À l’écoute des archives : Jacqueline Jeanneret

Le texte ci-dessous est un extrait d’un entretien de Jacqueline Jeanneret réalisée dans les années 1970, dans laquelle elle évoque son expérience de vie à l’Immeuble Clarté, un bâtiment conçu par Le Corbusier et Pierre Jeanneret. Cet extrait porte plus particulièrement sur sa relation avec son oncle et son séjour à Chandigarh.

Photographie de l’University Arts College de l’université du Panjab à Chandigarh, 1964. ARCH402371, Fonds Pierre Jeanneret, CCA. Don de Jacqueline Jeanneret © CCA

J’ai gardé le contact avec mon oncle, Pierre Jeanneret et Le Corbusier toute ma vie, mais plus particulièrement à partir de 1961. J’avais travaillé à Béziers avec Pierre, en France. Il avait fait un centre1 très intéressant là-bas et après l’avoir souvent vu, après avoir discuté de Chandigarh avec lui, et m’être surtout beaucoup intéressée au développement de la ville pendant plusieurs années, il m’a dit : « Viens en Inde avec moi, tu vas voir ce que c’est ». Quelques années après, j’y suis allée et j’y ai retrouvé Pierre Jeanneret. Le Corbusier n’était pas là, il n’y avait que Pierre à ce moment-là à Chandigarh. J’ai visité toute la ville avec lui, il m’a fait des tas de commentaires, et à la fin il m’a dit : « Il y a une chose que j’aimerais que tu fasses : l’iconographie de la ville, pour faire un livre sur Chandigarh ».


  1. Jean Prouvé et Pierre Jeanneret, Centre d’apprentissage, 1950-1959. 

Alors à partir de 1961, j’ai commencé à prendre beaucoup de photos. Pierre en a fait aussi énormément, de très belles. Corbu, lui, n’était pas photographe – il n’aimait pas ça, il dessinait. Chaque année quand je retournais en Inde, je suivais l’évolution, je faisais de nouvelles photos. Pierre me donnait toutes les siennes et j’ai ici à peu près 8 000 clichés qui retracent toute l’évolution de la ville en train de se construire – les bâtiments en chantier, c’est ça qui est intéressant. Pierre était un excellent photographe; il prenait toutes ses photos avec un très bon Leica, ce qui les rend très précieuses, parce qu’on ne pourrait pas les refaire. À la suite de ça, Pierre et Corbu m’ont dit : « Continue de façon systématique, pour pouvoir un jour faire un livre sur l’histoire d’une ville ». L’histoire d’une ville – pas seulement du point de vue de l’architecture et de l’urbanisme, mais à tous les points de vue : politique, géographique, écologique, social, tous les aspects d’une ville. Ils m’ont dit : « Fais participer tous les gens qui ont contribué à son élaboration ».

Le Campus médical, les universités… toutes ces parties avaient leurs responsables, des législateurs de Chandigarh qui ont participé non seulement au moment de la construction, mais en amont – qui ont partagé leurs idées, leurs intentions, et qui ont pu dialoguer très librement avec Le Corbusier et Jeanneret. C’est comme ça qu’ils ont construit Chandigarh : pas du tout de manière arbitraire, mais de façon mûrement réfléchie, pensée, discutée au jour le jour sur le chantier, bien avant qu’il soit d’usage de le faire; aujourd’hui c’est une méthode déjà plus courante.

Au départ, il s’agissait de construire une ville pour 150 000 réfugiés qu’il fallait loger avec très peu d’argent, de façon salubre et intelligente. Il y avait la partie administrative, c’est pour ça qu’ils ont fait le Secrétariat. Contrairement à ce qu’on croit, le Secrétariat, la Haute Cour, le Palais de Justice et tout ça ne fonctionnaient pas comme la mairie d’un village, mais pour l’ensemble de l’Inde.1 Les gens qui ne connaissent pas les raisons pour lesquelles on a construit Chandigarh se demandent pourquoi la ville est aussi monumentale, pourquoi elle est si grande. Mais c’est parce que l’Inde est un grand pays, et qu’il fallait y installer d’énormes fonctions. Elle devait être représentative de centaines de milliers de personnes.


