécessitaient leur attention. Bloemenoord et ses pareilles étaient plutôt isolées du reste de la ville. La ligne de métro prévue (et promise) qui devait relier le quartier au centre-ville n’avait toujours pas été construite, ni le grand centre commercial (avec tous les équipements nécessaires en ville). Les quelques espaces collectifs construits, chers à entretenir, finirent par être laissés à l’abandon. Personne n’avait vraiment pensé à qui allait s’en occuper et payer pour leur utilisation. Tout finit par dépendre de l’enthousiasme et du savoir-faire des habitants eux-mêmes.

Pendant ce temps, les loyers continuèrent d’augmenter. On s’aperçut alors que ce plan ambitieux coûtait beaucoup plus cher que ce qui avait été prévu : le coût global d’entretien des logements augmenta terriblement et le coût de la main-d’oeuvre avait explosé juste avant le début des travaux de construction. Pour couronner le tout, les entrepreneurs imposèrent leurs conditions et les subventions du gouvernement furent supprimées. Les appartements du quartier devinrent si chers à louer qu’on ne pouvait plus les considérer dans la catégorie des logements sociaux et ils furent donc placés dans la catégorie « secteur des loyers libres ». Or, les logements sociaux faisaient l’objet de subventions et étaient soumis à la réglementation gouvernementale quant au choix des locataires, tandis que les logements à loyers libres étaient accessibles à tous ceux qui pouvaient en payer le prix. Ce changement de politique locative visait à financer le coût du plan, mais des mesures plus draconiennes s’imposaient. Par l’action conjuguée des entrepreneurs immobiliers et des représentants du gouvernement, le plan fut réduit à sa plus simple expression. De plus en plus de bâtisses avaient été construites, mais elles comportaient de moins en moins d’équipements : elles devinrent de pâles imitations de Bloemenoord, sans espaces collectifs, avec des appartements plus petits, des galeries plus longues et moins d’ascenseurs. Et comme il n’y avait plus d’argent pour l’entretien des jardins et des parcs, de plus en plus de ces appartements identiques se trouvaient juchés au milieu d’une étendue vide et exposée au vent.

Les gens commencèrent à protester contre les prix élevés des loyers et les promesses non tenues. Qu’était devenue l’animation trépidante promise? Où était le jardin d’Éden? Qu’était-il advenu de la ville du futur?

Après de nombreuses protestations vigoureuses (mais en fin de compte inutiles), les gens commencèrent à déserter Bloemenoord. Il y avait d’autres endroits où ils pouvaient aller vivre, après tout! Au moment même où le chantier de Bijlmer avait démarré, le gouvernement avait promulgué un nouvel article de loi relatif à la planification spatiale. Au lieu de traiter le problème de la pénurie de logements dans les limites de la ville, la nouvelle stratégie consistait à construire de nouvelles habitations dans les quartiers périphériques des villes et des villages. Ainsi, le gouvernement avait décidé que les banlieues seraient les nouvelles villes du futur.

Cette nouvelle politique entraîna une augmentation du taux d’inoccupation des logements locatifs à Bijlmer; les appartements restaient vides. Malgré tout, lorsque Bloemenoord, l’héroïne de notre histoire, scrutait l’horizon, elle pouvait encore voir émerger de nombreuses constructions. Bien avant que les effets de toutes ces décisions ne se fassent sentir, la municipalité, dans sa hâte à faire construire au plus vite de nouveaux logements, avait déjà confié les contrats aux entreprises de construction. Ainsi, alors qu’il n’y avait personne pour les habiter, de nombreux appartements continuaient d’être construits à un rythme soutenu.

