Avec amour, Robin Middleton

Robin Middleton écrit à Kenneth Frampton

En mémoire à Robin Middleton — membre éminent de notre Comité consultatif de la bibliothèque et de notre Comité du centre d’études, et contributeur à notre exposition de 2001 John Soane 1753-1837 —, nous publions un échange entre Middleton et Kenneth Frampton concernant l’ouvrage de Frampton alors sur le point de paraître, Modern Architecture: A Critical History.

Architectural Design
Direction de la rédaction
26 Bloomsbury Way, Londres,

2 mai 1968

Kenneth Frampton
Département d’architecture
Université de Princeton
Princeton, New Jersey, É.-U.


Cher Ken,
Votre article est magnifique. Comme vous le savez, je ne suis pas très friand de superlatifs et j’ai d’ailleurs un peu édulcoré certains de vos commentaires élogieux initiaux, mais je pense vraiment qu’il est magnifique. Je vous enverrai une épreuve dès que le texte me reviendra de l’imprimerie.

Seriez-vous disposé à rédiger une histoire de l’architecture moderne pour un livre de poche chez Thames and Hudson, à l’image de leurs ouvrages sur le surréalisme ou le pop art? Ils envisagent ce projet comme un grand succès populaire, lu par tous les étudiants et recommandé par tous les enseignants ; il pourrait donc même y avoir de l’argent à gagner. Faites-moi savoir si cela vous intéresse et je vous donnerai plus de détails.

Cordialement,

Robin Middleton
Rédacteur technique

THAMES AND HUDSON LTD
30-34 BLOOMSBURY STREET LONDRES WC1B 3QP

14 juin 1972

M. Kenneth Frampton,
New York, N.Y. 10028.


Cher Ken,

Je viens de terminer la lecture de vos manuscrits et je vous écris sans tarder pour vous faire part de mes impressions — celles-ci sont largement influencées par mon environnement, notamment chez AD, où je suis, comme d’habitude, en désaccord avec la dame.

J’ai commencé ma lecture avec un certain détachement, m’attendant à découvrir une histoire, au sens traditionnel du terme, du mouvement moderne. Mais à mi-parcours, j’ai compris que votre objectif était de distiller les idées et les activités essentielles. Il est vrai qu’il n’y a pas de véritable trame narrative, ni même de continuité entre vos chapitres, dans la mesure où ils ne sont pas destinés à s’assembler dans l’esprit du lecteur, pratiquement sans l’aide de l’auteur. Tout le monde ne connaît pas Giedion, et même ceux qui le connaissent n’acceptent pas automatiquement sa thèse concernant les facteurs constitutifs de l’histoire de l’architecture moderne. Vous devrez apporter vous-même quelques explications. Car, lu dans son ensemble, votre ouvrage semble accorder une importance excessive aux infrastructures en fer et en verre — Paxton et Eiffel. Le lien entre celles-ci et l’histoire ultérieure n’est pas clairement établi ; il est simplement considéré comme acquis. Si cela doit être considéré comme acquis, il faut alors moins de détails dans les premiers chapitres consacrés aux figures de proue du XIXe siècle ; si ce n’est pas le cas, vous devrez établir les liens et également évoquer la raison de l’exclusion quasi totale d’hommes tels que Loudon, Horeau et Boileau.

Dans l’ensemble, je dirais que je trouve vos premiers chapitres peu convaincants. Le premier chapitre est un désastre. Je pense que la publication du livre de Benevolo en anglais, à mi-parcours de votre travail, vous a quelque peu déstabilisé.

Vous vous êtes laissé entraîner dans une course à la concurrence, en vous étendant de manière imprudente. Et votre extension au XVIIIe siècle est imprudente. Outre les erreurs factuelles (je vérifierai les informations et les dates lors de ma prochaine relecture), vous semblez avoir très peu de connaissances et de compréhension de cette période. La citation de Banham au début est prometteuse, mais dès que le chapitre commence, on se demande comment ce méli-mélo a bien pu voir le jour. Je me suis d’abord demandé qui vous avait influencé, mais j’ai rapidement conclu qu’il s’agissait de Kaufmann, qui n’a sans doute pas pu vous aider beaucoup. Je pense que le premier chapitre devrait être réduit à une simple présentation générale dans l’introduction.

Plus loin, il y a de bons passages — Tony Garnier, May, etc. — et en particulier les passages sur le constructivisme russe, même si, là encore, il faudrait peut-être établir un lien avec Marinetti et mettre clairement en évidence les signes avant-coureurs de l’agitation qui régnait dans les cercles littéraires en Russie avant la guerre de 1914-1918.

