L'ouverture
Shirley Surya et Li Hua s’entretiennent avec Zhang Guangyuan sur la constitution d’archives de conception et d’architecture
Cette histoire orale a été dirigée par Shirley Surya et Li Hua et filmée par Wang Tuo pour l’exposition Quelle modernité : biographies de l’architecture en Chine 1949-1979.
Histoire orale de Zhang Guangyuang, tirée de Wang Tuo, Intensite dans Dix Cités (2025), co-commandée par le CCA et M+, Hong Kong pour Quelle modernité : Biographies de l’architecture en China 1949-1979. © Wang Tuo
- SS & LH
- Au sein du China Architecture and Design Research Group (CADG), vous conservez un précieux fonds d’archives, notamment photographiques, qui retracent les grands chantiers de la société chinoise moderne. Comment en êtes-vous venu à rassembler ces documents, et selon quels critères les avez-vous sélectionnés?
- ZG
- Cette collection remonte à 1970, et ses origines ont leur importance. Pendant la Révolution culturelle, le CADG a été dissous; ses dessins originaux et ses archives ont été détruits, jugés comme des symboles des anciennes structures du pouvoir. Ce n’est qu’après avoir travaillé là-bas pendant plus de dix ans que j’ai commencé à éprouver le désir de retrouver ces anciennes archives. À mes débuts, je ne mesurais pas pleinement l’importance de ce que je faisais. Je cherchais avant tout des images esthétiquement intéressantes, mais la photographie d’architecture me semblait offrir peu de place à la créativité personnelle; photographier des bâtiments me paraissait monotone. Faute d’accès aux anciennes photographies, j’ai commencé à acheter des albums photos des années 1950 dans des librairies d’occasion. En examinant ces images anciennes, j’ai compris à quel point la photographie d’architecture pouvait jouer un rôle essentiel de document historique.
On peut parfois regarder des clichés des années 1950 et trouver que les objectifs n’étaient pas très bons ou que l’éclairage était médiocre. Mais une fois intégrées dans une archive, la qualité technique n’a plus d’importance. Ce qui compte, c’est qu’elles ont capturé et préservé un moment de l’histoire. Les détails de société que ces images révèlent sont particulièrement précieux. Sur une photo de l’Hôtel de Beijing, par exemple, on ne voit pas seulement le bâtiment : on y aperçoit aussi les gens qui marchent dans la rue, un policier en service, des vélos, des voitures d’époque. Tous ces éléments contextuels rendent la photo extraordinaire. Ils permettent de comprendre pourquoi un édifice comme celui-ci a traversé le temps et acquis une telle renommée : parce qu’il se dressait, imposant, dans cet environnement précis, à ce moment précis.
- ZG
- Le véritable tournant dans ma démarche de collectionneur s’est produit en 2000. Cette année-là, en raison d’une restructuration institutionnelle, nos bureaux ont dû être transférés. Alors qu’un des nouveaux départements était en cours de déménagement, un administrateur m’a appelé : « Nous avons trouvé une boîte en carton toute abîmée au fond du local. On dirait qu’elle contient des négatifs. Vous les voulez? » Je suis monté jeter un œil. Comme je m’y attendais, la boîte était couverte de poussière et en désordre complet, mais à l’intérieur, elle était pleine de négatifs. Les enveloppes en papier grouillaient de minuscules insectes – peu m’importait. Je rêvais d’une telle découverte depuis longtemps. J’ai tiré quelques négatifs au hasard : couverts de saleté, mais j’ai tout de suite reconnu là des projets anciens dont nous avions perdu la documentation. Cette nuit-là, je ne suis pas rentré chez moi. Je suis resté et j’ai commencé à nettoyer les négatifs.
Au fil des déménagements, d’autres trouvailles ont fait surface. On m’a bientôt surnommé le « fouilleur de poubelles », si bien que dès qu’une personne tombait sur quelque chose d’ancien ou de poussiéreux, elle me prévenait. J’ai accumulé dans ma salle d’archives tout ce que j’avais récupéré au cours de l’année : albums photos, notes manuscrites, et même des négatifs sur plaque de verre. Ce que j’espérais encore retrouver, en particulier les pièces les plus importantes – les plans architecturaux originaux –, n’avait pas survécu.
Ces documents ne peuvent servir que de témoignages fragmentaires de l’histoire de notre institut de conception architecturale. Ils ne permettent pas de reconstituer un récit complet. Ce compte rendu n’est pas exhaustif, mais il est fiable.
- SS & LH
- Parmi tout ce que vous avez découvert, qu’est-ce qui vous semble le plus intéressant?
- ZG
- Je pense que l’importance de cette collection tient à deux aspects : l’un pratique, l’autre émotionnel.
Sur le plan pratique, ces documents – même incomplets – témoignent néanmoins de nombreux projets depuis la fondation de la République populaire de Chine jusqu’aux environs de 1979, pendant la période de réforme et d’ouverture. Ils attestent, pour une large part, de notre évolution en matière de conception au cours des trente premières années de la République.
Certains événements connexes nous étaient même totalement inconnus avant ces découvertes, notamment notre participation à des projets d’essais nucléaires, notre implication dans des travaux d’ingénierie spéciaux comme la construction de tours de transmission à ondes courtes, ou encore notre candidature pour la conception de la tête de pont du pont de Wuhan sur le fleuve Yangtsé. Tout cela nous était inconnu avant de trouver ces documents. C’est à travers ce travail que nous avons pris conscience d’avoir fait bien plus que simplement construire des bâtiments.
