Intercepteurs

Brian Boigon s'entretient avec Peter Eisenman, Andrew Ross, Eve Kosofsky Sedgwick et Chris Sheppard au sujet de la technologie intégrée

Introduction au Culture Lab 2.3 : « Interceptors »
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Extrait de « Interceptors », Culture Lab, 15 février 1993. Fonds Brian Boigon, CCA. Don de Brian Boigon. © Brian Boigon

Le texte suivant est un extrait de Culture Lab 2.3 : « Interceptors ». Culture Lab est une série de colloques organisés par Brian Boigon au début des années 1990 au Rivoli Club de Toronto. Ces colloques constituent le cœur de l’exposition du CCA intitulée « Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994 », dont le commissaire est Farzin Lotfi-Jam.

Brian Boigon
Mettre en place un acte polyvocal, c’est une affaire complexe. Il faut un dispositif à la fois analytique et transparent, des véhicules intercepteurs qui frémissent, se déhanchent et épousent le flux. Des mixeurs capables de mélanger la poussière et la crasse de la production culturelle de masse à la pureté, la sécheresse et l’ivresse de la famille. L’intercepteur : des formes morphiques, sans créature, capables de se métamorphoser, cherchant à réorienter le flux, sans pour autant le détruire. Ni appropriation. Ni sampling. Ni vampirisation du groove. La théorie de l’intercepteur, c’est une interruption sublime. Un flux sans détournement. Un rebond sans flux. Un détournement sans rétracteurs. Une géométrie sans vecteurs.

Attends une minute, chérie. Je crois que tu devrais venir voir ça… Un message extraterrestre passe à la télé : il vaudrait mieux qu’on arrête d’utiliser des cotons-tiges pour se curer les oreilles. Tu sais pourquoi? Parce qu’ils brouillent le signal de transmission de leurs sondes cérébrales organiques. L’OVNI affirme qu’une personne terrienne sur trois a une sonde enfoncée dans le cerveau.

Michael Awad, Vue de Brian Boigon lors de Culture Lab 2.3 : Interceptors, Toronto, Canada. 1993. Tirage gélatino-argentique. ARCH292480. Fonds Brian Boigon, CCA. Don de Brian Boigon © Michael Awad

BB
Chaque fois que j’adresse une question à ce public, aux personnes ici présentes, je suis dérouté. On dirait que mes ondes cérébrales sont brouillées. Je vais quand même poser une série de questions très simples, très directes. À mesure que le monde de la technologie devient plus homogène, c’est-à-dire que les téléviseurs et les ordinateurs ne feront plus qu’un, quelles seraient, selon vous, les caractéristiques distinctives d’un paysage qui tolérerait encore des plis dans les draps? Comment commenceriez-vous à délimiter le monde tactile dans un univers qui semble acharné à effacer l’erreur et l’imperfection? Pensez-vous que l’interception, en tant que champ de distribution, pourrait être un moyen d’introduire la question du sens tactile dans le domaine des données? Pensez-vous, par exemple, que les distributeurs automatiques de billets devraient être dotés de sentiments?

Michael Awad, Vue de Chris Sheppard lors de Culture Lab 2.3 : Interceptors, Toronto, Canada. 1993. Tirage gélatino-argentique. ARCH292478. Fonds Brian Boigon, CCA. Don de Brian Boigon © Michael Awad

Chris Shepherd
Je n’ai toujours pas compris comment fonctionne un distributeur de billets, alors je laisse cette question à une autre personne.

Pour revenir à la première : ça fait des années que j’essaie d’obtenir un son numérique. J’avais beaucoup de matériel analogique, j’ai tout abandonné. Je voulais passer entièrement au numérique, mais maintenant que nous vivons à une époque qui vante les merveilles du son et de l’information numériques, je m’en suis détourné. J’ai commencé à admirer ce que le son analogique a à offrir. Quand on me demande de composer de la musique pour des CD, dans ma dernière production, j’ai réintroduit les sifflements et les craquements auxquels la société s’était habituée sur ses vieux vinyles. La technologie va plus vite que la société, et ce qu’on a gommé grâce à elle, c’est justement ce que l’on considérait autrefois comme des défauts. Ce sont pourtant ces éléments qui apportent de la chaleur, de l’humanité, de la faillibilité.

Et toi, Peter? Captes-tu une sorte d’onde cosmique quand tu tapes ton code au distributeur?