Adolescence

Arrivés là, c’est une tout autre histoire qui prend le devant de la scène. À 7500 kilomètres au sud-est des Pays-Bas se trouvait un des derniers bastions de l’Empire colonial hollandais : le Suriname. Ce pays faisait partie du royaume depuis 1667 et dès les années 1950, les Surinamiens avaient commencé à venir aux Pays-Bas en quête d’une vie meilleure. Au cours des années 1970, la colonie connut nombre de soulèvements, qui accompagnaient sa lutte pour l’indépendance. À cette époque, de nombreux Surinamiens vivaient déjà aux Pays-Bas, mais un plus grand nombre vint grossir leurs rangs, car ils avaient encore un passeport hollandais et ne savaient pas jusqu’à quand ils pourraient en bénéficier. Lorsque le Suriname obtint son indépendance en 1975, le gouvernement hollandais offrit au peuple surinamien de choisir parmi les deux nationalités, ce qui accrut le nombre de Surinamiens qui prirent l’avion en direction d’Amsterdam. Finalement, il y eut presque autant de Surinamiens aux Pays-Bas qu’au Suriname.

Le gouvernement dut gérer cet afflux massif de nouveaux arrivants. Sa stratégie initiale fut la dispersion. En répartissant ces « nouveaux citoyens hollandais » en petits groupes dans tout le pays, le gouvernement pensait que cela faciliterait le processus d’intégration. Lorsque les Surinamiens arrivaient à l’aéroport de Schiphol, leur premier arrêt était Amsterdam. Ils y étaient logés temporairement dans des pensions délabrées, mais pourtant chères, en attendant d’être envoyés dans des villes plus petites, disséminées dans tout le pays. Mais pour un grand nombre d’entre eux, Amsterdam fut la destination finale. Personne ne voulait vraiment s’occuper de ces nouveaux arrivants et les plus petites municipalités n’avaient pas les moyens de les prendre en charge. La solution de l’hébergement dans des pensions se révéla très coûteuse pour la Ville et celles-ci, comme une bonne partie du parc résidentiel, étaient en très mauvais état; il fallut trouver une autre solution, rapidement.

En outre, avec l’arrivée de ces nouvelles populations, la législation néerlandaise se trouva face à un problème inédit : les règlements et les principes directeurs stricts régissant le secteur des logements sociaux n’étaient pas adaptés à la situation, car les nouveaux arrivants n’avaient pas le droit de déposer de demande pour obtenir un logement social. La seule alternative qui restait fut donc le secteur des loyers libres.

C’est alors que Bloemenoord revint sur le devant de la scène. Les plaintes des résidents de Bijlmer ne passèrent pas inaperçues et la publicité principalement négative des médias avait entaché son image; le taux d’inoccupation des logements locatifs du quartier ne faisait qu’augmenter. Pendant ce temps, environ 3500 Surinamiens coincés dans des pensions d’Amsterdam cherchaient un endroit où habiter de toute urgence. Les dirigeants de la municipalité réagirent rapidement et les redirigèrent vers Bijlmer où de nombreux appartements étaient vacants. Toutefois, la cherté des loyers mena à une surpopulation des appartements, car de nombreuses familles durent partager le même logement afin d’être en mesure d’en payer le loyer. Il existe même un cas avéré où vingt-quatre personnes — douze enfants et douze adultes — vivaient dans un seul et même appartement.

Cette migration vers le quartier de Bijlmer se produisit aussi en grande partie de manière naturelle. Le Bijlmer se trouvait près de l’aéroport et un grand nombre de Surinamiens avaient déjà quelques membres de leur famille (éloignée) qui habitaient là. Il était donc logique pour eux de déménager à Bijlmer. Tous ensemble, ces Surinamiens créèrent un petit Suriname au coeur des Pays-Bas. La compagnie aérienne qui faisait la liaison entre Paramaribo et Amsterdam fut populairement surnommée le Bijlmer Express.

À Bijlmer, ces nouveaux citoyens hollandais se trouvèrent dans une situation inhabituelle. Ils avaient apporté avec eux une façon de vivre totalement différente de celle qu’ils pouvaient constater dans leur nouveau pays, et ils s’adaptèrent à leur nouvel environnement d’une manière un peu insouciante. Les machines modernes étroitement ajustées aux besoins spécifiques des familles hollandaises furent alors réinventées d’une façon que personne n’aurait pu prévoir.