J’ai également apprécié les chapitres consacrés à Corb, même si les informations que vous fournissez comportent parfois d’étranges lacunes. Je pense qu’il faudra ajouter des informations plus détaillées tout au long du texte. D’ailleurs, j’ai trouvé dans une chronologie de l’exposition consacrée à Corb aux Arts Décoratifs, organisée avant sa mort, qu’en 1918, il avait subi un décollement de la rétine de l’œil gauche et qu’il avait perdu la vue de cet œil. L’a-t-il jamais retrouvée? Et ce fait peut-il expliquer l’évolution de sa peinture à cette époque? Personne ici ne semble connaître la réponse avec certitude.

J’attends avec beaucoup d’impatience les derniers chapitres — je n’ai aucun moyen de savoir combien il y en aura, car le synopsis initial a manifestement été remplacé. J’espère simplement que Stam parviendra à refaire son apparition — sa maison de retraite n’a pas encore été mentionnée à ce jour. Lissitzky aussi, me semble-t-il, n’est pas traité à sa juste valeur dans votre ouvrage.

Lors de la révision détaillée, je pense que nous devrons transposer certaines informations afin que l’ensemble puisse se lire de manière séquentielle — il ne faudrait pas qu’un personnage soit présenté sous son nom familier dans un chapitre, pour réapparaître dans un autre sous la forme « le Dr James Obispo, chirurgien et biologiste de renom, formé à l’École d’eurythmie, etc. ». Le fait que les chapitres aient été écrits dans le désordre est sans doute à l’origine de ces incohérences.

Nous aurons beaucoup de travail et de discussions à mener, mais d’ici là, j’aurai examiné le manuscrit en détail, et nous pourrons commencer.

Avec amour,

Robin Middleton

The Institute for Architecture and Urban Studies
Eight West Fortieth Street, New York, New York 10018.

Kenneth Frampton
Fellow

20 juin 1972

Robin Middleton Esq.
Thames and Hudson
30-34 Bloomsbury St.
Londres WC1B 3QP, ANGLETERRE


Cher Robin,

Merci pour votre lettre qui reflète à la fois toutes vos diverses contraintes rédactionnelles. Pour une raison que j’ignore, votre style m’a rappelé Lord Curzon qui, selon Harold Nicholson, aurait contemplé les lumières d’Évian et aurait déclaré, avec dédain, tout en tirant les rideaux : « Mon Dieu, comme c’est affreux. Vraiment affreux. »

Il est tout à fait clair que nous aurons du pain sur la planche pendant les deux semaines que je passerai à Londres, du 1er au 14 août! En attendant, je pense qu’une réponse détaillée à votre lettre pourrait être utile. La voici donc, dans la mesure du possible, point par point, mais pas dans l’ordre!

1. L’infrastructure en fer vitrifié

Je me rends compte, comme tout le monde sans doute, que le problème de la concision réside dans la sélection. Toute la question de l’omission, de l’inclusion, etc. Pourquoi A et pas B? Il est difficile de justifier tout cela, mais je vais essayer.

Mon intention est de sensibiliser le lecteur aux origines de l’infrastructure en fer dans les mines et les chemins de fer, et de lui faire prendre conscience de l’ensemble des réalisations du XIXe siècle en matière de fer et de verre comme un prolongement de celles-ci, tout comme le pétrole et le moteur à combustion interne déterminent plus ou moins la forme de tout ce qui se passe aujourd’hui. Je suis conscient que ce chapitre ne fonctionne pas encore tout à fait, mais j’estime que ses principaux défauts sont les suivants :

 i. Par endroits, les phrases sont trop condensées et doivent être développées.

 ii. Il y a parfois un problème tant au niveau de l’enchaînement que des liens entre les idées.

 iii. Le langage lui-même est, par endroits, un peu brut (en lien avec le point i.).

Malgré tout cela, j’ai le sentiment que l’argument principal est potentiellement valable et qu’il est juste et rafraîchissant de mettre particulièrement l’accent sur la gare continentale en tant que type architectural. C’est ce qui explique les citations en début d’ouvrage. Soit dit en passant, Loudon et Horeau sont tous deux cités : le premier dans le chapitre consacré à Paxton, le second dans celui-ci. Certes, pas de Boileau!

