Faibles
Brian Boigon s’entretient avec Elizabeth Diller, Rosalind Krauss et John Oswald sur l’esthétique de la vulnérabilité
Le texte qui suit est un extrait de Culture Lab 3.3 : « Weaklings ». Culture Lab est une série de symposiums animés par Brian Boigon au début des années 1990 au club Rivoli à Toronto. Les symposiums de Boigon sont le thème central de l’exposition Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto, 1991–1994, organisée par Farzin Lotfi-Jam.
Brian Boigon, Introduction à Culture Lab 3.3 : Weaklings, 1994. CCA
- BB
- De ce que je perçois, vous avez tous trois défini la faiblesse comme un terrain d’autonomisation, mais qu’en est-il de l’esthétique? Comment présenter une vulnérabilité comme une force dans la propagande médiatique?
On peut mettre le médiocre au goût du jour. Par exemple, avec la mode grunge, on peut aider à le promouvoir, mais qu’en est-il si on met de côté la notion superficielle de pitié pour prendre en considération qu’itinérance ne rime pas forcément avec défaut d’intelligence? Donc un faible – avec ce sentiment de fragilité – peut être ouvert à l’intégration d’une esthétique de la faiblesse en tant que telle. Par exemple, dans un contexte où l’on associe l’accumulation de biens matériels à la force, par opposition, la notion d’une société nomade matériellement frugale pourrait être vue comme l’expression d’un concept d’esthétique de la vulnérabilité.
Croyez-vous en une telle esthétique? Et dans l’affirmative, où se manifeste-t-elle le plus clairement pour chacune et chacun d’entre vous?
- RK
- J’adhère assurément à l’idée d’une esthétique de la vulnérabilité. Brian a dit que les faibles [weaklings], le sujet de ce soir, incarnent un état d’existence narrative. Puis, il a poursuivi avec l’une de ces maximes dont il a le secret, du genre « sois fort, sois un homme ».
Maintenant, je pense que l’un des problèmes en matière d’esthétique est toujours l’aspect signifiant-signifié, qui constitue un point de bascule dans le récit. Cette thématisation, cette production constante de sens en lieu même où celui-ci est en train d’émerger et n’est pas encore défini est une tendance à la mythification. Dans la pratique actuelle de l’esthétique, cette tendance à constamment signifier sans prêter attention au signifiant nous a conduits à un art dit de l’abjection.
La chose la plus en vogue en ce moment est précisément cet art de la fragilité, qui fait appel aux fluides corporels, aux excréments, aux parties les plus déconsidérées, répugnantes du tissu social physique. Et c’est un vrai problème, car l’esthétique est une notion qui s’exprime non pas au niveau du signifié, mais du signifiant. Ce concept préemballé, préfabriqué et prémâché de sens participe justement d’un ensemble de stéréotypes qui sont oppressifs plutôt que libérateurs. Et pour moi, l’esthétique relève d’un acte de liberté.
- JO
- Je dirais que le sujet me touche personnellement, en ceci que j’aime penser à ma propre pratique. J’ai toujours choisi de faire des choses que l’on décrit le plus souvent comme des tentatives musicales. Depuis mon jeune âge, on n’a eu de cesse de me dissuader. J’ai suivi des cours de piano, mais ça n’a pas marché. On m’a dit de ne pas revenir à mes cours de guitare. Je n’ai pas été admis dans le groupe de l’école, alors j’ai subtilisé certains des instruments et tenté de monter mon propre orchestre, mais tout le monde l’a finalement quitté. Mais je continue à faire des choses, et je dirais que je suis plutôt satisfait de mes réalisations une fois achevées. Donc, il y a une esthétique de la vulnérabilité qui émane de tout ça. Je suppose qu’elle est maintenant à maturité.