Michael Awad, Première vue de Peter Eisenman lors de Culture Lab 2.3 : Interceptors, Toronto, Canada. 1993. Tirage gélatino-argentique. ARCH292479. Fonds Brian Boigon, CCA. Don de Brian Boigon © Michael Awad

Peter Eisenman
Eh bien, j’ai perdu toutes mes cartes. Je ne pense pas qu’ils aient besoin de ressentir quoi que ce soit.

Ça me rappelle un jour où j’étais à l’aéroport de Madrid. J’ai une peur panique de l’avion par mauvais temps, mais ce jour-là il faisait beau, le ciel dégagé. Je n’étais pas du tout anxieux. J’avais un billet en première classe – je voulais être sûr de monter dans cet avion. Je me présente au comptoir face à une jeune employée espagnole. Je lui ai montré mon billet, elle m’a dit : « Vous ne prenez pas l’avion aujourd’hui. » Je réponds : « Comment ça, je ne prends pas l’avion ? Il fait un temps superbe. » Elle dit : « Votre nom n’apparaît pas dans l’ordinateur. » Je dis : « Eh bien, ça doit être une erreur système, parce que je suis là. J’ai pris l’avion depuis les États-Unis pour prendre ce vol à destination de Séville. Le vol part bien, et j’ai un billet en règle. » Elle répond : « Je suis désolée, monsieur. L’ordinateur dit que vous ne partez pas. »

Ce que je réalise, c’est que dans ce monde de l’électronique où les gens n’assurent plus aucune fonction de médiation, ils perdent peu à peu la capacité de se comporter en êtres humains. Ils perdent leur sensibilité ; leur capacité à avoir des réactions sensorielles aux stimuli physiques — comme les espaces que créent les architectes. Je dirais qu’il faut reprogrammer les gens pour qu’ils se comportent davantage en êtres humains — en particulier aux guichets face aux ordinateurs — et qu’ils se soucient de ce à quoi pourrait ressembler l’environnement dans lequel ils vivent.

Michael Awad, Vue de Andrew Ross lors de Culture Lab 2.3 : Interceptors, Toronto, Canada. 1993. Tirage gélatino-argentique. ARCH292482. Fonds Brian Boigon, CCA. Don de Brian Boigon © Michael Awad

Andrew Ross
Je suis prêt à rejeter l’idéologie de la technologie homogène et sans couture. Je ne crois pas que ce soit une idéologie qui nous appartienne ou qui puisse nous être particulièrement utile. C’est une idéologie du complexe militaro-industriel, l’idéologie du commandement et du contrôle. Il faut rejeter l’idée d’un système de contrôle technologique centralisé. Je ne suis même pas sûr de vouloir admettre que l’idéologie inverse soit à blâmer.
BB
Je n’ai pas prononcé le mot « idéologie ». J’ai simplement parlé de seamless [homogène, continuité sans couture, fluide]. Ce que j’entends par là, c’est que deux technologies déjà si proches, partageant les tubes cathodiques, les mêmes espaces pixélisés et les mêmes zones, sont vouées à composer avec leur similitude. Et cette similitude, il faut l’aborder comme la table de mixage numérique à quatre canaux l’a fait aux groupe d’amateurs. Quand on met certaines technologies entre les mains de personnes capables de les expérimenter, quand ce genre de fusion s’opère, il en sort des formes hybrides inédites. L’idée d’une convergence de ces deux systèmes va ouvrir des possibilités qui ne sont pas toutes idéologiquement négatives, ni toutes militarisées ou politiquement orientées. L’idée de l’interruption sublime vient du Walkman et de la possibilité, pour une même personne, de produire et d’enregistrer simultanément.
AR
Si j’ai eu recours au mot « idéologie », c’était pour ouvrir le champ des idées. Ce que je voulais dire, c’est qu’un vrai travail culturel reste à faire autour de la question des technologies. Elles ne sont pas de simples présences matérielles, et leur présence physique n’est pas inévitable. Les technologies sont autant des processus culturels que des objets matériels, et si on ne les pense pas d’abord comme des idées, on capitule d’emblée devant l’inévitabilité qui accompagne leur présence physique dès qu’elles se retrouvent entre nos mains.

