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Extrait et texte du film Now, Please Think About Yesterday, produit pour Nos jours heureux, qui est à l’affiche au Matadero Madrid dans le cadre de l’exposition Douze Contes Urbains Prudentiels.

Cette fiction narrative clôt le dossier Le bonheur nous trouvera-t-il ainsi que le livre Nos jours heureux.

Cette maison vous rendra heureux

Texte de Ingo Niermann

Les singes dorment et se cachent en haut des arbres, d’où ils se tiennent à l’abri des prédateurs et profitent d’une large vue sur le paysage. Pour des raisons similaires, les êtres humains ont d’abord cherché à dormir et à se cacher dans les montagnes ou sur leur sommet. Plus tard, capables d’ériger des murs solides, ils ont bâti des villes et des châteaux fortifiés pour remplacer la montagne. Lorsque l’agriculture a pris de l’importance et que les champs se sont étendus grâce à l’irrigation, les villes se sont agrandies à la faveur des réseaux d’égouts. La meilleure localisation se trouvait alors près d’une rivière, laquelle servait de source d’eau et de moyen de transport. Non plus isolée, la ville est devenue une plaque tournante pour le commerce des personnes et des biens étrangers. Les gens ne se défendaient plus là où ils gardaient leurs réserves, mais les télécommunications et la division du travail assuraient leur protection à partir de frontières lointaines. Déchets, cadavres, prisonniers, mendiants, usines, guerres – tout élément gênant était alors reclus à l’extérieur.

Plus une ville est grande, plus il y a de chance qu’elle se situe à l’embouchure d’une rivière, à proximité de la mer. Même si la plupart des citadins y demeurent toute leur vie, la ville fonde son économie sur le commerce, la migration et le transport. Aussi vaste qu’elle ait été conçue, sa croissance provoque tôt ou tard sa congestion. En réponse à cette restriction de l’espace, de la vue et de l’air, la classe moyenne s’enfuit sur des chevaux de fer vers la banlieue, où les maisons unifamiliales apparaissent comme de minuscules châteaux. Les plus riches trouvent refuge au grand large, où les bateaux de croisière offrent le confort de la ville, et les yachts, celui des villas. Sur terre, les villas modernes aux façades sobres et aux multiples terrasses imitent les yachts. Les gratte-ciels aux baies vitrées profilées s’assimilent à des bateaux de croisière dressés et rivalisent pour un horizon libre. La ville est aux gratte-ciels ce que l’océan est à un paquebot de luxe : un tapis étincelant au-dessus d’un autre que l’on aurait supprimé. Des systèmes de sécurité de pointe sont nécessaires pour donner un sentiment de sécurité suffisant à ignorer ces faits. L’exactitude navale conduit à un degré zéro de tolérance urbaine.

À l’étape suivante, des tours sont construites en banlieue (en particulier dans les pays socialistes) et des croisières offertes aux masses populaires (notamment dans l’Allemagne fasciste) – imprégnant d’air marin la vie de tous. Les riches se déplacent, enveloppant de verre les façades de leurs villas et gratte-ciels et créant des aménagements intérieurs sobres de manière à évoquer la vie sur un pont de bateau. Les moins fortunés travaillant aux étages inférieurs des gratte-ciel ou à l’installation de leurs vitrages le paient en perdant toute intimité.

Aujourd’hui, des millions de gens prennent leurs vacances sur des bateaux de croisière semblables à des carnavals flottants. Au fil des heures, ils envahissent les villes côtières et les villages indigènes qu’ils transforment en parcs thématiques. Les multimilliardaires équipent leurs énormes yachts de salles de conférences, d’aires d’atterrissage pour hélicoptères et de douzaines de chambres à coucher. Cependant, peu d’entre eux s’efforcent de vivre en permanence sur l’océan et de tirer parti de ce statut extraterritorial, comme le font l’association Women on Waves consacrée à l’avortement, les bateaux de sauvetage pour les réfugiés ou l’élitiste Organisation maritime de L. Ron Hubbard. Maintenir un niveau de vie urbain au milieu de l’océan consomme d’importantes ressources humaines et naturelles. Les nomades de la mer traditionnels survivent sur de petits bateaux plus longtemps que les aventuriers modernes sur leurs yachts valant plusieurs millions de dollars. L’ambition du Seasteading Institute de construire au large des mini-états sur plateformes mobiles possède le charme d’un parc aquatique pour caravanes.

Samuel Lecocq, Paris, 2019. De la série Paris la nuit commandée par le CCA pour Nos jours heureux.

