Quand le bar de nuit a redéfini la notion de symposium

Brian Boigon présente le Culture Lab

Cet article présente une transcription révisée d’une entrevue avec Brian Boigon enregistrée en vidéo. Il est publié dans le cadre de l’exposition Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994.

Brian Boigon
Je suis le fondateur d’une série de symposiums appelée Culture Lab, que j’ai lancée à mon arrivée à l’école d’architecture de l’Université de Toronto, où j’ai enseigné de 1990 à 1994. Le Culture Lab était une façon inédite d’aborder l’espace, l’architecture et la forme, en faisant appel à des personnes issues d’autres disciplines – la physique, la mode, le cinéma, la musique… L’idée était d’inviter des gens très divers, de les associer au monde du design et de l’architecture, et d’abolir les frontières entre ces champs et le reste de la production culturelle.
Brian Boigon sur Culture Lab
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Brian Boigon sur Culture Lab

CCA
Sous quelle forme le Culture Lab s’est-il organisé?
BB
C’était une question centrale pour moi, à commencer par celle du lieu. Tout s’est déroulé dans un bar de nuit, et je voulais que ce cadre joue un rôle à part entière. Les personnes invitées n’avaient pas l’habitude de prendre la parole dans ce type d’espace, un lieu qui avait sa propre réputation, associé à la découverte de nouveaux talents. J’avais choisi le Rivoli, sur Queen Street, dans l’un des quartiers les plus vivants de la ville, entre McCaul Street et Bathurst, environ un kilomètre et demi de galeries, de bars indépendants et de salles de spectacle. C’est là que devait se tenir le Culture Lab. Tout le reste se passait dans le bâtiment de la faculté d’architecture, et je voulais m’en éloigner, mettre les gens à distance du confort de l’institution, vers un autre espace que je souhaitais créer. Le choix du lieu était donc fondamental.

Ensuite, j’ai pensé le format. Je donnais aux personnes participantes une feuille sur laquelle figuraient des questions liées au thème spécifique de leur symposium, parce que chaque session du Culture Lab avait son propre thème. Je les empruntais à d’autres disciplines : par exemple, les bandelettes, référence à l’objet utilisé pour analyser les liquides en laboratoire, ou encore la notion de critique formulée par des personnes de l’intérieur.

Programme et notes pour la série de colloques Culture Lab, 1991-1992. Fonds Brian Boigon, CCA, ARCH290026. Don de Brian Boigon

BB
Le format qui me semblait le plus adapté était celui de la radiodiffusion courte, dans l’esprit de ce que faisait Citytv, qui se trouvait en bas de la rue du Rivoli. Citytv était, avec MTV à New York, l’un des premiers studios ouverts sur la rue : on pouvait passer sur le trottoir et regarder l’enregistrement à travers la vitre. On pouvait aussi entrer dans une cabine d’enregistrement et parler de n’importe quoi, ces séquences étaient ensuite rassemblées dans une émission appelée Speakers Corner.

Ce qui se passait au Rivoli était lui aussi filmé, puis transformé en deux autres programmes. Le premier était une table ronde à huis clos, réunissant les personnes participantes et moi-même à la S.L. Simpson Gallery, où j’exposais à l’époque. Cette table ronde préparatoire ne portait pas sur la question du symposium en tant que telle, mais sur des questions comme : « Qu’allez-vous faire? Quel est votre rapport au monde que je présente? » La réponse la plus fréquente était : « Je n’en ai aucune idée ». Mais en réalité, il y en avait toujours une. En parallèle de ce forum fermé, il y en avait un autre dans la « green room », cet espace traditionnel en coulisses où les artistes se retrouvent et se préparent avant d’entrer en scène. Je n’ai rien changé à cette pièce du Rivoli. Je voulais la garder telle qu’elle : très brute, très grunge.

Ça désorientait les gens, parfois les rendait nerveux. Mais je veillais à ce que chaque espace soit confié à une personne : une qui s’occupait de la green room, une autre des boissons… Tout le monde était pris en charge, entouré d’une équipe qui s’affairait dans tous les sens.

Vue d’un des colloques avec Brian Boigon et Peter Eisenman assis aux côtés d’un DJ rave (Chris Sheppard) et deux académiques (Eve Kosofsky Sedwick, théorie queer, et Andrew Ross, théorie sociale). Fonds Brian Boigon, CCA, ARCH290634. Don de Brian Boigon

CCA
De quelle manière votre enseignement a-t-il contribué au projet?
BB
J’enseignais en parallèle du Culture Lab, et mon approche était, disons, controversée – je n’ai jamais vraiment appliqué la pédagogie traditionnelle de l’école d’architecture en matière de construction. Je proposais des cours en relation avec le Culture Lab, comme un cours sur le roman, sur des sujets liés à la fiction et en particulier sur Les Contes de Canterbury. Ce qui m’intéressait dans ces Contes, c’était leur structure architectonique. Dans mon enseignement, je crois que j’ai touché à des phénomènes culturels qui ont résolu ou provoqué quelque chose, comme l’a fait le Culture Lab en se tenant dans un club et en redéfinissant la notion de symposium : inviter à discuter du même sujet une personne spécialiste de la nanophysique et un architecte comme Peter Eisenman, par exemple.

