Les chemins de désir

Giovanna Borasi s'entretient avec Álvaro Siza sur son approche de l'engagement communautaire à Évora

Le texte suivant est un extrait d’une conversation qui s’est tenue en septembre 2026 à Porto, publié dans le livre à paraître accompagnant notre exposition L’atout de la ville c’est qu’elle n’a jamais été parfaite, à l’affiche dans nos salles principales du 21 mai 2026 au 10 janvier 2027.

Giovanna Borasi
Nous voudrions comprendre comment vous travaillez avec la ville, comment vous abordez les questions urbaines, comment vous créez de nouveaux quartiers en dialogue avec les trames historiques existantes? Votre approche a beaucoup à nous apprendre aujourd’hui. Je pense par exemple à l’énorme projet mené dans la ville de Montra, près de la rivière São Lourenço, et au fait que la ville n’y avait absolument rien planifié, si bien que les entreprises de promotion immobilière se sont simplement approprié des parcelles de terrain. Il n’y a ni infrastructures, ni commerces, ni écoles – rien de tout cela n’avait été prévu. Aucune discussion n’a eu lieu sur l’articulation entre urbanisme et développement architectural.

Notre intention, dans les jours qui viennent, est d’échanger avec vous sur votre vision de l’urbain : comment certaines idées et certaines formes ont été retenues pour des projets clés, et pourquoi.

Álvaro Siza
Pour quel projet par exemple? Quinta da Malagueira?
GB
Oui, nous pouvons commencer par là. C’était le seul projet d’urbanisme de cette ampleur au Portugal au milieu des années 1970, il englobait à la fois le logement social et l’aménagement urbain. C’était un projet unique visant à créer une ville entièrement nouvelle. En construisant autant de logements à Évora, le gouvernement cherchait-il à attirer vers l’intérieur du pays des populations de Lisbonne et d’autres régions plus peuplées?

Giovanni Chiaramonte, Vue de la Quinta da Malagueira en cours de construction, Évora, Portugal, 1985. Tirage chromogène en couleur. PH2016:0100:050, CCA. Don de l’artiste © The Heirs of Giovanni Chiaramonte

Le projet Malagueira s’inscrivait dans le sillage du programme de logement participatif SAAL [Serviço de Apoio Ambulatório Local]. Le maire est venu à Porto pour m’inviter à y travailler – un projet que tout le monde, à Lisbonne, voulait réaliser.

Conformément au format habituel du SAAL, le projet a donné lieu à des débats avec la population locale, dont les avis ont orienté son évolution. L’Algarve a quelque chose d’unique : elle a su développer sa propre culture de la construction. Ce qui ne s’est pas produit dans le nord du Portugal, où les hommes ont refusé de s’engager dans l’autoconstruction : « Non, on serait doublement exploités. On travaille déjà ailleurs. » En Algarve, en revanche, les familles les plus démunies appartenaient souvent à des communautés de pêcheurs. Comme la pêche connaît des périodes d’inactivité, c’est à ces moments-là qu’ils bâtissaient leurs maisons. Cette démarche autonome correspondait parfaitement à la philosophie de Nuno Portas, secrétaire d’État au Logement et à l’Urbanisme et fondateur du SAAL, qui n’a toutefois pas fait son chemin au-delà de l’Algarve. Là-bas, les populations ont néanmoins constitué une petite entreprise de construction au sein de la coopérative.

Lors des premiers débats publics — des réunions réunissant plus de deux cents personnes —, la population a vivement réagi à l’idée de maisons avec des patios donnant sur la rue. J’ai expliqué que le patio, en particulier ceux dotés d’une pergola, permettrait de créer un microclimat favorable, notre budget étant trop serré pour investir dans l’isolation — laquelle n’était d’ailleurs pas obligatoire à l’époque. Et nous n’avions pas non plus les moyens de construire un double mur, ni même de bâtir en briques. Tout a été construit en parpaings.

Giovanni Chiaramonte, Vue de la Quinta da Malagueira en cours de construction, Évora, Portugal, 1985. Tirage chromogène en couleur. PH2016:0100:028, CCA. Don de l’artiste © The Heirs of Giovanni Chiaramonte

AS
La révolution du 25 avril a entraîné un boom de la construction, en grande partie illégale, provoquant une pénurie de briques. Le choix des maisons mitoyennes, également très contesté, s’explique aussi par le manque de briques et de tuiles. Le patio, quant à lui, renvoyait à la tradition de l’Alentejo. J’y tenais vraiment.