- ZG
- Il y a ensuite l’aspect émotionnel. Lorsqu’on regarde ces bâtiments emblématiques des années 1950, on peut avoir le sentiment que la génération suivante d’architectes n’a pas aussi bien fait; qu’elle manquait de respect pour la culture traditionnelle, ou que son travail était moins raffiné. Mais à travers ce processus, j’en suis venu à penser que la génération qui a exercé après 1979, après les politiques de réforme et d’ouverture – qu’il s’agisse des architectes de la génération précédente qui ont poursuivi leur activité ou de la nouvelle génération – a apporté des contributions considérables à la conception architecturale. Elle a fondamentalement réorienté la trajectoire de l’architecture chinoise : elle nous a ouvert à de nouvelles formes, à de nouveaux modes de vie, tout en réussissant à perpétuer la culture traditionnelle sous des expressions renouvelées.
- SS & LH
- Pourriez-vous nous en dire davantage sur les projets d’aide internationale conduits par des architectes de Chine, et plus particulièrement au sein du CADG?
- ZG
- Vers 1958, le gouvernement central a décidé de lancer des projets d’aide à l’étranger dans des pays comme le Pakistan, la Mongolie, le Cambodge ou la Tanzanie, entre autres. Dès le démarrage de ces chantiers, les architectes ont réalisé que les références disponibles étaient insuffisantes. Face à des projets signés par des architectes de renommée internationale, notre équipe se trouvait parfois dans l’impasse. Les échanges culturels étaient alors très limités, il existait même une certaine forme de blocage culturel, ce qui rendait très difficile l’accès aux derniers rapports, documents ou articles de revues sur la conception internationale.
Quand les projets d’aide à l’étranger ont démarré, nos efforts pour collecter des documents techniques de référence sont devenus une priorité. À cette époque, une institution spéciale a été créée à cet effet : le Bureau de renseignement et d’information techniques. Ce service disposait d’une équipe de traduction qui maîtrisait le russe, l’anglais, l’allemand et le japonais. Sans entrer dans le détail de son fonctionnement, il parvenait, par divers moyens et canaux, à se procurer des publications et ouvrages étrangers, qu’il transmettait ensuite au personnel de la salle de documentation pour traduction et compilation. Si notre objectif principal était de soutenir les projets d’aide à l’étranger, ces documents profitaient également à nos équipes de conception et d’architecture.
- ZG
- Il faut aussi évoquer la manière dont ces projets étaient perçus. À regarder quelques photographies de ces réalisations, on constate immédiatement qu’elles étaient nettement différentes de la production nationale. Cela s’explique en partie par le contexte des années 1950, marquées par au moins deux mouvements majeurs : la campagne contre le gaspillage dans l’architecture, qui a débuté fin 1954 et s’est poursuivie en 1955, et puis le Grand Bond en avant de 1958, pendant lequel ont été construits les projets de la Fête nationale. Les projets d’aide à l’étranger ont au contraire permis aux architectes de s’affranchir des contraintes matérielles et stylistiques alors en vigueur à l’échelle nationale. C’est pourquoi bon nombre des conceptions issues de ces projets étaient assez élaborées, surtout par rapport à l’architecture nationale de l’époque. Beaucoup de stratégies expérimentées dans ce cadre ne sont réapparues en Chine qu’au cours des années 1980 et 1990, après les politiques de réforme et d’ouverture.
- ZG
- Ces projets ont notamment eu des répercussions durables sur la conception de mobilier. La décision de créer un groupe dédié au mobilier en 1961, et de nous engager dans le design d’intérieur, est directement née de notre première expérience dans ce cadre. À l’époque, il n’existait pas encore de distinction entre architecture et design d’intérieur – tout relevait de l’architecte. C’est notre travail sur ces projets qui nous a révélé nos lacunes dans ce domaine. À l’issue de ces chantiers, un groupe d’architectes s’était en quelque sorte transformé en spécialistes.
Nombre des meubles conçus alors n’étaient pas destinés à un usage domestique, mais aux projets d’aide à l’étranger. Parmi eux, des meubles encastrés, que l’on ne rencontrait pas dans les projets nationaux avant les années 1980. Ces idées existaient, mais nous n’avions pas encore les conditions nécessaires pour les produire ou les diffuser à l’échelle nationale. Les chaises en acier tubulaire, par exemple, courantes à l’étranger à l’époque, étaient rares en Chine. Non pas par incapacité à les concevoir, mais parce que notre situation économique ne permettait pas leur fabrication en série.
Les archives du CADG et la création du « groupe de design d’intérieur » sont ainsi nées directement des besoins de l’aide à l’étranger. Aujourd’hui, la question revient souvent : « Pourquoi avoir aidé d’autres pays alors que notre propre nation était en difficulté? » Mais du point de vue de la conception architecturale, les bénéfices ont été considérables.
Nous n’avons pas seulement aidé à construire quelques bâtiments : nous avons formé toute une génération, constitué des archives précieuses et enrichi notre savoir-faire. Ces acquis se sont avérés déterminants dans les phases ultérieures du développement national. Sans cette initiative clairvoyante, l’ensemble de ce processus aurait pu être retardé de nombreuses années. C’est, je crois, une initiative dont nous pouvons vraiment nous féliciter.