Les appartements spacieux (selon les normes hollandaises) de Bloemenoord n’étaient pourtant pas assez grands pour accueillir les familles surinamiennes élargies. Certains prirent donc tout simplement l’initiative de relier plusieurs appartements entre eux, en démolissant des murs ou des planchers. Une chambre à coucher fut même transformée en chenil; et des poulets vivants étaient élevés dans l’évier de la cuisine. Et pourquoi ne pas allumer un feu de camp au beau milieu du salon?

Lorsqu’on marchait le long des galeries, on pouvait à présent sentir, provenant des cuisines, le fumet de plats exotiques. Certains des appartements avaient même été transformés en restaurants de fortune. Les odeurs et les saveurs du Suriname n’étaient jamais bien loin. Quelques étages plus bas, la rue intérieure prenait des allures de marché. On pouvait y trouver toutes sortes de fruits et de légumes exotiques.

Bloemenoord n’était pas conçue pour répondre aux besoins particuliers de cette population très différente. Les Surinamiens avaient l’habitude de passer la majeure partie de leur temps dehors, ce que le climat hollandais rendait impossible une bonne partie de l’année. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le déplacement de leurs activités habituelles vers les espaces intérieurs était source de désagréments. Les appartements, mal isolés, n’avaient pas été pensés pour y cuisiner de façon si intensive, ni pour y jouer de la musique, y avoir des conversations animées ou y organiser des fêtes endiablées.

Ces nouvelles populations avaient aussi apporté avec elles leurs croyances religieuses. Bien que la plupart fussent catholiques, bon nombre de Surinamiens suivaient toujours les rites de leurs ancêtres, appelés Winds ou Winti. Ainsi, certains appartements servaient aussi de temple Winti. Les gens pouvaient y venir pour se faire soigner ou se faire aider spirituellement par un prêtre Winti. Les espaces publics ne s’accordaient pas aux besoins de ces nouveaux arrivants. Où pouvaient-ils loger leurs églises? Où pouvaient-ils célébrer leurs mariages? Très rapidement, ils prirent possession des espaces de garage vacants. Dans tout Bijlmer, les églises firent leur apparition dans les endroits les plus retirés, et seules les notes de musique gospel qui s’en échappaient indiquaient aux non-initiés la présence de tels lieux.

Ce qui attirait l’attention, c’étaient les oiseaux aux couleurs vives que l’on sortait dehors dans leur cage lors des chaudes journées d’été. Dans les parcs qui entouraient Bijlmer, les Surinamiens perpétuaient leur tradition de concours de chant d’oiseaux. Deux oiseaux mâles étaient placés l’un à côté de l’autre, chacun dans une cage, et celui qui chantait le plus souvent pendant une période de cinq minutes gagnait. Les paris sur le meilleur oiseau chanteur étaient particulièrement populaires. L’importation illégale d’oiseaux devint florissante. Les volatiles étaient transportés enveloppés dans du papier journal ou accrochés à la jambe. Des animaleries offraient un choix incroyable d’oiseaux tropicaux et d’autres animaux.

La façon dont les Surinamiens s’installèrent à Bijlmermeer montre l’incroyable capacité d’auto-organisation du quartier et de ses habitants. Cette tradition vaguement anarchisante avait été lancée par les pionniers idéalistes et avait été perpétuée par les nouveaux arrivants des années 1970 et 1980. Dès qu’il manquait quelque chose dans le quartier (que ce soit un bar, une garderie ou un journal), les habitants de Bijlmer mettaient sur pied l’activité voulue, de manière informelle.