Plan de cours conçu par Brian Boigon à l’école d’architecture de l’Université de Toronto, 1991. Fonds Brian Boigon, CCA, ARCH292484. Don de Brian Boigon

CCA
Comment avez-vous sélectionné les thèmes et les personnes invitées?
BB
À cette époque je travaillais dans un laboratoire scientifique installé dans un bâtiment appelé MaRS Lab à Toronto. Un ami médecin y menait des expériences et m’a demandé de l’aider à concevoir son équipement. C’était un peu comme un projet Lego : il fallait acheter toute une série d’éléments, des tubes et toutes sortes d’instruments, puis les assembler. Je n’avais jamais vraiment travaillé dans un environnement aussi contrôlé. En médecine en particulier, les protocoles sont d’une précision extrême, et j’ai trouvé ça intéressant.

J’ai beaucoup réfléchi à la façon de créer le Culture Lab, à ce qu’il pourrait devenir, à comment il évoluerait. C’était un défi intéressant, parce que je ne cherchais pas à contrôler les personnes participantes, et pourtant si, d’une certaine façon. Un contrôle sans contrôle. Je devais insinuer des orientations sur le plan thématique, sans pouvoir leur dire quoi faire. Mais elles devaient sentir que j’attendais certaines choses d’elles, en lien avec leur propre travail.

Comment ai-je trouvé les protagonistes? C’étaient tous des gens motivés par l’idée de présenter leurs travaux devant un public étranger à leur domaine. Atom Egoyan, par exemple, le réalisateur, était très enthousiaste, parce que son travail engageait les médias d’un point de vue intellectuel. Il aimait cette mise en relation de sujets que lui-même associait dans son esprit. Toutes ces personnalités ont connu ce genre de glissement, d’une discipline à une autre. Elles voulaient simplement se situer dans un monde différent du leur et parler de leurs idées.

Série d’affiches des colloques Culture Lab, 1991-1994. Fonds Brian Boigon, CCA, ARCH277344 (bleu), ARCH277343 (rouge) et ARCH277342 (noir). Don de Brian Boigon

CCA
Quels sont les moments qui vous ont le plus marqué?
BB
Le club ne pouvait accueillir que 150 personnes, mais j’en ai laissé entrer 250. C’était bondé. Les symposiums affichaient complet, avec une file d’attente qui s’étendait sur trois pâtés de maisons dans la rue. L’entrée coûtait cinq dollars, tout le monde pouvait se le permettre. Certaines choses m’ont donc échappé, à commencer par la foule qui voulait y assister. Le Culture Lab a explosé, s’imposant comme un ancrage populaire de la culture du moment. Pendant les trois ans qu’a duré l’évènement, il n’a pas désempli.
CCA
Comment expliquez-vous l’importance du Culture Lab à l’époque?
BB
Je me suis souvent demandé pourquoi l’évènement est devenu si populaire, et pourquoi il avait pris une telle importance comme relais de la production culturelle, pour la ville, pour nos communautés, comme celle des architectes. À cette époque – et je m’en suis rendu compte dans mon enseignement – l’architecture se trouvait dans une impasse. Les architectes qui avaient une approche expérimentale cherchaient de nouvelles méthodes et de nouveaux -ismes, et des façons inédites de les combiner. Le Culture Lab est devenu l’endroit où c’était possible. Le moment s’y prêtait, et il ne pouvait se produire qu’au Culture Lab précisément parce que ce n’était pas vraiment l’université, parce que ce n’était pas institutionnalisé. Sur le plan technologique, c’était un moment de transition entre l’analogique et le numérique. Beaucoup des phénomènes numériques qui ont émergé à cette période ont aussi vu le jour au Culture Lab.

Vues de la scene et du public du Culture Lab, 21 mars 1994. ARCH290636, fonds Brian Boigon, CCA © Susan Speigel

BB
L’un de ses principaux partenaires était Alias, la société de logiciels qui a inventé le modèle spline et la modélisation 3D qui a conduit à Rhino. Le monde des algorithmes de visualisation informatique a toujours été lié à l’industrie du divertissement, et le Culture Lab faisait partie de cette dynamique d’innovation. C’était une période où l’on cherchait clairement à faire bouger les choses autrement, dans d’autres disciplines, d’autres structures sociales et d’autres matériaux.

Les années 1990 ont été décisives pour cette transfusion entre analogique et numérique, cette transposition des résultats d’une intensité et d’un réseau à d’autres. Le Culture Lab en était partie prenante.

L’exposition Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994 bénéficie du généreux soutien de la Graham Foundation for Advanced Studies in the Fine Arts.

Texte traduit de l’anglais par Gauthier Lesturgie

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