À la rencontre de l’ordinaire agraire

Amra Alagic, Hannah Whitlaw et Hiba Zubairi nous révèlent les différentes strates du paysage agricole

Rivière, rivage, territoire est un projet de trois ans consacré aux futurs écologiques aux Jardins de Métis/Reford Gardens. Dans le cadre du troisième volet du Programme pour les étudiants à la maîtrise explorant la région du Bas-Saint-Laurent, au Québec, trois étudiant·es identifient le paysage comme une série de surfaces actives qui reflètent une réalité complexe faite de dépossession, d’extraction et de régénération.

Piles de bois derrière un champ agricole à Price, Québec, 2025. Photographie numérique. © Amra Alagic

Après avoir traversé des champs, des forêts et des routes qui nous semblent familiers et ordonnés, nous arrivons à La Mitis. Le paysage, au premier regard, paraît lisible : morcelé, cultivé en rangées régulières, clairement délimité. Des champs de foin et de soja s’étirent sur de longues parcelles en direction de Wahsipekuk1, tandis que des alignements d’arbres marquent les limites des propriétés, donnant une impression de continuité et de stabilité. Mais sous cet ordre apparent subsistent des sentiers anciens, des écosystèmes déplacés et des modes de vie en symbiose avec la terre — des réalités interrompues, qui ne s’offrent pas immédiatement au regard.

Les présences des communautés coloniales et autochtones coexistent au Bas-Saint-Laurent, quoique inégalement réparties sur le territoire. Après un mois passé dans la région, la terre nous apparaît non plus comme une simple surface passive à potentiel productif, mais comme le dépositaire de politiques, de pratiques et de dynamiques matérielles accumulées au fil du temps. Au-delà de la subsistance régionale, l’agriculture se révèle être une force structurante : elle organise l’espace, impose la propriété et normalise l’extraction.


  1. Le fleuve Saint-Laurent. 

Notre séjour à La Mitis nous a permis de mieux saisir ces complexités. Les récits les mieux conservés et les plus activement transmis privilégient les histoires coloniales de gestion des terres et de l’eau, imposant une certaine lecture de la région et de son passé. Cette perspective se concentre sur les deux derniers siècles, alors que ces terres sont habitées depuis des millénaires. Des conversations sur la transformation des Jardins de Métis, l’évolution des pratiques agricoles régionales, et l’histoire et la présence continue des communautés Wolastoqiyik1 et Mi’gmaq nous ont ouvert à la multiplicité des récits qui s’entrecroisent dans ce paysage.


  1. Peuple de la belle et généreuse rivière. 

Vue d’une installation aux Jardins de Métis, 2025. Photographie numérique. © Hannah Whitlaw

Dans un territoire largement dominé par la monoculture, les Jardins de Métis font figure d’exception par leur engagement en faveur de la biodiversité. Ils n’en incarnent pas moins une tradition de gestion des terres fondée sur la propriété privée, et leur collection botanique porte l’empreinte des pratiques coloniales de collecte et de classification des plantes. Le site soulève des questions essentielles pour la région : qui organise l’aménagement du territoire, et à quelles fins? Quelles formes de culture sont valorisées, et lesquelles sont normalisées ou occultées? Quelles voix façonnent ce territoire, et quelles histoires de dépossession habitent ces espaces si soigneusement entretenus? Ces tensions ont fait des Jardins un point de départ fertile pour nos recherches, un lieu où les logiques agraires de la région sont à la fois perceptibles et l’objet de négociations.

Vue des Jardins de Métis, 2025. Photographie numérique. © Hannah Whitlaw

Les jardins sont eux-mêmes le produit d’une vaste transformation matérielle et écologique. À l’origine une forêt d’épinettes, le site a été converti en jardin à l’anglaise sous l’impulsion d’Elsie Reford, qui hérita de son oncle George Stephen, premier président du Chemin de fer Canadien Pacifique, une propriété de quarante acres. À partir de 1926, elle y documenta ses expériences horticoles, introduisant des variétés venues du monde entier. Le pavot bleu de l’Himalaya, emblème des jardins aujourd’hui, témoigne de ses ambitions botaniques et recèle, derrière elles, une histoire plus ancienne d’échanges et de mainmise coloniale sur les plantes.