Un autre brillant exemple de cette dynamique est le zoo pour enfants qui apparut un jour comme ça, juste au pied de Bloemenoord; il existe encore, aujourd’hui. Au début, il y eut seulement deux poulets et quelques lapins dont il fallait s’occuper. On leur trouva un abri dans un entrepôt du rez-de-chaussée. Peu de temps après, s’y ajoutèrent un coq, puis deux moutons. La « ferme » dut alors être installée dehors et on construisit, sans permis, une étable-abri pour le foin, une hutte à poneys et un centre d’information pour les enfants scolarisés. Tout fut construit par les habitants du quartier à l’aide de matériaux qui traînaient ici et là, ou achetés à bas prix. Le zoo pour enfants remporta un franc succès. Pendant un temps, les habitants de Bijlmer produisirent même leur propre fromage…

Âge adulte/Crise du mitan de la vie

Comme il a déjà été mentionné plus haut, ces différences de comportement étaient une source importante de contrariété pour la population hollandaise moyenne. Cependant, il ne s’agissait pas simplement d’un problème d’ordre culturel. Le facteur socio-économique jouait un grand rôle dans ces différences : la plupart des immigrés surinamiens venaient de petits villages; ils étaient pauvres et s’efforçaient avec difficulté de trouver leur place au sein de la société hollandaise. L’adaptation à leur nouvel environnement leur demandait de tels efforts qu’ils ne considéraient pas comme une priorité le fait de devoir jeter leurs sacs à ordures dans le vide-ordures, par exemple. Pour eux, c’était aussi bien de les jeter par-dessus le balcon…

Les espaces verts qui entouraient Bloemenoord étaient ainsi jonchés de déchets, et les objets les plus inattendus pendaient dans les arbres. Les cages d’escalier servaient de toilettes publiques. Les espaces collectifs furent fermés en raison d’une mauvaise gestion ou d’un manque d’intérêt. Au lieu d’être des lieux de rencontre et d’activités, les couloirs étaient désormais des endroits qu’il valait mieux éviter.

Entre-temps, des rapports sur le « comportement criminel de ce peuple de couleur » furent publiés. Bien qu’il soit vrai que le taux de criminalité était relativement élevé à Bijlmer, il faut ajouter que la population y était aussi assez jeune. Par rapport aux statistiques sur les jeunes Hollandais nés aux Pays-Bas et du même groupe d’âge, la différence n’était en réalité pas si importante. Les problèmes étaient directement liés au fort pourcentage d’immigrants installés dans le quartier. Dans de nombreux cas, cela entraîna les médias et les politiciens dans des discussions d’ordre ethnique, au lieu d’un sain débat sur les problématiques sociales et économiques qui devaient être résolues. Cependant, il ne faisait aucun doute que la criminalité était un problème réel et que les habitants ne se sentaient pas en sécurité.

La Société d’habitation était parfaitement consciente de ces problèmes et avait peur que ces derniers ne continuent de s’aggraver à Bloemenoord. Elle adopta donc une politique de dispersion des nouvelles populations : dorénavant, seuls 30 % des appartements pouvaient être occupés par des immigrants. Il était clair que c’était purement et simplement de la discrimination raciale, mais la Société d’habitation considérait que sans cette mesure, le quartier deviendrait rapidement le premier ghetto des Pays-Bas.

Elle fut cependant incapable de faire face indéfiniment au très fort taux d’inoccupation des logements locatifs du quartier et, comme elle affirmait qu’elle ne faisait pas de discrimination, elle fut la première à abandonner sa politique de dispersion. Cela entraîna une concentration encore plus forte de gens dont la situation socio-économique ne leur permettait pas d’entretenir leur lieu d’habitation. À cette époque-là, le gouvernement ne proposait pas encore de programmes complets d’aide sociale et économique. Les gens qui en auraient eu besoin étaient donc livrés à eux-mêmes. Le désintérêt pour leur environnement et pour les espaces collectifs était dû au fait que pour ces gens-là, tout n’était qu’une question de survie, ce qui prenait évidemment les pas sur l’entretien de leur quartier.