Michael Awad, Vue de Eve Kosofsky Sedgwick lors de Culture Lab 2.3 : Interceptors, Toronto, Canada. 1993. Tirage gélatino-argentique. ARCH292481. Fonds Brian Boigon, CCA. Don de Brian Boigon © Michael Awad

Eve Kosofsky Sedgwick
J’attends toujours cette fusion homogène sans couture des technologies. Aucun de mes logiciels ne fonctionne avec les autres. Chaque progrès réalisé dans l’usage de mon ordinateur n’a fait qu’introduire, pour mon plus grand bonheur, de nouveaux dysfonctionnements et de nouvelles impossibilités.

La relation la plus personnalisée que j’entretienne, et la moins sophistiquée technologiquement, se déroule exclusivement par courriel. C’est une relation avec une personne dont j’étais dangereusement amoureuse il y a vingt ans. D’une certaine façon, dans l’espace du courriel, à travers cette voix hautement médiée, cette personne ne me semble plus menaçante. Ce qui était une présence oppressante est devenue une présence médiée.

Cela nous ramène à la question de l’analogique et du numérique : célébrer la présence tenace des coutures technologiques et l’émergence de nouvelles technologies. Il existe de nouvelles façons d’être low-tech, et chaque avancée, je le remarque, voit de nouvelles sortes d’anciennes significations s’y greffer. J’espère que ça ne changera jamais.
PE
Je tiens à préciser, pour les architectes parmi nous, que même si je défends l’idée qu’il existe de nouvelles façons d’être low-tech, il ne faut pas y lire un retour nostalgique à un style passé — comme le souhaiteraient quelques architectes. Il s’agit plutôt d’aller de l’avant, pas de revenir en arrière. Ce n’est pas au XVIIIe siècle que vous trouverez de nouvelles façons d’être low-tech. C’est dans le siècle qui vient.
CS
Il faut aussi garder un œil sur l’avenir. Pour l’instant, personne ne tire la sonnette d’alarme. Les études manquent encore. On ne sait toujours pas quels effets la télévision produit sur nous. Je crois qu’il faut aussi s’intéresser à ce que la technologie a à offrir. La question, c’est de savoir qui la contrôle. Les mêmes qui contrôlent les cigarettes, les armes à feu, l’alcool et la réalité virtuelle, n’est-ce pas? Quelle étrange équipe.

Michael Awad, Deuxième vue de Peter Eisenman lors de Culture Lab 2.3 : Interceptors, Toronto, Canada. 1993. Tirage gélatino-argentique. ARCH292483. Fonds Brian Boigon, CCA. Don de Brian Boigon © Michael Awad

PE
Si par « technologie » vous entendez la technologie des médias, je pense que les médias ont fini par anéantir la possibilité pour les personnes d’être touchées par ce que j’appelle l’espace architectural. Les gens s’en fichent, désormais. Je peux emmener n’importe qui dans mon bâtiment, le Wexner Center, qui est selon moi un espace à haute charge affective, et la plupart des personnes qui ne sont pas sensibles à l’architecture ne font que regarder les écrans de télévision en se disant : « Oh, génial, il y a de superbes écrans ici. » Elles ont perdu la capacité d’être touchées par l’espace, à force d’être surstimulées par leurs téléviseurs.

Eisenman/Trott Architects, Dessin axonométrique du Wexner Center for the Visual Arts, Columbus, Ohio. vers les années 1980. Encre sur vélin. DR1994:0149:1643. Fonds Peter Eisenman, CCA © CCA

PE
Je vais vous donner un petit exemple : nous venons de terminer un centre de congrès à Columbus, dans l’Ohio. On avait conçu des salles de réunion pour donner aux gens une sensation d’espace. Les personnes chargées de repérage pour les congressistes qui viennent réserver des congrès sont entrées dans notre salle, se sont assises, et beaucoup ont commencé à avoir des vertiges, une nausée qu’elles associaient au mal de l’air. Elles l’ont signalé à la direction du centre, affirmant que leurs collègues ne pourraient pas s’y asseoir à cause d’une terrible sensation de malaise.

Juste avant l’ouverture du bâtiment, on nous a demandé de revenir à des orientations verticales et horizontales pour toutes les salles, simplement pour apaiser le centre de congrès, alors que c’était précisément ce vertige que nous cherchions à leur faire éprouver, pour leur donner le sentiment de vivre une certaine forme de réalité. Est-ce que cette expérience du vertige leur aurait été bénéfique? Je crois qu’elles en seraient ressorties transformées. Au moins, elles auraient vécu quelque chose. Maintenant, elles vont simplement se retrouver dans les mêmes salles banales qu’à Indianapolis, à Calgary, ou dans n’importe quelle autre ville où l’on organise des congrès.
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