De nouvelles notions de collectivité émergent face aux incertitudes

Nous fermons le bâtiment du CCA à nouveau, mais nous continuerons à rendre le contenu de Les choses qui nous entourent disponible en ligne. Vue d’installation montrant la projection du film Sans titre (Les choses qui nous entourent) sur un auvent en tissu conçu d’après The Design in Dialogue Lab à l’ETH Zürich, avec un sol en feutre inspiré des gers de la Mongolie. Texte de la narration du film.

Diagramme des choses

Irene Chin sur la cartographie des relations

Le diagramme architectural est un outil d’abstraction utilisé pour cartographier les conditions de terrain et localiser pour la discipline les points d’interaction, en « engendrant une architecture de moyens minimaux et d’effets maximaux1 ». En tant que cadre conceptuel, il se rattache à la grille de perspective d’Albrecht Dürer et au panopticon de Jeremy Bentham, deux diagrammes illustrés en termes exclusivement géométriques et qui reposent donc sur une lecture formelle de la production spatiale2. Mais, alors que la discipline architecturale est confrontée à une crise de pertinence face aux différentes crises environnementales et sociales sous-tendues par le développement néolibéral, l’espace se produit de plus en plus en termes catégoriels et non formelles. En d’autres termes, la conception se réduit souvent à un service, répondant uniquement aux besoins d’une économie globale. Les projets des bureaux d’architecture 51N4E et Rural Urban Framework (RUF), insérés dans des modèles de développement territorial en constante évolution – de l’urbanisme autoroutier en Chine à la densification de périphéries suburbaines en Belgique, de la rénovation urbaine à Tirana à l’étalement informel à Oulan-Bator –, offrent des exemples de résistance tactique au statu quo de la discipline architecturale. Pour combattre la nature restrictive de la pratique actuelle, les bureaux pourraient, à l’instar de 51N4E et RUF, s’inspirer des principes de l’agonisme, pour concevoir la conception non seulement comme la fabrication d’une expérience individuelle, mais aussi comme la mise en place d’une production sociale coopérative3. Et ils pourraient, à ce titre, avoir besoin de nouveaux diagrammes pour réorienter leurs positions afin d’obtenir un effet maximal.


  1. Stan Allen, « Diagrams Matter », ANY 23, Diagram Work: Data Mechanics for a Topological Age (Juin 1998): 16–19. 

  2. Voir Mark Garcia, ed. The Diagrams of Architecture: AD Reader, Wiley, Hoboken, NJ, 2010; qui s’appuie fortement sur la collection du CCA. 

  3. Pour un aperçu de l’agonisme, voir Chantal Mouffe, « Democratic Politics and Conflict: An Agonistic Approach », Política Común 9 (2016), http://dx.doi.org/10.3998/pc.12322227.0009.011. Pour en savoir plus sur la politique relationnelle de l’espace, voir également Doreen Massey, For Space, Sage, London, 2005, 147–195. 

Diagramme des échelles d’intervention tactique, présenté dans l’exposition Les choses qui nous entourent. Concept de Francesco Garutti, CCA, conception graphique de Something Fantastic, Berlin. © CCA

Présentés dans l’exposition Les choses qui nous entourent, ces cinq diagrammes sont des tentatives de synthétiser et condenser une sélection de projets de 51N4E et RUF articulée autour de cinq thèmes : perspectives, seuils, positions, temps et échelle. Dans les salles, ils servent de points de référence permettant la navigation dans le contenu fragmenté et stratifié qui est exposé. Ici, dans le deuxième bâtiment du CCA, ils fonctionnent comme un post-scriptum – un point de départ pour explorer plus en profondeur la signification d’une écologie élargie de la pratique1. Les diagrammes, qui utilisent les travaux de 51N4E et de RUF comme des études de cas, empruntent des méthodes et des logiques à d’autres disciplines. Lus en contradiction avec les diagrammes paradigmatiques de l’histoire de l’architecture et du discours théorique, ils suggèrent de nouveaux modes de positionnement de l’architecte dans les incertitudes de notre réalité actuelle. Les diagrammes et graphiques abstraits sont des instruments visant non pas à prédire ou à contrôler la nature et le résultat de la transformation, mais plutôt à recalibrer le rôle potentiel de l’architecte au sein d’un parlement des choses.