Les résidents qui habitaient déjà Bloemenoord commencèrent à se plaindre de la situation; tout d’abord de la condition physique des appartements, puis au bout d’un certain temps, de plus en plus des problèmes sociaux. La municipalité ne s’intéressait pas vraiment à la situation socio-économique des habitants de Bloemenoord, ou de Bijlmer en général. Après tout, les logements appartenaient au secteur des loyers libres; cela ne la concernait donc pas. La Société d’habitation, pourtant, réagit à la situation en mettant en place des mesures qui permirent de stopper net l’afflux des Surinamiens à Bloemenoord.

Dans les médias et dans la rue, on entendait de plus en plus souvent des insultes du type « ghetto de nègres » et « montagne aux singes ». Finalement, les communautés surinamiennes en eurent assez de cette publicité négative unilatérale. Les Surinamiens occupèrent alors le bâtiment vide d’une école et ouvrirent un Centre caribéen. Ils voulaient montrer au reste du pays ce que leur culture avait à offrir. De plus, ils voulaient enfin un endroit à eux pour y faire de la musique, célébrer leurs fêtes et pratiquer leurs activités sociales. Ils n’étaient pas seuls, et obtinrent l’aide d’Antillais, d’Indiens et de Hollandais de souche. Le futur maire d’Amsterdam, Ed van Thijn, fut l’une des personnes qui les appuyèrent. Il appela cela une cause juste, importante pour tout le pays.

Au cours des années suivantes, toutefois, rien ne changea vraiment, et la situation devint intenable. À mesure que de plus en plus de personnes quittaient Bijlmer, de plus en plus d’appartements restaient vacants. Rien qu’à Bloemenoord, plus de 100 appartements sur les 800 qu’elle comptait étaient vacants; et ces appartements n’étaient pas loués aux nombreux Surinamiens qui se cherchaient un toit.

C’est alors que les Surinamiens commencèrent à s’organiser en un groupe d’action appelé Beheersraad. Ils n’acceptaient pas d’être tenus à l’écart de Bijlmer alors que la municipalité dépensait beaucoup d’argent pour leur fournir des chambres dans des pensions, dans d’autres secteurs de la ville. Les revendications dans ce sens aboutirent à la création d’une sous-section de la Société d’habitation, appelée « Logement pour les Surinamiens et les Antillais à Bijlmermeer ». Ils planifièrent des actions de protestation pour faire connaître dans les médias les politiques discriminatoires à leur encontre et le besoin criant de logements adéquats pour leurs communautés. Ils avertirent la Société d’habitation et la municipalité des actions qu’ils prévoyaient entreprendre si la situation n’était pas réglée. Cela ne servit à rien et ils durent prendre les choses en main : quatre-vingt-dix familles se mirent à squatter des appartements vacants de Bijlmermeer.

Maintenant que les nouveaux arrivants s’étaient organisés, ils pouvaient communiquer directement avec les organismes gouvernementaux et discuter de la situation au niveau politique. Ils formèrent le Comité 80, une plateforme constituée de représentants d’institutions municipales, de sociétés d’habitation et de squatteurs. Son objectif était de trouver des solutions à la situation de Bloemenoord. Après de nombreuses réunions, des discussions et l’échec de certaines solutions de rechange, la municipalité donna finalement aux Surinamiens l’accès au programme de logements sociaux. Pour la plupart, les squatteurs furent tolérés, et les familles purent rester.

Grâce à leurs actions et aux négociations qu’ils menèrent, ils avaient réussi à dénouer « l’impasse sociale » dans laquelle ils se trouvaient, coincés entre les critères d’admissibilité au logement social et le coût du secteur des loyers libres, et trouvèrent finalement un soutien parmi la société hollandaise. L’occupation illégale des immeubles découlait à la fois d’une motivation politique et d’un besoin d’espace; elle était l’expression d’une tragédie socio-économique. Les Surinamiens s’étaient emparés de Bloemenoord et utilisèrent sa notoriété pour informer le grand public de leur situation épouvantable liée aux politiques des autorités hollandaises en matière de logement.

