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Prendre soin, ou la santé en question

La santé elle-même est devenue une source d’angoisse et le « bien-être » une affaire pressante de responsabilité individuelle. Que l’environnement bâti puisse nous rendre malades est devenu une évidence, et il est donc tentant de croire que l’architecture ou l’urbanisme peuvent aussi nous guérir : en soignant ou apaisant notre corps, en contribuant à évacuer notre stress, ou en favorisant notre (re)mise en forme. Ce dossier explore les liens entre la santé et l’architecture, les types possibles d’intervention et les principes particuliers qui les sous-tendent. On y contemple également l’éventualité désagréable que nos meilleures intentions ne puissent en fait qu’engendrer de nouvelles complications.

Article 6 de 9

Les déchets reviennent

Une entrevue avec Curt Gambetta

Enfouissement McCarty Road, Houston, Texas, 2010. Photographie de Curt Gambetta

CCA
Tandis que les « ruptures ou divergences » concernant les infrastructures de gestion des déchets sont perçues comme des signes d’échec qui, dans le contexte de notre exposition En imparfaite santé, signalent aussi le danger, le flot ininterrompu de déchets se répercute-t-il également sur la santé publique? Enfouir les déchets, est-ce « mauvais » pour nous?
CG
Lorsque je pense aux conséquences liées à l’enfouissement des déchets, je songe en premier lieu aux répercussions politiques et sociales. Les questions de santé sont inséparables de l’expérience sociale. Je m’intéresse davantage à la façon dont on conteste les questions de santé dans la débâcle du quotidien, quelle que soit leur inclusion supposée dans le domaine des sciences et de la technocratie. Les répercussions sur la santé publique résultent à bien des égards du mode que nous utilisons pour gérer nos déchets – socialement et spatialement. Ce mode s’inscrit au cœur des notions de responsabilité publique ou individuelle d’ordre urbain et architectural.

Je crois qu’il est important pour la culture conceptuelle de reconnaître que bon nombre des conventions qui sous-tendent l’imaginaire architectural contemporain (libérer le plan de masse! réenchanter le sensoriel!) sont en réalité de vieux dilemmes hérités surtout des débats du XIXe siècle sur les questions d’hygiène. La « purification » visuelle et le divorce entre le visuel et les autres expériences sensorielles de la ville et de l’espace sont aussi inextricablement liés aux efforts de gérer la relation sociale avec les déchets. Des conventions plus prosaïques, comme la cartographie, aujourd’hui incluses dans l’ADN de la pédagogie architecturale, trouvent aussi leur origine dans le travail des hygiénistes de cette époque. La pensée urbaine et architecturale continue de fonctionner à l’ombre de son héritage.

L’exposition aux déchets et leur contact est une lame à double tranchant. D’une part, le contact avec les déchets (dans notre cas, les déchets municipaux) est bien sûr dangereux, et personne n’ignore que la plupart des déchets que nous générons produisent des toxines et autres sous-produits lorsqu’ils se décomposent et interagissent avec l’environnement. La société ne peut simplement pas vivre à proximité de la plupart des déchets que nous produisons aujourd’hui, même si les dépotoirs se situent souvent près des collectivités marginalisées des États-Unis et d’ailleurs. En même temps, les déchets fournissent une importante ressource aux collectivités marginalisées. « Enfouir » les déchets peut ainsi restreindre l’accès à cette ressource.

L’Inde urbaine constitue un cas sur lequel il est important de se pencher, parce que les villes de l’Inde sont soumises à de fortes pressions intérieures et extérieures pour qu’elles adoptent des systèmes de gestion des déchets analogues à ceux mis en place aux États-Unis : collecte porte-à-porte, centralisation des déchets dans des décharges et installations pour la collecte tenues par de grandes entreprises. À ce jour, ce modèle a quelque peu échoué, bien qu’il continue de s’établir. Des transactions officieuses et des déversements ont lieu de maintes façons et en plusieurs lieux dans des villes comme Bangalore; de ce fait, des entreprises de collecte, de recyclage et de réutilisation issues entre autres d’un éventail socioéconomique de pilleurs de poubelles, de chauffeurs, de marchands et de propriétaires d’usines s’approprient les déchets.

Au contraire du modèle consistant à confier la gestion des déchets à de grandes entreprises, comme cela se fait maintenant dans toutes les villes de l’Inde, la valeur est distribuée partout dans la ville et elle est décentralisée, plutôt que d’être concentrée dans la décharge et les coffres d’une grande entreprise. Pour l’instant, l’économie perméable et distribuée liée à la collecte et à la distribution semble résister, mais les conséquences à long terme de ce nouveau modèle sont encore à évaluer. En fermant « les voies de participation » que permet le système actuel, nous coupons l’herbe sous les pieds de nombreux peuples, sans compter que nous fermons l’accès à l’économie productive générée par le recyclage et la réutilisation.