La majorité s’y opposait. J’ai tenu compte de leur avis et j’ai travaillé sur une variante avec le patio à l’arrière. Mais, chose intéressante, à la fin de la réunion, plusieurs personnes sont venues me dire qu’en y réfléchissant, elles aimaient finalement l’idée du patio – ça leur rappelait les maisons de leurs grands-mères. Un vote a alors été organisé pour savoir qui souhaitait que le patio donne sur l’avant.

Ce désaccord s’expliquait par le fait que les personnes vivant à la campagne avaient conservé le souvenir et la tradition du patio, tandis que celles qui étaient plus urbaines n’appréciaient pas cette solution. À cette époque, beaucoup de gens venus de la ville, notamment de Lisbonne, s’étaient déjà installés à Évora. Et il est intéressant de voir comment, par la suite, certains de ceux qui avaient choisi le patio à l’arrière ont changé d’avis et ont fini par le préférer à l’avant. Il y en a même qui ont refait des travaux, en se rendant compte que les maisons voisines avec des patios à l’avant offraient de meilleures conditions de vie à l’intérieur. D’autres ont installé des structures de type pergola sur leurs patios pour se protéger de l’ensoleillement direct, comme le projet l’avait initialement prévu. D’autres encore ont opté pour un dallage en marbre à la place du pavage en galets, qui était conçu pour laisser pousser de l’herbe à l’entrée.

Ce choix du marbre était amusant, parce que les matériaux de construction locaux à Évora sont justement le granit et le marbre. C’est l’un des rares endroits de l’Alentejo où l’on trouve les deux, cette région étant truffée de marbre. Quand j’avais initialement suggéré de concevoir les cuisines en marbre, la réaction avait été vive. La population voulait de l’inox, parce que le marbre, à leurs yeux, était synonyme de pauvreté. C’est un matériau si bon marché dans la région que les cuisines des maisons les plus modestes en étaient recouvertes. J’ai eu beau leur expliquer que le marbre était bien plus adapté aux cuisines, je n’ai pas réussi à les convaincre. Les cuisines du premier lot de maisons sont donc en inox bon marché, faute de budget pour des matériaux de qualité supérieure.

Giovanni Chiaramonte, Vue de la Quinta da Malagueira en cours de construction, Évora, Portugal. 1985. Tirage chromogène en couleur. PH2016:0100:045, CCA. Don de l’artiste © The Heirs of Giovanni Chiaramonte

GB
Votre proposition pour Malagueira prévoyait également un projet intéressant visant à relier la ville à Santa Maria, alors considéré comme un quartier d’habitat spontané illégal.
AS
Il était important de relier le terrain du quartier de Santa Maria à Évora, car la zone n’était pas vide. C’était une rue bordée de maisons, toutes considérées comme des constructions illégales érigées par des ouvriers agricoles. Une route aménagée par la municipalité traversait cette zone, une piscine y avait été construite, et un charmant domaine appelé Malagueirinha se trouvait à proximité. Et il y avait aussi une route reliant Lisbonne. Les autorités fermaient donc les yeux sur cette urbanisation illégale, invisible depuis la route, ses bâtiments n’étant qu’à un étage. Le quartier ne comptait que trois ou quatre commerces, un minuscule bureau de poste, un café, une épicerie, mais il était entièrement habité et une partie de sa population travaillait à Évora.

C’est pourquoi, lorsque nous avons réalisé les esquisses pour Malagueira, en particulier pour la partie reliée à la place où se trouvait déjà un collège, j’ai examiné les sentiers existants pour identifier les itinéraires piétonniers et j’ai consolidé les chemins de désir tracés spontanément. En matière de cheminements piétonniers, les gens trouvent de meilleurs itinéraires que les urbanistes, parce que c’est le corps qui les dicte. Presque tous les chemins que j’ai tracés en dehors de ces sentiers spontanés se sont révélés peu praticables, et j’ai dû les revoir en raison de la topographie difficile — il n’y en a pas de plus difficile à aménager que celle qui présente une légère courbure.