- ED
- Je dirais que je m’intéresse aux personnes vulnérables dans la mesure où cela me porte à repenser les catégorisations négatives et positives. J’imagine qu’un rapport plus innovant que faible et fort pourrait prendre la forme d’une dualité description/création. Peut-être s’établit-il ainsi une tangence entre ces deux ensembles de questions. Je m’intéresse à la transcription, généralement perçue comme passive et neutre, et j’essaie d’en avoir une approche critique. En fait, comment mettre en lumière quelque chose qui est déjà là, mais invisible? On ne la voit pas parce qu’elle est trop banale et évidente, mais grâce aux mécanismes de description – parce qu’ils sont intrinsèquement rédactionnels –, on peut déboulonner les lectures conventionnelles des choses ordinaires.
Elizabeth Diller, Instructions pour repasser une chemise, dans le cadre de Bad Press, présenté lors de Culture Lab 3.3 : Weaklings, 1994. CCA
- BB
- Je devrais peut-être clarifier le sens du mot tel que je le comprends. J’utilise le mot faible pour poser la question de ce que signifie cet état de fragilité. Quelle est l’ontologie d’une faiblesse? Pas tant une dyade de ce qui est fort et de ce qui est faible, mais ce que veut dire être vulnérable, ou en état de vulnérabilité. Pour s’éloigner le plus possible de la dualité implicite dans la formulation familière fort/faible.
Par exemple, dans le travail, une activité qui pourrait être vue comme accessoire en termes de labeur dans un cadre industriel ou domestique trouve ses lettres de noblesse grâce à la réévaluation de ce qu’est l’art du repassage d’une chemise, ce qui dans mon esprit est un jeu sur l’idée de faible – de se trouver en position précaire – tout en mettant l’accent sur le rapport soumis/dominant lié à cette condition.
- ED
- Je ne serais pas en désaccord avec ça. Cependant, l’objectif de la démarche n’est pas tant de souligner la dimension de servilité que d’aborder la sphère des questions d’intérêt et des convergences disciplinaires diverses, une réalité très courante, mais peu ou pas étudiée d’un point de vue théorique. Ce n’est pas tant le fruit d’une interprétation quelconque de la victimisation.
Pour moi, ce qui est intéressant dans cet exemple de chemise et des connotations qu’elle porte, c’est qu’il s’agit d’une surface au sens rhétorique du terme qui produit incidemment des discours. Dans notre lecture de ces discours, on peut mettre en avant ces conventions à propos de l’efficacité et de son esthétique, du travail genré, de l’hygiène, et ainsi de suite.
J’imagine que je résiste un petit peu parce que c’est votre propos que de nous plier dans cette catégorie de vulnérabilité. Je ne me résoudrais pas à présenter la démarche ainsi, parce que ce n’est pas comme ça que je la vois. Mais je dois néanmoins admettre que les choses qui me passionnent au plus haut point sont généralement perçues comme périphériques et ennuyeuses. Et sans doute le sont-elles.
Elizabeth Diller, Description de « Fold » dans le cadre de Bad Press, présentée lors de Culture Lab 3.3 : Weaklings, 1994. CCA
- RK
- Toute cette saga de la chemise me fascine grandement, et aussi la distinction que fait Liz entre le pli, auquel on a attribué cette puissante influence théorique architecturale, et cette notion tout à fait sournoise qu’est le froissement. J’ai trouvé ça on ne peut plus brillant. C’est vrai que c’est le froissement qui possède cette intéressante force épigraphique. Et cela nous ramène à Foucault, qui nous a fait prendre conscience du pouvoir de la pratique scripturale et de la façon dont les forces sociales influent sur nos corps à de multiples égards. Et se servir de la chemise comme métaphore, je trouve ça tout à fait génial. J’ai été éblouie.
- ED
- Eh bien, merci, mais je crois qu’il y a une forme d’ironie à se pencher sur le pli, parce que c’est exactement le genre de problématique que vous venez de soulever. Ce sont les pratiques architecturales, celles de nature conceptuelle, notamment, qui tendent à s’approprier la théorie appropriée et la philosophie actuelle. C’est une forme de théorie appliquée à l’architecture, et c’est pourquoi j’ai des réticences.
