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Désenchantements technologiques

Il s’agit ici d’un recueil d’histoires sur les nouvelles technologies, sur l’optimisme et sur les limites. L’avantage technologique qui permet aux êtres humains d’explorer l’espace, de construire des objets de plus en plus hauts, de plus en plus étendus et de plus en plus rapides, ou de jeter des ponts entre des contextes, des disciplines et des problématiques disparates, n’offre pas toujours le résultat escompté. Sans oublier que certaines technologies redéfinissent notre manière de penser et de vivre à tel point qu’elles deviennent elles-mêmes le terrain de nouvelles spéculations.

Article 17 de 18

L’expertise dans la zone de confort

Texte de Gareth Hammond

Meinrad N. Filgis, R.C.T. Hospital Mwanza/Tanz.,Starnberg, Institut Für Tropenbau, 1970. CCA. BIB 241908

Le legs de l’architecte allemand et expert en construction tropicale Georg Lippsmeier est énigmatique. S’il demeure largement ignoré dans le discours architectural actuel, Lippsmeier est considéré comme l’un des praticiens les plus inspirés de l’architecture tropicale du milieu du XXe siècle1. Il a œuvré dans des pays du Sud Global2, avec des commandes en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud, et il a également conçu le pavillon allemand pour l’Exposition universelle de 1992. En parallèle à sa pratique, Lippsmeier a fondé l’Institut für Tropenbau (IFT), basé à Starnberg, en Bavière, qui a publié divers manuels et rapports liés à l’architecture tropicale. Le plus remarqué de ces volumes, Tropenbau=Building in the Tropics, a été publié pour la première fois en 1969.

En soutien aux activités d’édition de l’IFT et concurremment à ses projets en architecture, Lippsmeier a constitué une imposante bibliothèque de recherche de plus de 4000 titres. Cette bibliothèque, aujourd’hui partie intégrante de la Collection African Architecture Matters au CCA, est l’une des plus importantes compilations connues d’ouvrages traitant de l’architecture en Afrique. Elle donne également une idée des intérêts variés de l’expert étranger et comprend un large éventail de livres, périodiques, rapports de développement, actes de colloques, manuscrits, articles et mémoires couvrant différents sujets liés à la planification et à la construction dans les pays du Sud Global. À travers cette grande diversité de matériels, la bibliothèque de l’IFT offre une forme d’instantané sur les sources d’information utilisées par les experts européens travaillant dans le Sud Global durant la seconde moitié du XXe siècle. La richesse et la variété offertes par la bibliothèque de l’IFT sont particulièrement évidentes dans la bibliographie de Tropenbau, sans doute le manuel le plus complet sur la construction en milieu tropical au moment de sa publication3.

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  1. Antoni Folkers, Modern Architecture in Africa, Amsterdam, Sun, 2010. 

  2. L’expression « pays du Sud » sera ici préférée à « pays en développement » ou « tiers monde ». 

  3. Carmen A. Rivera De Figueroa, The Bibliographic Synthesis on Tropical Architecture, Río Piedras, University of Puerto Rico Press, 1980. 

En 1969, l’année de la première édition de Tropenbau, Lippsmeier + Partner Architekten ouvrait son premier bureau local à Mwanza, en Tanzanie, pour y superviser la construction du Regional Consultant Teaching Hospital (renommé ultérieurement Mwanza General Hospital). La construction a été financée par l’Église épiscopale de Tanzanie, et la propriété a été transférée au gouvernement de Julius Nyerere en 1973, réalisant ainsi un objectif de développement fixé par le second plan quinquennal tanzanien, qui visait à restructurer le pays récemment indépendant en vue de sa participation à l’économie mondiale1. Ce plan était inspiré pour partie par le mouvement Ujamaa, une campagne socialiste tirant son nom du mot swahili signifiant « fraternité », dont le but était de créer une nouvelle identité nationale unissant les Tanzaniens au-delà de leurs appartenances ethniques et tribales respectives. Bien que la Tanzanie ait préservé farouchement son indépendance pendant cette période, le président Nyerere a habilement obtenu de l’aide financière de pays étrangers, souvent en jouant sur les rivalités entre acteurs de la Guerre froide. L’Allemagne de l’Ouest, par exemple, voyait dans l’octroi d’aide une façon de faire de l’ancienne colonie tanzanienne un futur partenaire commercial prometteur une fois que la jeune nation volerait de ses propres ailes. L’essentiel de l’aide allemande a pris la forme d’expertise et d’infrastructures, l’idée étant de fournir aux Tanzaniens les moyens nécessaires à leur développement en tant que citoyens d’un pays indépendant, avec, entre autres, le projet du Mwanza General Hospital mené par Lippsmeier.