L’idée d’une vie permanente sur l’océan est devenue un modèle pour la vie sur terre. Les riches traitent les lieux et les nations où ils vivent comme autant de ports gratuits – ils s’attendent à des exonérations fiscales et se tiennent toujours prêts à partir vers un centre plus favorable. De la même façon, le nouvel immobilier de luxe s’implante souvent au sein d’anciens édifices portuaires. La propriété s’accompagne d’installations uniformisées à l’échelle internationale; les caractéristiques locales ne sont plus que de simples décorations. Les moins fortunés n’acquièrent cette flexibilité que dans l’infinité virtuelle d’Internet. Là, ils pourront être explorateurs, pirates ou commerçants. Semblables aux marins traditionnels, riches et pauvres se font tatouer sur la peau des signes d’humeurs, de pensées ou de moments particuliers afin de donner un certain sens à leur vie.

Avec la croissance rapide des villes et de la population mondiale, même l’espace du ciel et des océans devient limité. De nouvelles technologies comme les satellites et les drones conduisent à une surveillance omniprésente. La pollution et les changements climatiques se manifestent un peu partout. Le prix de biens immobiliers situés en centre-ville et offrant à la fois vue et intimité explose. Pour nombre de gens, la maison constitue l’investissement majeur qui déterminera toute leur vie (économie, emploi, relations amoureuses). Plutôt que de tenir la barre, nous grimpons à bord avant qu’il ne soit trop tard, ignorant le point d’arrivée. La maison fait office d’abri contre un monde façonné par le combat engagé pour financer cet abri. Plus elle est grande, plus sa préservation implique de stress et de fatigue – nous empêchant de l’utiliser véritablement : de plus grands lits, mais un temps de sommeil et une activité sexuelle moindres; de plus grandes cuisines, mais moins de préparations culinaires; de plus grands salons, mais moins de socialisation; de plus grandes fenêtres, mais moins de regards vers l’extérieur; de plus grandes terrasses, mais moins de temps passé dehors. Les seules activités d’intérieur prenant plus de poids n’ont pas besoin d’espace, voire même le dénie : regarder la télévision, naviguer en ligne, jouer à l’ordinateur ou méditer. Plus nous accordons d’importance à notre maison, plus l’habiter devient une activité purement muséale – la publicité immobilière ne prétend d’ailleurs pas qu’il en soit autrement. Ce musée est vide car il y manque un élément crucial : nous. Toutefois, en nous accueillant entre ses murs, ce musée nous accompagne – par l’aménagement et le contrôle informatique – vers un style de vie plus modeste : couleurs pâles, protections anti-bruit, régulation intelligente de la température et de la lumière, recharge automatisée du réfrigérateur, connexion à haute vitesse, protection contre le vol, etc.

Aucun bateau ni maison ne peut être totalement protégé. La tempête peut les ébranler (plus ils sont hauts, plus ils tanguent); les catastrophes naturelles (ouragan, verglas, tremblement de terre) peuvent affecter l’approvisionnement en nourriture et en énergie, ou la réception d’Internet; et une attaque soudaine (vol, guerre, révolution) peut nous empêcher de fuir.

Sur une embarcation, nous sommes généralement plus conscients de la fragilité de notre relation à l’environnement. Aussi grand soit il, le bateau n’est jamais immobile; nous sommes entourés de gilets et de canots de sauvetage; aucune armée ni police n’assure notre protection dans l’immédiat; nous savons que nous ne pourrons pas nager très longtemps; et nous n’avons pas besoin de plonger ni d’être fortement secoués pour nous savoir entourés par une entité bien plus grande, plus puissante et plus complexe que nous. Même si tous les hublots étaient entièrement obstrués et la mer parfaitement calme, nous sentirions encore sa présence – une présence implicite, comme celle de notre corps. À la différence que l’environnement océanique représente l’inconnu.

L’étendue et l’étrangeté de la mer poussent les gens à se rapprocher davantage à bord que sur terre. L’espace est précieux, le personnel plus nombreux que celui d’une maison ou d’un appartement, et tous – occupants, employés et invités – sont contraint à demeurer ensemble pour un certain temps. Vivre collectivement une tempête à bord d’un yacht s’apparente à une séance d’ayahuasca : cela commence par une phase de déni (« Ce n’est pas si grave. Cela pourrait même être ennuyeux »), puis viennent les nausées et les vomissements abondants, jusqu’à l’altération des consciences. Les mouvements incessants installent un rythme – de haut en bas, d’avant en arrière, de gauche à droite – seulement interrompu l’instant d’après par un brusque contre-mouvement. Des oscillations subtiles nous amènent à une compensation exagérée, quand d’autres frappent aussi dur qu’une forte collision. Chacun lutte pour soi dans la tempête, mais dès le retour au calme, nous nous retrouvons et nous étreignons avec une nouvelle intensité. À bord, notre système d’équilibre semble se rétablir, mais une fois sur terre, tout semble chavirer.

