En mémoire de Gabor Szilasi

Katie Addleman réexamine une commission du CCA consacrée à trois villes industrielles du Québec

Il y a dans la collection du CCA une photographie par Gabor Szilasi de Témiscaming, au Québec, à la nuit tombante. La perspective est plongeante, et le cadre, traversé de petites collines : une bande continue de broussailles vert olive à l’avant-plan, de gauche à droite, et, loin à l’arrière-plan, deux flancs de coteaux, l’un parsemé de lumière et des formes vagues de la ville, l’autre aux couleurs sombres des arbres. En contrebas, les différents bâtiments de l’usine de pâtes et papiers Tembec et des vues partielles du ruisseau Gordon en arrière forment un deuxième plan aux teintes argentées. Les fenêtres et éclairages extérieurs diffusent un halo jaune et orange, et des panaches de fumée torsadés s’échappent des cheminées pour rejoindre un ciel bas gris-bleu. L’image ne magnifie pas le site industriel, mais elle situe une beauté présente ici. En cela, c’est une photographie de Szilasi par excellence.

Gabor Szilasi, Panorama de Témiscaming au crépuscule, vue vers le nord-ouest, 1995.Tirage chromogène. PH1995:0053. CCA © Gabor Szilasi

Vue panoramique de Témiscaming au crépuscule fait partie de la série commandée par le CCA pour l’exposition de 1996 Énergie et aménagement : les villes industrielles planifiées du Québec, 1890-1950, organisée par Robert Fortier. Il s’agissait de la cinquième commande du CCA à Szilasi : ce dernier avait déjà réalisé des séries sur le bâtiment et le jardin de l’institution avant leurs ouvertures respectives en 1989 et 1990, ainsi que sur le travail d’Ernest Cormier pour l’Université de Montréal et le Carrefour St-Denis. De tous les photographes ayant travaillé avec le CCA au fil des années, aucun n’a été un collaborateur plus régulier que Szilasi. Il est décédé en avril 2026, ce qui a suscité chez de nombreux acteurs du milieu photographique une réflexion sur le legs d’une carrière de soixante-dix ans. Presque toute sa vie durant, il a porté son attention sur le Québec, sa terre d’adoption.

Pour Énergie et aménagement, le CCA a fourni à Szilasi une liste de trente-six sites à Shawinigan, Témiscaming et Arvida, des villes fermées conçues de 1899 à 1925 pour exploiter l’énergie hydraulique et les ressources naturelles sur le territoire où elles étaient implantées. Quatorze de ces lieux sélectionnés étaient désignés comme des incontournables, mais Szilasi était libre de choisir parmi les autres. Et si le contrat avec le CCA comportait des spécificités techniques (il devait photographier en plan large et moyen avec une pellicule couleur, et fournir des tirages Ektacolor en formats 11 x 14 et 16 x 20 po), Fortier était clair sur le fait que la vision créative pour les images serait celle de Szilasi. Le défi du photographe, selon Fortier, était de restituer « le principal défi de ce projet consiste à restituer au moyen d’images individuelles, ponctuelles, l’unicité d’une ville (ou de certaines parties de celle-ci) telle que conçue par les urbanistes, ingénieurs et architectes; et telle que construite et préservée  »1.

Szilasi a pris la route à l’été 1994. Il ne s’en est pas tenu à la liste des sujets souhaités par Fortier. Il a photographié plusieurs lieux qu’on ne lui avait pas suggérés, et certains des « incontournables » indiqués étaient absents des tirages finaux. Peut-être n’a-t-il pas toujours pu trouver des perspectives qui le satisfaisaient, lui ou les conservateurs du CCA. À l’inverse, il en a découvert d’autres dont ces derniers ignoraient avoir besoin.


  1. Roger Fortier, Commande photographique : Énergie et aménagement. les nouvelles villes industrielles planifiées du Québec (1890-1940), 30 March 1994, CCA 

Gabor Szilasi, Maisons situées à Baie-de-Shawinigan, en contrebas de l’ancienne fonderie de la Northern Aluminum Company, vue vers le sud-est, 1995.Tirage chromogène. PH1995:0068. CCA © Gabor Szilasi

Une de ces scènes non demandées est une vue de Maisons de la Baie-de-Shawinigan en bas de l’ancienne fonderie Northern Aluminum Company (qui deviendra Alcan). L’appareil photo de Szilasi pointe vers deux maisons presque directement. Bâties l’une à côté de l’autre, elles semblent sous cet angle quasi mitoyennes, comme si elles se soutenaient l’une l’autre. Directement en surplomb, sur un plateau, se tient une poignée de bâtiments du complexe de fonderie désaffecté.