  1. Tanzanie, Tanzania Second Five-Year Plan for Economic and Social Development, 1st July, 1969-30th June, 1974, Dar es Salaam, Government Printer, 1969. 

Quand les travaux du Mwanza General Hospital ont débuté, il y avait en Tanzanie un médecin pour cinquante mille habitants. L’espérance de vie moyenne était inférieure à cinquante ans, soit moins des deux tiers de celle de la plupart des pays du Nord1. Pour le gouvernement tanzanien, l’amélioration des infrastructures médicales était essentielle à l’allongement de l’espérance de vie et à la réalisation de progrès économiques à travers le pays. C’était donc l’occasion pour Lippsmeier + Partner de s’impliquer dans la mise en œuvre de projets d’infrastructures de soins de santé en Tanzanie, ce qui a enrichi la bibliothèque de l’IFT d’un grand nombre de publications relatives à la conception hospitalière à l’époque.

L’architecture du Mwanza General Hospital présente peu de liens apparents avec le site, ou avec la culture, les formes ou les matériaux tanzaniens. Installée sur une colline, l’imposante tour en béton de neuf étages semble marquer le signal d’un nouveau départ pour un pays aspirant à améliorer son bilan en matière de services de santé et à se moderniser, selon l’idéologie née de l’indépendance nationale. En même temps, s’il est difficile de déterminer pourquoi exactement l’hôpital a cette apparence, on peut voir le bâtiment lui-même comme un symbole de progrès, une bannière faisant la promotion des relations commerciales à venir avec l’Allemagne de l’Ouest. De plus, la construction d’un hôpital d’enseignement à Mwanza représentait la possibilité de développer des champs d’expertise dans de nombreux domaines.

Si l’on en juge par la diversité des ouvrages consacrés à l’architecture locale et vernaculaire dans la bibliothèque de l’IFT, il est clair que Lippsmeier était parfaitement conscient de la variété et du caractère élaboré des techniques constructives dans les pays du Sud et qu’il en était même impressionné. La plupart des publications de la bibliothèque de l’IFT sur le sujet sont l’œuvre d’auteurs de l’hémisphère nord, mais elles constituent néanmoins des archives précieuses en matière d’information et d’idéologies. De même, bien que les nuances plus subtiles de cette architecture traditionnelle aient pu être omises par leurs auteurs étrangers, ces écrits insistent sur l’importance de la protection contre le soleil et de la ventilation naturelle dans la création d’une architecture régionale habitable en régions tropicales. Pendant des millénaires, ces deux principes de base ont guidé la construction, entre les tropiques du Capricorne et du Cancer, de bâtiments tout à fait viables sans climatisation mécanique. Dans sa conception du Mwanza General Hospital, Lippsmeier a tenu compte de ces principes et mis au point une nouvelle méthode quantitative d’interrelation entre le bâtiment et l’environnement qui l’accueille.

Construit sur les rives du lac Victoria, l’hôpital était prévu pour tirer parti de la brise naturelle et pour fonctionner avec un minimum de systèmes mécaniques – Lippsmeier soulignant que ces derniers étaient enclins à tomber en panne et dépendaient d’une alimentation en électricité souvent limitée, voire carrément absente. En réagissant physiquement aux réalités climatologiques locales, l’hôpital produisait plutôt son propre microclimat « confortable ». Dans Tropenbau, Lippsmeier donne les grandes lignes d’un processus de réalisation de bâtiments adaptés au climat tropical, qui se décline en trois volets : information, analyse et conception.