Rassemblement sur le site d’une ancienne exploitation de soja à La Mitis, 2025. Photographie numérique. © Hannah Whitlaw

Vue de sols témoignant d’une longue histoire d’utilisation du glyphosate, 2025. Photographie numérique. © Hannah Whitlaw

En quittant les Jardins, leur singularité dans la région nous est apparue avec évidence. Un peu plus loin sur la route, une ancienne exploitation de soja laissée en friche se remet lentement de décennies d’épandage de glyphosate, tandis que les Jardins élaborent des projets pour l’avenir de ces terres. Ce terrain est ouvert à la multitude des pratiques et des valeurs agricoles qui traversent la région. Nous en avons rencontré un large éventail dans le Bas-Saint-Laurent : une petite ferme biologique tenue par un jeune couple à la Ferme Ravito; des exploitations d’élevage industriel à grande échelle; des pratiques forestières conventionnelles à Price (classées comme agriculture selon la législation québécoise); et des modèles fonciers alternatifs comme la FUSA (Fiducie d’Utilité Sociale Agroécologique) à Sageterre, à Rimouski, où les terres sont détenues collectivement plutôt qu’à titre privé. Nous avons également appris que les exploitations d’élevage et de production laitière sont en déclin à La Mitis, tandis que les fermes maraîchères et biologiques se multiplient.

Bon nombre de ces nouvelles initiatives répondent aux dégâts causés par l’agriculture industrielle : dégradation des sols, usage de pesticides, pollution atmosphérique, effets sur la santé des populations. Mais si les efforts actuels visent à rendre l’agriculture plus durable, ces problèmes trouvent leur origine dans l’industrialisation massive des pratiques agricoles, elle-même rendue possible par l’instauration de la propriété privée sur ces terres dès le XVIIe siècle. À mesure que les populations coloniales obtenaient l’autorisation d’établir des seigneuries le long des rives du Wahsipekuk, les communautés Wolastoqiyik se sont progressivement vu imposer des limites foncières qui transformaient leurs relations avec la terre — des relations qui suivaient jusqu’alors le bassin versant du Wolastoq1 et les frontières naturelles du territoire.


  1. Belle et généreuse rivière, le fleuve Saint-Jean. 

Le lotissement en « bandes » a facilité la transition vers les modes de vie agricoles européens, en garantissant l’efficacité du labour des champs et en permettant l’accès à la rivière. © Collection Les Amis des Jardins de Métis

Tout au long de notre séjour à La Mitis, nous avons répertorié des éléments anodins de la vie quotidienne : plantes, produits chimiques, infrastructures, outils et documents. C’est dans ces détails ordinaires, pris dans leur ensemble, que se lisent les logiques eurocentriques de gestion du territoire — la façon dont elles ont modelé le site, dégradé les écosystèmes locaux et consolidé l’État colonial. Si l’histoire de la région est profondément stratifiée, la mémoire collective du Québec tend à privilégier les récits coloniaux de productivité et de progrès, au détriment des droits et des écosystèmes autochtones. Ce cadre historique a préparé la région à une extraction intensive des ressources, normalisant la dépossession des terres Wolastoqiyik et Mi’gmaq et reléguant leurs présences à la marge.

C’est en réponse à ce constat que nous avons constitué The Agrarian Mundane [l’ordinaire agraire] : une archive consacrée à la terre, qui donne à voir le paysage agraire comme un espace complexe et contesté, où les héritages de l’histoire coloniale persistent et coexistent avec une résistance vivante. Réalisé à La Mitis, dans le Bas-Saint-Laurent, ce projet est né de notre effort commun pour comprendre comment l’agriculture fonctionne comme un mode d’occupation coloniale durable, continuant de façonner les relations à la terre bien après l’établissement formel des structures de gouvernance coloniale.

Une représentation visuelle des extraits de The Agrarian Mundane superposés à un arrière-plan de La Mitis, 2025. © Amra Alagic, Hannah Whitlaw et Hiba Zubairi

Notre approche de ces questions a d’abord pris la forme d’une pratique collaborative du dessin, qui nous a permis de consigner, d’interroger et de mettre en relation les éléments rencontrés sur le terrain, en les tissant les uns aux autres et aux histoires plus anciennes de la région. Graphite, linogravures, photographies, cartes et documents d’archives se sont entremêlés, se chevauchant, s’occultant et s’interrompant mutuellement, à l’image des histoires enchevêtrées que nous cherchions à retracer. Contrairement à la documentation archivistique traditionnelle, qui isole souvent objets et événements, le dessin nous a permis d’embrasser l’ambiguïté et la relationnalité. Il a ralenti notre rythme, nous obligeant à nous attarder sur ce que nous aurions autrement négligé — et c’est dans cette lenteur que le territoire s’est laissé appréhender différemment, par l’intimité et l’attention plutôt que par l’efficacité et l’ordre.