Ce qui est remarquable dans cette image est l’aspect anodin de cet environnement industriel. C’est une constante dans la série en général. Le ciel est presque toujours bleu, les rues des villes, paisibles, mais pas désertes, l’architecture d’industrie lourde ni majestueuse, ni sinistre, simplement présente. Dans la photographie de la Baie-de-Shawinigan, l’impression qui prime est celle d’un équilibre, atteint grâce aux répétitions chromatiques et formelles : les couleurs des demeures au deuxième plan et des bâtiments de brique au-dessus d’elles font écho à celles de leur environnement immédiat; des bandes de toits aux tonalités de terre cuite sont visibles de chaque côté du cadre; des pylônes électriques coiffent chacune des deux collines; trois paires de câbles électriques divisent l’image en son milieu. Les yeux suivent un défilé de triangles tout autour du cadre : des toits en pente un peu partout, du premier plan au dernier. Ce que Szilasi aurait pu représenter comme une proximité inquiétante de constructions résidentielles et industrielles – et, en effet, de telles contiguïtés sont presque une figure de style en photographie d’architecture – apparaît plutôt ordonné et structuré, aussi planifié que la liste des villes qu’on lui avait demandé d’explorer.

Gabor Szilasi, 1re partie sur 2 de Panorama des chutes de Shawinigan, vue vers le nord, 1995. Tirage chromogène. PH1995:0050:001. CCA © Gabor Szilasi

Gabor Szilasi, Section 2 sur 2 de Panorama des chutes de Shawinigan, vue vers le nord, 1995. Tirage chromogène. PH1995:0050:002. CCA © Gabor Szilasi

Seule une œuvre dans la série traite sans nul doute possible des ressources naturelles à la base du développement de ces villes : un panorama en deux parties des chutes de Shawinigan1. Dans ces images, les chutes se déchaînent, blanches d’écume. Elles se déversent dans les deux photographies et dans la gorge aux pieds de Szilasi. Loin à l’arrière-plan, on voit une centrale électrique, un évacuateur de crues et un pont du Canadien Pacifique. Fortier n’avait pas jugé une telle image comme essentielle et, dans un sens, elle s’inscrit en porte-à-faux avec l’objet de la commande. Les chutes sont indissociables de Shawinigan, mais, en même temps, elles sont sans rapport avec elle. Elles existent hors du temps. Dans le panorama, les éléments humains, s’ils sont significatifs, restent accessoires.

Fortier a retenu trente-cinq des œuvres de Szilasi pour l’exposition, que le CCA a toutes acquises pour sa collection. Comme tous les deux l’avaient expressément voulu, les photographies forment un corpus en soi, indépendant de l’exposition. Elles ne lui sont pas liées et, en fait, ne faisaient pas partie de la publication connexe, Villes industrielles planifiées, qui mettait l’accent sur l’imagerie historique. Mais depuis la présentation de l’exposition au CCA, puis dans les musées de Témiscaming, Jonquière, Sept-Îles et Shawinigan, la série a peu été diffusée ou étudiée. Szilasi avait le projet d’en faire un livre à l’époque de la réalisation de celle-ci, mais l’idée ne s’est pas concrétisée.

Ce même monde de l’art dont Szilasi a été, pendant des décennies, une figure marquante, a souvent de la difficulté à concilier les travaux de commande et les initiatives personnelles d’un photographe. Sans doute que, s’agissant d’une série répondant à des objectifs descriptifs précis, n’aura-t-on pas véritablement compris que ce à quoi Szilasi faisait référence, à savoir le projet des villes fermées, faisait partie intégrante de son œuvre artistique. Mais il n’en demeure pas moins très présent dans ces photographies. Elles parlent du Québec rural et de ses transformations, sujet de certaines de ses créations les plus célèbres. Mais elles témoignent tout autant, en tant que photographe documentaire, de ses aspirations à décrire et suggérer plutôt que d’informer, à communiquer avec honnêteté et délicatesse. Comme il l’a dit : « Je m’efforce de dépasser le simple rendu de ce qui est devant moi. J’essaie d’introduire des éléments nécessitant une certaine explication, de sorte que tout ne soit pas d’emblée évident dans la photographie, que l’expression du sujet ou de certains rapports entre lui et son environnement […] crée des tensions, juxtapositions ou contrastes. Ce sont les tensions qui font que la photographie va au-delà de la seule représentation. C’est ce que je cherche à trouver dans mes sujets et à créer dans mes photographies, ce type de tension  »2. Prises individuellement, les photographies en disent beaucoup et peu, un espace paradoxal où Szilasi s’épanouissait.


  1. Szilasi travaillait volontiers en format panoramique, qu’il a employé à maintes reprises pour la commande d’Énergie et aménagement. Pratiquement le tiers des photos de la série sont des panoramas en plusieurs parties. 

  2. Cité dans David Harris, Gabor Szilasi : L’éloquence du quotidien, 2009, p. 197 

La série complète de photographies produites par Gabor Szilasi pour l’exposition Énergie et aménagement : les villes industrielles planifiées du Québec, 1890-1950 sont accessibles par moyen de ce lien.

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