De nombreux autres problèmes persistaient : la surpopulation et le piètre état des appartements, l’insalubrité, l’absence de moyens de transport pratiques pour se rendre en ville, la mauvaise image du quartier et le manque cruel d’équipements et de mesures urbanistiques réelles. Comme résultat, les familles stables quittèrent le quartier et furent remplacées par des gens de milieu socio-économique pauvre. Au cours des années 1980 et 1990, les problèmes continuèrent de s’accumuler à Bijlmer sans que la Société d’habitation, la municipalité ou le gouvernement proposent de mesures adéquates. Les toxicomanes et les trafiquants de drogue se mirent alors de la partie et le taux de criminalité grimpa en flèche à Bloemenoord.

Une grande partie des activités clandestines étaient concentrées dans les recoins les plus sombres de Bijlmer : sous les routes surélevées, dans les garages abandonnés, et dans les espaces d’entreposage réservés, au rez-de-chaussée des appartements. La mauvaise réputation de ces espaces d’entreposage finit par être connue dans tout le pays. Comme les principaux accès aux appartements étaient les couloirs, les locataires qui allaient et venaient pendant la journée n’avaient aucune raison de se rendre au rez-de-chaussée. Le soubassement consistait principalement en des façades aveugles qui cachaient les entrepôts. Il n’y avait aucun contrôle social des espaces publics; les soi-disant « yeux de la rue » étaient inexistants.

Le rez-de-chaussée des appartements devint donc l’endroit idéal pour y mener des activités clandestines. Les entrepôts furent convertis en appartements improvisés, en cachettes pour les toxicomanes ou en bordels semi-professionnels. Il ne faisait pas bon y traîner le soir.

Bijlmer avait entamé sa descente aux enfers. Les critiques exprimées par les premiers habitants du quartier quant à l’exécution du plan initial en avaient fait une mauvaise publicité, ce qui avait poussé les gens à fuir Bijlmer, et le taux d’occupation chuta. Le nombre d’appartements vacants augmenta, ce qui entraîna d’autres problèmes et amorça la transformation graduelle du quartier en bidonville. Cela ne fit qu’alimenter l’image épouvantable du quartier.

C’étaient les sociétés de logement qui étaient chargées de la gestion des appartements, mais la plupart d’entre elles approchaient de la faillite et n’étaient donc pas en mesure d’intervenir de quelque façon que ce soit pour améliorer les conditions déplorables à Bijlmer. Au fil du temps, de nombreux plans de sauvetage du quartier avaient été établis, mais ils étaient insuffisants et arrivaient trop tard. Il n’y avait aucune volonté politique de sauver Bijlmermeer. Pas même le plan visionnaire proposé en 1986 par Rem Koolhaas ne pouvait changer le cours des choses. De plus en plus de gens pensaient qu’il fallait tout démolir. Au milieu des années 1990, une décision fut finalement prise et un plan de réaménagement radical de Bijlmermeer fut accepté. Ce plan consistait à démolir environ 50 % des tours, qui devaient être remplacées par des unités de logement standards avec terrasse, de deux ou trois étages. En somme, le même type de logements que partout ailleurs aux Pays-Bas. L’avenir avait fini par rattraper Bijlmer.

Vieillesse

Malgré tous les problèmes évoqués précédemment, il faut tout de même noter qu’il n’y eut aucune confrontation raciale grave. Le club de football local était depuis le début multiculturel; il y avait des bars où tout le monde allait et les jeunes des différentes communautés passaient du temps ensemble. Quand les gens ne pouvaient pas vivre les uns avec les autres, ils apprenaient à vivre les uns à côté des autres. Bijlmermeer servit d’exemple de cohabitation multiculturelle pour les Pays-Bas. De bien des façons, ce quartier était (et est peut-être toujours) vingt ans en avance sur le reste du pays.

Bijlmermeer devint l’épicentre culturel de bien des nationalités. Au fil du temps, mis à part les Surinamiens, des Ghanéens, des Indiens et de nombreux autres groupes ethniques vinrent y vivre. Il est à présent le lieu d’habitation de gens provenant de plus d’une centaine de pays différents. Même les personnes qui finissent par quitter le quartier y reviennent le samedi pour faire leurs courses au marché exotique et animé, dont on ne trouve nul équivalent ailleurs aux Pays-Bas.