  1. Voir Albena Yaneva sur l’application de la théorie de l’acteur-réseau et sur le concept d’une écologie de la pratique dans Albena Yaneva, « New Voices in Architectural Ethnography, » Ardeth 2, Bottega (Printemps 2018): 19.  

Diagramme de la pratique agonistique. Concept de Francesco Garutti, conception graphique de Something Fantastic, Berlin. © CCA

Le diagramme de Venn, par exemple, qui provient de la théorie des ensembles, illustre comment l’espace de différence peut être une voie d’ordre alternative – établie par la négociation des choses. Plutôt que d’être compris comme des sujets et des objets dans des hiérarchies spécifiques, les architectes et les choses qui les entourent peuvent être compris à travers leurs interactions. L’agentivité n’est pas une propriété inhérente, mais une force fluctuante basée sur des processus continus de confrontation et d’échange. En annulant le contrôle, les architectes peuvent opter plutôt pour une éthique de la faiblesse, remettant en question une stabilité générale à travers les incertitudes du particulier1. Leurs interventions mineures, leurs espaces non scénarisés et leurs expériences de création de coalition génèrent dans leur contexte des bénéfices sociaux ciblés, démontrant une position anti-héroïque et défiant la logique néolibérale de l’optimisation.


  1. Voir Pablo Martínez Capdevila, « Towards a weak architecture: Andrea Branzi and Gianni Vattimo », Cuadernos de Proyectos Arquitectónicos 6 (Mars 2016): 147–150. 

Diagramme des limites spatiales. Concept de Francesco Garutti, CCA, conception graphique de Something Fantastic, Berlin. © CCA

Les choses qui nous entourent met en scène un ensemble de figures et d’objets pour sonder les dynamiques qui façonnent notre environnement et nos sociétés à travers les géographies et les échelles1. Parmi les « acteurs » hétérogènes qui constituent les conditions sociales, économiques, politiques, environnementales et matérielles spécifiques des sites d’essai de 51N4E et de RUF, les architectes agissent dans cet ensemble comme un agent qui délimite un terrain commun et façonne des espaces de collectivité entre et parmi des choses. Leurs interventions dans différents contextes soulignent la façon dont les notions de propriété privée et de domaine public ont des significations distinctes dépendamment d’où l’on se trouve, chacune définie par les normes législatives et culturelles spécifiques qui régissent l’espace.

Emprunté à l’urbanisme, un diagramme de Klein fournit un modèle utile pour élargir l’espace entre le public et le privé, en allant plus loin que le binôme typique figure-fond pour évaluer les dimensions de la chose publique avec plus de nuances2. La matrice n’est pas une base sur laquelle tracer des projets, mais un dispositif rhétorique utilisé pour questionner la manière dont les registres de l’espace civique sont établis et dont l’architecture peut agir comme un appareil dans la production de la société3. Pour marquer la différence entre la représentation de l’ « ouverture » et son activation en fonction de la démocratie, une référence aux discours de la critique littéraire et artistique sur l’esthétique relationnelle vient à point pour examiner la façon dont le bâtiment en tant qu’objet culturel existe en tension avec les choses qui l’entourent4.


  1. L’exposition tire sa définition des « choses » en tant que forces agentielles de Bruno Latour, « From Realpolitik to Dingpolitik or How to Make Things Public », dans Making Things Public: Atmospheres of Democracy, dir. Bruno Latour et Peter Weibel, ZKM, Karlsruhe; Cambridge, MA et London, MIT Press, 2005, 14–43. 

  2. Voir Jeremy Németh et Stephen Schmidt, « The Privatization of Public Space: Modeling and Measuring Publicness », Environment and Planning B: Planning and Design 38, no. 1 (2011): 5–23. L’utilisation la plus notable du diagramme de Klein dans le discours sur l’art et l’architecture se trouve dans Rosalind Krauss, « Sculpture in the Expanded Field », in The Anti-Aesthetic: Essays on Postmodern Culture, dir. Hal Foster, Bay Press, Seattle, 1983, 31–42. 