Álvaro Siza, Esquisse de la connexion est-ouest vers le Plano da Malagueira, Évora, Portugal, 1977. ARCH293065.004.009, AP178.S2, fonds Alvaro Siza, CCA. Don d’Álvaro Siza

Álvaro Siza, Plan d’extension vers l’ouest du Plano da Malagueira, Évora, Portugal, 1977. ARCH293065.004.008, AP178.S2, fonds Alvaro Siza, CCA. Don d’Álvaro Siza

GB
Une fois les maisons construites, ce quartier illégal a-t-il continué d’exister?
AS
J’y étais tout à fait favorable, je mesurais l’importance pour ces gens de pouvoir rester sur place. D’autres, bien sûr, se sont demandé s’il fallait les reloger. Une autre question intéressante soulevée par ces débats concernait les personnes roms. Pourquoi y avait-il un campement rom à cet endroit? Lorsque les travaux ont démarré, la municipalité a expulsé toutes les personnes qui y campaient. Elles avaient l’habitude d’emprunter un itinéraire équestre à proximité, là où nous avons choisi de construire un barrage.

La seule installation que j’aie pu réaliser dans ce quartier était un petit auditorium, très peu coûteux. Son inauguration a coïncidé avec une période où des personnes étudiantes en travail social, qui avaient tissé des liens avec la communauté rom, travaillaient dans une école voisine. Le maire était présent à l’inauguration, accompagné de deux ou trois membres du Conseil, et on m’a demandé de les rejoindre. Aucun membre de la communauté locale n’était présent, mais des personnes roms avaient été invitées à se produire. Elles ont commencé à jouer, à chanter et à danser, et soudain, les gens du quartier ont commencé à arriver. L’auditorium s’est rempli, et tout le monde chantait et dansait. Ces deux communautés ont entretenu des liens pendant un certain temps, mais lorsque les jeunes personnes qui travaillaient dans le domaine social ont quitté le quartier, le contact s’est rompu, et la marginalisation sociale s’est accentuée. En ce sens, la municipalité a commis une erreur en déplaçant et en regroupant la population rom dans une seule zone, qui est ainsi devenue une cible plus facile pour les discriminations.

Giovanni Chiaramonte, Vue de l’aqueduc, Évora, Portugal, 1985. Tirage chromogène en couleur. PH2016:0100:002, CCA. Don de l’artiste © The Heirs of Giovanni Chiaramonte

AS
Non! Je l’ai conçue avec une largeur de 6 mètres pour les personnes piétonnes. C’était une décision spontanée, et la mairie n’y a pas fait obstacle. J’ai essuyé beaucoup de critiques à ce sujet, on m’a dit : « Maintenant, des enfants vont mourir », mais il n’y a pas eu le moindre accident. Cette éventualité ne m’avait même pas effleuré l’esprit! Je pensais vraiment aux personnes piétonnes, et ce n’est que plus tard que j’ai prévu les premières places de stationnement. Comme les parkings coûtaient cher, le projet a été rapidement abandonné. La population locale a conclu un pacte qui tient encore aujourd’hui : chaque voiture doit rester garée devant la maison de son propriétaire, et personne d’autre ne peut s’y mettre. Aucune règle officielle, aucun contrôle, mais tout le monde le respecte. Résultat : il n’y a jamais eu d’accident dans ces rues, les gens conduisent prudemment pour ne pas abîmer leur voiture. Ils roulent lentement, et c’est très sûr.

La population a demandé des garages. Je les ai conçus pour accueillir une voiture et un évier, mais ils ont surtout été ajoutés parce que beaucoup voulaient y garder leurs cochons. Une fois abattus, ceux-ci étaient suspendus et cuits dans le garage, c’est pourquoi un conduit de fumée y a été prévu.

Giovanni Chiaramonte, Vue de la Quinta da Malagueira en cours de construction, Évora, Portugal, 1985. Tirage chromogène en couleur.PH2016:0100:026, CCA. Don de l’artiste © The Heirs of Giovanni Chiaramonte

GB
D’une certaine façon, le garage était une extension de la maison.
AS
C’est un peu ce qui s’est passé avec le complexe immobilier de Bouça. Personne n’aurait imaginé que sa population posséderait un jour sa propre voiture — c’était inconcevable. Dix ans après la révolution, peut-être, les gens qui y vivaient ont commencé à en avoir une. Sur le plan économique, la révolution a malgré tout conduit à une amélioration des conditions de vie, à certains égards au moins, notamment en matière de santé et d’éducation. Je crois que le Portugal affichait un taux d’analphabétisme de 75 % avant la révolution; aujourd’hui, il a quasiment disparu. La mortalité infantile et néonatale était extrêmement élevée; aujourd’hui, elle est maîtrisée. Il reste beaucoup de choses qui vont très mal dans le pays, mais l’après-révolution a représenté une amélioration considérable.

Traduit de l’anglais par Gauthier Lesturgie.

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