2. Paxton et Eiffel

Là encore, je pense avoir raison de placer l’œuvre de ces deux hommes en tête de la section consacrée à l’histoire critique. Mon raisonnement est le suivant :

 a. Leur influence sur l’architecture en tant que telle se fait encore sentir aujourd’hui. Je pense à Frei Otto ou au Summerland de Kinji Fumada ; en particulier en ce qui concerne Paxton. Ensuite, comme j’essaie de le préciser – mais peut-être pas assez clairement – dans ma section sur Eiffel, c’est sa vision héroïque qui se cache sans aucun doute derrière une grande partie du constructivisme (Ce n’est pas original – mais c’est vrai!).
 b. Ces deux hommes sont à nouveau associés à une sorte de déterminisme culturel. On peut soutenir que Paxton, par l’intermédiaire de Loudon, est issu d’un réflexe aristocratique lié aux Grands Tours ; d’un désir de déguster des fruits exotiques sous les cieux du Nord. « Nostalgie du soleil! » – Dans le cas d’Eiffel, on peut affirmer de manière convaincante, comme je tente de le faire, que la Tour Eiffel n’était qu’un immense pylône de viaduc lié, à son tour, à la mine et à l’énergie.

3. Intention et introduction

Bien sûr, j’ai toujours su qu’il me faudrait une introduction. En fait, j’en avais rédigé une ébauche dès le tout début, mais je ne l’ai pas relue depuis deux ans, car j’ai jugé préférable de terminer l’ouvrage dans son intégralité avant de rédiger l’introduction. J’avais l’intention d’y expliquer mon approche ainsi que les problèmes inhérents à (a) la concision, (b) l’histoire, (c) la modernité et (d) l’architecture. J’avais également prévu d’y inclure une section du type « Comment lire ce livre! », etc.

Vous avez raison : plutôt que de tenter un récit linéaire, je me suis efforcé de distiller les principales forces motrices qui sous-tendent à la fois le développement dans son ensemble et les objets individuels qui le composent. En bref, j’ai mis l’accent, autant que possible, sur les processus et les contenus technologiques et économiques, les intentions fondamentales, les idéologies, les idées, les processus… En bref, la lutte des hommes pour s’accommoder de l’industrialisation. Par-dessus tout, je voulais éviter un récit de type « et puis », comme celui produit par Joedicke. Certes, je devrai dire quelques mots sur Giedion dans l’introduction.

4. Vers une architecture élémentaire

Vous vous trompez en pensant que j’ai été influencé par Benevolo pour ce chapitre. Si quelque chose m’a influencé, c’est bien la citation de Banham que vous approuvez, tirée de l’Encyclopedia of Modern Architecture. Je n’apprécie pas votre commentaire concernant « l’expansion inconsidérée ».

Pour ce que cela vaut, j’ai montré ce chapitre à Françoise Choay, qui le considère comme une réussite, même si elle n’est pas tout à fait d’accord avec certains des points que j’ai soulevés. Je n’ai pas encore reçu de critique détaillée de sa part, mais je m’efforcerai certainement d’en obtenir une en août. Fort de ce chapitre, elle souhaite prendre connaissance du reste du texte, en vue d’une traduction en français.

Bien sûr, je suis conscient qu’il s’agit de votre période de prédilection — et, de surcroît, il n’y a pas lieu de se montrer trop confiant quant à la structure de cette section, en particulier concernant l’utilisation du terme « élémentaire ». J’espère donc sincèrement que vous m’adresserez une critique très approfondie. Je pense néanmoins qu’un chapitre portant ce titre (ou du moins ayant ce contenu) devrait être conservé. Sans lui, à mon sens, l’histoire de l’architecture du XXe siècle perd de son sens.

Au fait, si vous souhaitez connaître les lectures qui ont influencé ce chapitre, il s’agit de Robin Middleton, Collins (la première partie de Changing Ideals…) Kaufman (uniquement sur Blondel), Dora Wiebenson, Rosenbloom, Pevsner, Banham, Vidler. Vidler a d’ailleurs relu ce texte et le trouve satisfaisant (ce n’est pas une autorité en la matière, je le sais, mais il s’apprête tout de même à publier un texte sur Ledoux).

Je ne comprends pas votre remarque concernant Lissitzky. On lui accorde beaucoup d’attention. Avez-vous vraiment lu le texte en entier? J’ai omis la maison de retraite de Stam par souci de concision. Elle pourrait être incluse! Quoi qu’il en soit, il y a manifestement beaucoup de travail à faire.

Enfin, vous recevrez les quatre prochains chapitres d’ici quatre ou cinq jours. Je vous apporterai le reste – les deux chapitres consacrés à l’évaluation critique et à l’extension au présent – lors de ma prochaine visite.

Judy Wolin, une de mes étudiantes, a commencé à travailler sur les illustrations. L’objectif est d’avoir une liste complète des illustrations d’ici la fin du mois d’août. Je vous joins un synopsis définitif.

Bien à vous, comme toujours,

Kenneth Frampton

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