Le dessin s’est ainsi imposé comme partie intégrante de l’archive elle-même, façonné par notre expérience. Il ne prétend ni à l’exhaustivité ni à l’objectivité : il est une conversation visuelle ouverte, que nous partageons pour inviter d’autres à réfléchir à la façon dont le paysage agraire est perçu, organisé et habité.

Le dessin est accompagné d’un livret de textes et de photographies. Ensemble, ils forment une archive territoriale accessible sous plusieurs angles : le dessin appelle la reconnaissance visuelle ou éveille la curiosité, tandis que le livret permet d’approfondir les histoires attachées à certains éléments. Chaque entrée propose également des traductions du vocabulaire clé en wolastoqey latuwewakon et en mi’gmawi’simg1, les langues respectives des Wolastoqiyik et des Mi’gmaq.

La structure du livret est volontairement ouverte : plié plutôt que relié, il contient des feuillets volants consacrés chacun à une entrée, qui peuvent être librement réorganisés, traduisant ainsi nos intentions pour l’archive territoriale elle-même : instable, relationnelle et réfractaire à toute lecture unique. L’ordre initial des entrées retrace notre propre parcours à travers La Mitis, nos rencontres avec chaque objet, plante, document ou outil — et porte l’empreinte personnelle et temporelle de notre présence éphémère sur place. Nous espérons, et invitons, à ce que cet ordre soit recomposé au fil des usages, laissant émerger de nouveaux récits par la manipulation et la participation.


  1. Grâce au [site internet]((https://wolastoqewatu.ca/index.php?section=lexique&lang=fr) de la Première nation Wolastoqiyik Wahsipekuk et au Mi’gmaq Online Talking Dictionary

Les entrées qui composent The Agrarian Mundane sont nées de promenades, d’écoutes, de dessins et d’une attention portée à ce qui persiste dans le paysage. Chacune représente une forme de preuve substantielle répandue, mais rarement interrogée. En qualifiant de « preuves » des objets ordinaires et des phénomènes éphémères, nous avons cherché à bousculer les hiérarchies de l’archive traditionnelle.

Certaines entrées, comme la Route 132, sont omniprésentes et s’intègrent sans friction dans les routines quotidiennes. D’autres, comme le glyphosate, sont soustraites au regard, leurs effets se dispersant à travers les organismes et les écosystèmes. D’autres encore, comme les laîches, passent inaperçues parce qu’elles sont éphémères, saisonnières ou écologiquement marginales. Plusieurs entrées enfin mettent en avant des documents ordinaires — plans d’arpentage, textes législatifs — qui, sans être directement visibles dans le paysage, en ont profondément déterminé l’organisation. Ce qui relie ces entrées, ce n’est pas leur échelle ou leur visibilité, mais leur capacité à révéler comment l’extraction coloniale s’est normalisée dans le milieu agricole rural. L’archive est un portrait vivant de la façon dont l’entreprise coloniale a fabriqué des espaces, dépossédé les peuples autochtones et reconfiguré des écosystèmes — portrait façonné par le mois que nous avons passé dans le Bas-Saint-Laurent.

Le dessin fonctionne comme un outil de recherche visuel pour le livret, mais pas au sens archivistique conventionnel. Plutôt que de guider à travers des catégories ou une chronologie, il opère par association : une forme familière, comme la route 132, peut attirer l’œil, puis conduire à l’entrée correspondante dans le livret. De là, des liens se tissent : les infrastructures côtoient les pratiques agricoles, les intrants chimiques, les espèces végétales qui apparaissent à proximité sur le dessin.

The Agrarian Mundane invite en définitive à lire les paysages autrement. L’agriculture n’est pas simplement une toile de fond ou une ressource : c’est une archive active, qui renferme des histoires de care et de violence, d’extraction et de persistance. Prêter attention à l’ordinaire nous rappelle que les histoires coloniales ne se cantonnent pas au passé. Elles perdurent dans le quotidien, façonnant la manière dont nous traversons, habitons et imaginons la terre aujourd’hui.

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