Lorsque nous faisons disparaître des déchets, nous les retirons d’une possible contestation politique. Le mouvement environnementaliste le savait bien. Le mouvement prônant le recyclage aux États-Unis, avec lequel j’ai grandi dans les années 1980, a fait prendre conscience des conséquences de la production de déchets. Le problème inexprimé, c’est que la mentalité « hors du lieu, hors de l’esprit » s’appuie sur une infrastructure concernant la gestion des déchets de plus en plus centralisée et privatisée. Ce système a été conçu pour faire disparaître les déchets et ses sous-produits aussi discrètement et efficacement que possible.

Ce que je trouve limitatif dans la morale du mouvement de recyclage, c’est que les changements s’appuient largement sur la responsabilité individuelle. Les luttes issues du syndrome « pas dans ma cour », à propos des décharges et des lieux d’enfouissement toxiques, ont établi clairement que les petits gestes liés aux déchets affectent toujours d’autres gens et d’autres formes de vie (malheureusement, ce fardeau retombe habituellement, de façon disproportionnée, sur les populations pauvres et marginalisées). Les déchets sont un dilemme public et collectif inévitable, qui échappe toujours aux contraintes physiques, légales et économiques construites autour de cette question. Quiconque vit près d’un dépotoir doit composer quotidiennement avec cette réalité : les odeurs et les toxines ne s’arrêtent pas aux limites d’une propriété ou devant une clôture.

Compter sur l’idéal d’un citoyen individuel et libre comme source de changement pose problème, dans la mesure où les questions de consommation et de production des déchets sont de toute façon trop énormes pour qu’un individu puisse les saisir dans leur ensemble. À cet égard, le philosophe John Dewey m’a beaucoup appris : plutôt que de décrier l’intérêt – comme la politique progressiste a coutume de le faire – il inscrit l’intérêt au centre de toute chose. L’expérience collective est en grande part générée par ce qui nous intéresse et nous affecte. Il est impossible de connaître tout ce qui traverse notre chemin chaque jour… l’information est trop vaste pour qu’on lui donne un sens. Un public voit le jour lorsque l’intérêt pour une question ou un dilemme est durable. Sans enjeu ni intérêt, il n’y a aucun public.

La santé physique en est un bel exemple : on dispose d’une information surabondante concernant un grand nombre d’affections. Je trouve cela vertigineux. Si le devoir de la vie publique, selon Dewey, consiste à transformer les sensations en perceptions, je me demande : comment pressentons-nous ces enjeux en premier lieu? Après tout, nos corps sont des lieux d’enfouissement en miniature où se déposent toutes sortes de produits chimiques et de toxines (petite entorse à l’affirmation de Koolhaas qui déclare que nos corps sont de petits terrains de construction d’architecture-bordel). Même notre ADN est un « code-rebut », comme l’a écrit récemment Thierry Bardini.

Enfouir les déchets permet de s’assurer qu’on peut ignorer les contestations entourant le pouvoir et la responsabilité. Soustraite du politique et présentée comme un problème de « gestion » et de technologie, l’infrastructure liée à la gestion des déchets demeure instable et imprévisible. Les déchets retournent dans nos vies et dans nos corps. Pensez aux produits pharmaceutiques contenus dans l’eau que nous buvons, à la fuite de sous-produits aéroportés et au lixiviat provenant d’anciens dépotoirs et d’anciennes décharges. Les déchets seront-ils jamais un dilemme purement technique, dans ce contexte? Enfouir les déchets est quelque peu contradictoire, puisque le fait de les enfouir se fonde sur leur visibilité. La contestation entourant les déchets surgit lorsque les effets, souvent invisibles, sont ressentis et vécus. Les déchets sont présents, même s’ils sont enfouis.

L’architecture continue de tenir largement de l’ennui technique, mises à part quelques exceptions remarquables, répondant aux conséquences de la production de déchets, que ce soit dans la conception des installations ou dans l’innovation de matériaux recyclés. Les réponses critiques s’établissent selon deux stratégies potentielles.

Une des réponses à ces effets envahissants consiste à rendre visible ce qui est déjà présent dans notre corps et notre quotidien – cela que nous sentons et qui nous affecte. En ce sens, le design est une « aide ressentie », et non pas simplement un mécanisme didactique. Il fonctionne dans le registre de la sensation et de la perception, examinant comment l’intérêt peut être produit autour de quelque chose, comme les déchets, qu’il est difficile de sentir ou même de concevoir. En second lieu, je crois qu’il est important de comprendre où les déchets sont déjà visibles – où ils sont déjà critiqués, politisés et productifs, au profit de différentes économies. Comment les pratiques de design peuvent-elles se marier à des formes déjà existantes de critique, d’expertise et d’innovation?

Nous avons écrit à l’architecte et chercheur Curt Gambetta en 2012, dans le contexte de notre exposition En imparfaite santé.

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