  3. Comme indiqué dans Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’État. (Notes pour une recherche) », La Pensée 151 (Juin 1970). 

  4. Voir la critique de l’esthétique relationnelle de Claire Bishop, dans laquelle Bishop s’interroge sur le degré auquel les pratiques artistiques « ouvertes » peuvent être véritablement démocratiques. Claire Bishop, « Antagonism and Relational Aesthetics », October 110 (Automne 2004): 51-80. 

Diagramme de l’élasticité du temps. Concept de Francesco Garutti, CCA, conception graphique de Something Fantastic, Berlin. © CCA

Les travaux de 51N4E et de Rural Urban Framework occupent le vide dans la discipline entre la production d’une architecture autonome, qui repose sur le discours entre architectes, et l’actualisation du bâtiment, qui est à la fois produit et producteur de croissance économique. Pour contourner cette double contrainte, la méthode réflexive, empruntée aux sciences sociales, offre une approche schématique alternative1. Les interventions sont précédées d’une action et d’une réflexion équilibrées au cours d’engagements prolongés, comme le montrent les stratégies de recherche en design des deux bureaux dans des contextes connaissant d’énormes changements sociaux. Une compréhension élastique du temps et du rôle de l’architecte dans l’évolution des choses est cruciale.


  1. Voir la discussion sur la recherche-action dans le domaine de la conception dans Burak Pak, « Strategies and Tools for Enabling Bottom-up Practices in Architecture and Urban Design Studios », Knowledge Cultures 5, no. 2 (Janvier 2017): 0–12. 

Diagramme d’une position architecturale réorientée. Concept de Francesco Garutti, CCA, conception graphique de Something Fantastic, Berlin. © CCA

Dans le langage, les prépositions existent pour créer des associations spatiales et temporelles. Cet exercice diagrammatique peut être considéré comme une exploration consistant à cartographier visuellement des prépositions, à rechercher pour l’architecte une position et une orientation à travers une lecture élargie de la relationnalité1. En prenant en charge les contradictions et les imbroglios de la réalité, les diagrammes peuvent devenir des outils pour remettre en question les réseaux de pouvoir établis2. Les cinq diagrammes de Les choses qui nous entourent suggèrent que, pour les architectes mis sur la touche, la première méthode à utiliser est le dialogue, afin de déstabiliser le principe d’un auteur assignant un ordre à l’environnement qui l’entoure. Essayant d’incarner la logique de l’architecture faible, ils proposent pour l’architecte une position qui ne prétend pas « s’imposer, être centrale, réclamer pour elle-même cette déférence exigée par la totalité3 ». Cette position, dans laquelle les architectes agissent en tant que chercheurs, concepteurs, planificateurs, entrepreneurs et organisateurs communautaires et communiquent avec les clients, les entrepreneurs, les constructeurs et les décideurs politiques, englobe l’incertitude et résiste aux types de processus systématiques qui peuvent être suivis et gérés par des organigrammes.


  1. Chris Philo, « A geography of preposition: book review essay inspired by Christian Abrahamsson (2018) Topoi/Graphein », Geografiska Annaler: Series B, Human Geography 102, no. 2 (2020): 214–231. 

  2. Pour en savoir plus sur les diagrammes comme instruments de critique, voir Patricio Dávila, dir. Diagrams of Power: Visualizing, Mapping and Performing Resistance, Onomatopee, Eindhoven, 2019. 

  3. Ignasi de Solà-Morales, « Weak Architecture », trad. Graham Thompson in Ignasi de Solà-Morales, Differences: Topographies of Contemporary Architecture, dir. Sarah Whiting, MIT Press, Cambridge, MA et London, 1996; réimprimé en K. Michael Hays, ed. Architecture Theory since 1968 MIT Press, Cambridge, MA et London, 2000, 622. 

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