Ce qui m’intéresse dans la différence entre pli et froissement est précisément que le premier, dans un sens, devient emblématique des pratiques hasardeuses consistant à se plier à n’importe quoi dans une catégorie donnée. Le froissement s’inscrit dans une dimension culturelle. C’est ce qui me fascine, que par essence le pli soit non figuratif. Il résiste à toute représentation, ce qui, à mon sens, est une métaphore très appropriée.
Elizabeth Diller, Description de « Crease » dans le cadre de Bad Press présentée lors de Culture Lab 3.3: Weaklings, 1994. CCA
- BB
- Qu’en est-il de l’origami?
- ED
- Oui, qu’en est-il? Ça vous intéresse? Vous aimez vraiment le pli, non?
- BB
- Je vais me porter à la défense du pli. L’origami s’assemble par lui-même, un peu à la manière du montage. Impossible de revenir sur les plis pour trouver quelque chose d’intéressant, à la différence du collage ou, peut-être, du froissement. Il y a des choses à dire sur le fait de tenter d’élaborer une forme nouvelle à partir d’une application en série ou d’une transformation de lignes qui ne sont pas forcément décelables. C’est, à mon avis, la fonction du montage. Le montage permet de réaliser l’assemblage sans se distraire de ses références, ce qui lui donne toute sa force.
Concernant maintenant ces pseudo-slogans et formules fourre-tout dont on nous abreuve dans la théorie de l’art ou de l’architecture. C’est médiocre, j’en conviens, mais cela ne signifie pas forcément que ce discours dans sa totalité n’a aucun mérite ou intérêt. Je crois que c’est une approche très pertinente pour ramener l’espace narratif dans le pli en pointant le froissement.
Je suppose que c’est ce qui m’a fait repenser à l’origami, parce que dans un sens, c’est un pli qui se multiplie largement pour, à la fin, n’en représenter qu’un.
- JO
- Je pensais que vous alliez commencer par dire que l’origami est une production de formes figuratives. Ça semblait l’introduction logique, mais vous n’avez rien dit de tel. Est-ce juste par politesse?
- BB
- Combien de plis il a fallu pour réaliser le petit cygne en couleur m’importe peu, à vrai dire. Ce que l’on voit en fin de compte est cet ensemble de lignes comprimées qui représentent un animal ou un autre. Essayer de la défaire m’intrigue moins que ce qui se combine pour la créer. La recette ne m’intéresse pas.
- ED
- Simple question : qu’est-ce qui pousse à faire de l’origami? Je n’y connais pas grand-chose.
- BB
- Je ne peux me prononcer qu’en tant qu’Occidental profane. C’est un défi d’espace mutationnel, où l’on tente de réorganiser un élément en particulier pour créer un effet singulier, puis de le restructurer à nouveau pour en créer un autre. Cela se rapproche de la notion d’espace asymétrique ou décentré, où tout est en perpétuelle transformation, métamorphose, au gré de combinaisons variées; c’est, pour moi, un univers très japonais, où l’objet fini n’existe pas nécessairement, puisqu’il est en évolution permanente. Je le vois plus en termes d’information. Comment l’information est constamment pliée et reconfigurée, un peu à la façon de la chemise.
J’ignore quelles sont les motivations historiques fondamentales expliquant l’origami. C’est juste qu’il s’autodéfinit en un sens en fonction du montage et du concept plus large d’un champ unifié de transformation dynamique.
- ED
- Pour moi, cela a assurément à voir avec la rupture de la surface contiguë et la situation équivoque qu’est la création d’une structure là où il n’y en a pas, surface et structure ne faisant qu’une. Là où le froissement trouve sa pertinence, c’est lorsqu’on déplie le pli. C’est la trace que laisse l’opération et, quand cette dernière est motivée, cette trace devient substantielle. Dans le pli, ce n’est qu’une jointure invisible, mais quand le pli est défait, cette jointure devient l’objet.
Traduit de l’anglais par Marie-Josée Arcand et Frederic Dupuy.