  1. Le complexe du Capitole de Chandigarh dessert l’État du Pendjab, et non l’ensemble de l’Inde. 

Le Corbusier, Plan du complexe du Capitole à Chandigarh, vers les années 1950. ARCH269526, fonds Pierre Jeanneret, CCA. Don de Jacqueline Jeanneret © CCA

Le complexe du Capitole tout au nord de la ville, ce sont les pièces maîtresses de l’œuvre de Le Corbusier et Jeanneret. Ils ont pu être assez libres pour réaliser le programme dans le cadre des normes imposées. Il y a actuellement, de construit, le Secrétariat à gauche, le Palais de l’Assemblée au milieu, [et la Haute Cour], et il devait y avoir [à droite] la Maison du Gouverneur, qui a été remplacée par la Maison de la Connaissance. On l’appelait d’abord le Musée de la Connaissance, mais il a fallu changer le nom parce que les gens ne comprenaient pas ce que désignait un musée dans l’esprit de Le Corbusier. Ils croyaient que c’était comme tous les autres musées, où l’on conserve des chefs-d’œuvre. Mais pour lui, c’était un bâtiment fonctionnel où des choses devaient se passer, où le Gouverneur n’était pas un roi, mais devait diriger et prendre des décisions avec beaucoup d’autres gens […] : une maison de synthèse et d’application pratique immédiate, où les législateurs, les hommes de science, d’art, de politique puissent avoir un dialogue tangible et ensuite agir ensemble pour trouver des solutions aux problèmes de santé, aux problèmes des barrages, des forêts, des villes, aux problèmes ruraux…

Le Corbusier, Plan d’élévation du Musée de la Connaissance, 1961. ARCH278969, Pierre Jeanneret Fonds, CCA. Don de Jacqueline Jeanneret © CCA

C’est un législateur1 qui a eu l’idée de demander à Le Corbusier une maison qui soit un instrument pour prendre des décisions. Alors Le Corbusier a évoqué la Maison de l’Homme à Paris et, en définitive, l’idée qui en est sortie est celle de la Maison de la Connaissance : non pas la maison d’un gouverneur mais quelque chose qui va au-delà, une maison qui abrite le savoir, et où tous les gens ensemble prennent des décisions en connaissance de cause. […] Avec cette Maison, il ne s’agit donc pas d’architecture ni d’urbanisme, ou en tout cas ce n’en est qu’une part; c’est l’idée qui était intéressante, et c’est pour ça que les Indiens souhaitent encore aujourd’hui la construire. Ce n’est pas seulement un bâtiment, c’est tout un état d’esprit, toute une vision, toute une manière de penser les choses autrement que dans les universités, où tout est cloisonné et où l’on ne peut jamais prendre une vraie décision pluridisciplinaire. On peut penser dans plusieurs disciplines, mais agir dans plusieurs disciplines, c’est une autre histoire.

Toute son architecture est comme ça. Elle a aussi des défauts – souvent ça ne fonctionne pas, ça ne joue pas. Il disait lui-même : « Ce n’est pas comme ça, il faut refaire. » Mais l’idée prime sur le béton – vous voyez ce que je veux dire. Beaucoup de gens ont cru que c’était le contraire. Beaucoup ont dit : « Corbu cherche à tout contenir ». Ce n’est pas vrai. Il était très rationnel, très rationaliste, mais c’est l’esprit qui dominait chez lui, il n’a jamais été un matérialiste. C’était un homme spirituel. Et du reste, en Inde, même les communistes sont spiritualistes. Vous savez, ce n’est pas aussi simple que ça.


  1. Le législateur auquel Jeanneret fait référence est le Premier ministre Jawaharlal Nehru. 

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