Au cours des dernières années, les rassemblements collectifs autour d’une sorte d’arrêt sur soi temporaire, comme les séances d’ayahuasca, les festivals transgressifs et les jeux de rôle grandeur nature, sont devenus très populaires. Les nouvelles technologies de production d’énergie renouvelable, le recyclage, l’agriculture urbaine et l’impression en 3D offrent des scénarios pour ces rencontres en leur permettant de fonctionner en totale autarcie. Concevoir l’expérience à bord comme un moment de communion intense – et non uniquement de ségrégation des masses – nous aide à déplacer cette démarche vers de nouvelles pratiques domestiques, qui passent alors du statut de monument à celui de facilitateur réel de bien-être. Comment s’adonner à une activité de loisir lorsque l’on est enfermé sur un bateau, si ce n’est en profitant du moment?

Photographie de Samuel Lecocq, de la série Paris la nuit commandée par le CCA pour Nos jours heureux. Paris, 2019

Bien qu’être heureux soit devenu un impératif moral majeur et que de nombreuses offres – commerciales ou non – nous aident à y parvenir, l’absence de routines nous empêche d’être réellement heureux, faute de quoi, nous amassons des objets et des expériences que nous associons au bonheur. Nos sentiments si privés trouvent au sein de notre maison le lieu parfait pour être explorés et dirigés. Sur un bateau, chaque voyage est un peu comme un nouveau départ – une arche – pour lequel nous devons décider ce que nous voulons être et avec qui. Nous pourrions reproduire l’expérience à la maison : faire un arrêt à l’occasion et décider à nouveau quelles personnes et quels objets nous gardons auprès de nous, quelles personnes et quels objets nous invitons à nous rejoindre. Nous pourrions nous entourer de ces personnes (amis, amoureux, étrangers) et de ces objets (acquisitions, cadeaux, surprises) pour une période de temps prédéterminée. Nous pourrions fermer la porte et débrancher Internet, le téléphone et la télévision pour transformer notre maison en laboratoire. Ou nous pourrions nous autoriser à quitter la maison par segments préétablis afin de nous surprendre comme lors d’une excursion de plongée. Alternant entre des phases de rencontres et d’expériences intenses et des phases de solitude, nous pourrions transformer notre maison, ce lieu sûr mais ennuyeux, en un lieu d’aventures et de stimulations durables. Ainsi, nous serions à même d’affronter de nouveaux défis et obstacles intérieurs.

Cette nouvelle relation à notre maison, plus proche de l’expérience vécue sur un bateau, pourrait en retour influencer l’usage récréatif des bateaux. Libérés de la nécessité d’accoster ici et là pour s’approvisionner et se débarrasser de certaines choses, les navires de croisière pourraient quitter définitivement le rivage. Ne comptant plus sur les énergies vitales de cités plusieurs-fois-centenaires ou de cultures plusieurs-fois-millénaires, les bateaux de croisière seraient alors capables de nous entraîner vers des expériences plus grandes que nature. Pris dans les eaux chatoyantes à l’origine de notre attrait pour tout ce qui brille, les navires de croisière deviendraient un spectacle de variété ininterrompu rassemblant des imposteurs, des plongeurs et des médecins d’amour, de jolis mots d’amour, de l’amour heureux, des fleurs chantantes, des gens délicieux de tous âges, de mystérieux imbroglios avec de lointains jumeaux siamois, des animaux domestiques sous hypnose, de l’amour et tout ce qui s’y rapporte, chaque pas qui danse et embrasse et aime, plus de baisers, encore de l’amour stupide et hyper-intelligent, de l’idiotie et un sourire, un souffle d’extase, et de l’amour, seulement de l’amour.

Dès leurs origines, les abris n’étaient pas uniquement des endroits voués à protéger, mais aussi des lieux où les animaux se réunissaient pour communiquer, aimer et reprendre des forces. La foi volontaire, de celle que l’on trouve sur les bateaux de croisière, peut nous aider à retrouver ces fonctions au sein de nos maisons et nous rendre heureux.

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