  1. Base de données de la Banque Mondiale, visité le 12 décembre 2017. 

Meinrad N. Filgis, R.C.T. Hospital Mwanza/Tanz.,Starnberg, Institut Für Tropenbau, 1970

Meinrad N. Filgis, R.C.T. Hospital Mwanza/Tanz.,Starnberg, Institut Für Tropenbau, 1970

Cette méthode fait la synthèse d’approches précédentes en matière d’architecture tropicale1 et présente une démarche systématique en accord avec la philosophie de design climato-conscient de l’Architectural Association School of Tropical Studies2. Du point de vue de Lippsmeier, l’expression tectonique majeure était guidée par les exigences conceptuelles liées aux conditions climatiques propres à un lieu donné, dans ce cas-ci la nécessité de s’assurer que les façades de l’hôpital étaient exposées le moins possible au rayonnement solaire et que l’enveloppe abritait une zone de confort climatique. Lippsmeier a défini ces exigences en croisant les informations propres au site et les données climatologiques locales avec deux types de schémas, l’abaque d’ensoleillement et le diagramme de confort thermique. Il a ensuite organisé la projection orthographique du plan en fonction de la représentation schématique du déplacement solaire particulier à Mwanza, dégageant ainsi un volume architectural ayant une moindre surface exposée à la lumière directe du soleil. Des balcons en porte-à-faux, faisant office de brise-soleils, font saillie de la façade à une distance déterminée par calcul graphique, de manière à ombrager complètement la masse principale de l’hôpital, à l’exception des mois les plus frais. En outre, des ascenseurs et des cages d’escalier sont situés aux extrémités est et ouest pour créer une zone tampon entre le volume primaire du bâtiment et les surfaces ayant une plus grande exposition aux rayons du soleil. En ce sens, la logique du bâtiment sur plan découle directement d’une projection gnomonique du soleil en relation à l’hôpital. Si cette pratique d’orientation des bâtiments en fonction de la course du soleil est ancienne, et bien que presque toute l’architecture vernaculaire en climat chaud présente une stratégie adaptée aux conditions locales pour atténuer les effets de la chaleur du jour, l’utilisation par Lippsmeier de diagrammes solaires constitue une méthode d’expertise spécialisée. Par ailleurs, Lippsmeier a agencé les bâtiments du Mwanza General Hospital selon les mécaniques sous-jacentes de la grille moderniste dérivée des techniques de planification européennes.

Outre l’orientation en fonction d’une trame solaire et l’utilisation de balcons comme brise-soleils, Lippsmeier a justifié d’autres choix conceptuels – comme le mode de construction, les matériaux et le design de l’enveloppe – comme faisant partie intégrante d’une stratégie climatique qui garantirait que la température et l’humidité à l’intérieur du bâtiment demeurent dans une zone de confort particulière par la seule action de « moyens naturels ». Il a élaboré cette stratégie à partir d’une superposition graphique de données numériques liées à la météorologie, à la psychrométrie et à la physiologie humaine pour créer un champ spatial précis dans lequel l’enveloppe de l’hôpital devait théoriquement loger. Néanmoins, en pratique, l’alignement entre zone de confort théorique et microclimat intérieur effectif du bâtiment terminé reposait pour une très large part sur l’intuition de l’expert et son interprétation subjective des données climatiques. Lippsmeier lui-même explique cette sorte de conjecture raisonnée dans Tropenbau, affirmant qu’« une comparaison de [données météorologiques] alliée à une combinaison d’expérience et de déduction donne des résultats forts utiles3 ». Vus sous cet angle, les schémas climatiques ont plus valeur de baguette de sourcier que d’instruments scientifiques précis. Après examen plus approfondi, il devient évident que la modélisation climatologique hautement empirique et les graphiques de confort climatique élaborés avec des calculs précis, s’ils contribuent à la conception de systèmes mécaniques d’air conditionné, n’ont qu’un intérêt limité pour l’anticipation du confort de l’usager, quand le bâtiment lui-même est censé fonctionner passivement avec les mouvements d’air naturels. Dans sa tentative de concevoir un bâtiment ventilé « naturellement » en ayant recours aux mêmes outils que pour un édifice à air conditionné contrôlé mécaniquement, Lippsmeier a imaginé un processus fondé sur des hypothèses problématiques concernant le fonctionnement des systèmes naturels, dérivées de représentations graphiques bidimensionnelles du climat.