Les résidents de Bijlmer ont toujours essayé d’en montrer ce côté plus positif. De nombreux événements furent créés pour, mis à part le fait de faire plaisir aux habitants, lever une fois pour toutes le stigmate dont souffrait le quartier. Le festival Blij-met-de-Bijlmer (Heureux de vivre à Bijlmer), par exemple, fut organisé au pied de Bloemenoord, dans un vaste parc qui se trouve entre cette bâtisse et une de ses pareilles. C’était un déploiement de musique, de théâtre, de films et d’activités pour les enfants. Organisé exclusivement par des bénévoles, il jouit d’un modeste succès chaque année où il eut lieu (durant plus de 16 ans).

Aujourd’hui pourtant, un des événements que les gens associent le plus à Bijlmer, c’est Kwakoe; un festival qui commença par la tenue d’une série de matchs de football amateur organisée par des résidents du quartier. Comme de nombreux projets à Bijlmer, ses débuts furent modestes, mais au fur et à mesure, les gens commencèrent à apporterde la nourriture et à jouer de la musique, si bien que ce tournoi de football improvisé s’est transformé en un festival annuel dans le parc de Bijlmer. Le festival Kwakoe est toujours un des grands événements multiculturels des Pays-Bas. Des gens de toutes les ethnies imaginables y assistent. Ils font du sport, écoutent de la musique, dansent, se promènent dans le marché et se délectent de mets exotiques. Le temps de quelques week-ends, près de 400 000 personnes fréquentent le site du festival.

Bien qu’au fil du temps, Bijlmer ait changé jusqu’à en devenir méconnaissable, l’esprit qu’il engendra est toujours vivant. Bijlmer est toujours Bijlmer; il est redéfini chaque jour par ses habitants. Et Kwakoe pourrait bien être son nouveau symbole.

Épilogue

En 1995, Bloemenoord fut démolie. La Société d’habitation et la municipalité avaient décidé qu’il était temps de prendre des mesures radicales, de lancer le message clair pour tous que les choses allaient enfin changer. Ce qui est très intéressant, c’est que cette héroïne n’était pas en aussi mauvais état que certaines de ses pareilles. Elle était assez bien située, près du Bijlmerdreef, et à deux pas du nouveau centre commercial.

Pourtant, c’est elle qui fut détruite la première, section par section. Petit à petit, elle révéla les vies de ceux qui y avaient habité. Alors qu’elle était à moitié démolie, elle regagna un peu de sa grandeur passée. Pendant une brève période, on eut l’impression qu’elle était de nouveau en construction, et que tous les rêves et toutes les attentes pouvaient encore être projetés sur sa structure en béton. Elle exposa aux yeux de tous les possibles dont elle avait été investie.

Au cours de son existence, Bloemenoord joua différents rôles pour divers groupes de personnes. Les pionniers l’avaient utilisée comme instrument de création d’une nouvelle structure sociale. Pour eux, c’était une machine utopique, un moyen de changer la société. Pour les nouveaux arrivants, elle joua un rôle important dans le processus d’émancipation. Elle servit une minorité au sein de la société hollandaise, qui se battait pour trouver sa place, être reconnue et épaulée.

Mais pour la plupart des gens, elle servit de toile de fond à leur vie quotidienne. Ce fut un lieu où, malgré toutes les difficultés, beaucoup de gens se sentirent chez eux.

Wouter Oostendorp est un architecte basé à Rotterdam et co-fondateur du studio OxL. Jouke Sieswerda est architecte dans la firme ZUS (Zones Urbaines Sensibles), qui est basée à Amsterdam. Ce texte a été publié pour la première fois dans Trajets : Comment la mobilité des fruits, des idées et des architectures recompose notre environnement, un livre que nous avons fait en 2010.

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