  1. Victor Olgyay, Design with Climate: Bioclimatic Approach to Architectural Regionalism, Princeton, Princeton University Press, 1963. 

  2. Jiat-Hwee Chang, Genealogy of Tropical Architecture: Colonialism, Ecology and Technology, Londres, Routledge, 2015. 

  3. Georg Lippsmeier and Kiran Mukerji, Tropenbau, Munich, Callwey, 1980, p. 61. 

En 1973, la réussite de Lippsmeier à corriger le décalage existant entre la représentation graphique produite par son équipe et les conditions climatiques réelles au Mwanza General Hospital a fait l’objet d’un examen dans un rapport de l’IFT sur le rendement microclimatique du bâtiment. Ce document, intitulé Mikroklima und Wohnkomfort in Tropenbauten (Microclimat et confort dans les bâtiments tropicaux), proposait une analyse révisée du confort thermal à l’intérieur du Mwanza General Hospital. pour évaluer la relation entre l’architecture et son niveau d’efficacité à répondre aux particularités du climat local. Sur une période d’un an, l’IFT a contrôlé le rendement de l’hôpital avec une méthodologie exclusivement quantitative. Le rapport comprenait des tableaux et des graphiques présentant des données numériques générées, par des capteurs, sur la température et l’humidité, aux côtés d’analyses climatologiques ardues, pour conclure à la capacité du Mwanza General Hospital à conserver un microclimat intérieur conforme à la zone de confort climatique visée. Le rapport accréditait ainsi le succès de Lippsmeier à concevoir un bâtiment assurant un confort climatique, sans toutefois prendre en considération l’expérience vécue par les occupants de l’hôpital.

Qui plus est, le rapport ne tenait pas compte de la complexité des relations entre climat, culture et confort, les réduisant à de seules variables numériques. Au final, le tout avait certes les apparences d’une démarche scientifique, mais ne répondait pas aux exigences de rigueur permettant à une méthodologie de prétendre à la validité scientifique. Plus encore, en faisant appel à de complexes figures composites pour représenter les évolutions du microclimat intérieur au fil du temps en fonction des conditions météorologiques extérieures, l’IFT a créé un besoin d’expertise pour clarifier les résultats du rapport et leurs représentations opaques. La production de schémas exagérément complexes présente la conception en milieu tropical comme un processus ardu ne pouvant être élucidée que par un expert qualifié, par des moyens technico-scientifiques. Toutefois, ce que le rapport offrait en réalité était une confirmation de la trame structurant l’architecture de l’hôpital, selon laquelle le rendement de celle-ci était ensuite étudié à l’aide de capteurs électriques plutôt qu’en s’intéressant à l’expérience des gens séjournant sur place. Le Mwanza General Hospital a eu valeur de point d’inflexion entre l’œuvre bâtie de Lippsmeier et la machine à générer du savoir de l’IFT. En créant d’abord une architecture hypothétiquement adaptée au climat local, puis en se servant de rapports et de publications pour démontrer quantitativement le succès de l’expertise, Lippsmeier et l’IFT ont nourri leurs affirmations quant à celle-ci en matière de conception d’une architecture viable pour les tropiques. Ainsi, le Mwanza General Hospital est une bonne illustration de l’ambivalence d’une méthodologie basée sur l’expertise, qui ne prend pas en compte les cultures, coutumes et expériences humaines locales dans la notion de confort, et leur préfère des normes instrumentalisées. Le résultat est une architecture qui devient l’incarnation physique de la représentation schématique des caractéristiques climatologiques du site, néanmoins dépendante de la justesse et la pertinence des modèles analytiques employés.

Gareth Hammond a développé ce travail de recherche dans le cadre du Programme du CCA pour les étudiants à la maîtrise 2017. Ce programme offre à des étudiants l’opportunité d’utiliser la collection du CCA lors d’une résidence estivale. En 2017, le programme a mis en lumière la Collection African Architecture Matters, récemment arrivée au CCA.

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