La ville que nous ne voyons plus  

Mylène Landry offre un aperçu de la expérience des enfants dans l'environnement bâti

Cet article fait partie d’une série rédactionnelle de la division des Programmes publics CCA, qui donne un aperçu de nos Programmes jeunesse et de la manière dont nos jeunes publics interagissent avec l’environnement bâti.

Les enfants ne parlent pas de densification, de mobilité durable ou de revitalisation urbaine. Ils parlent d’arbres qui ont soif. De parcs qui se vident. De bâtiments abandonnés qui pourraient encore servir. De lieux où l’on ne peut pas entrer parce qu’on est trop jeune. Et c’est précisément pour cette raison qu’il faudrait les écouter davantage.

Cette année, l’équipe Public du CCA a collaboré avec cinq classes d’enfants âgés de 7 à 11 ans autour de trois sites en transformation de Montréal. L’objectif était simple : observer la ville, la comprendre et imaginer ce qu’elle pourrait devenir. Mais les enfants ont fait plus que cela. Ils ont déplacé la conversation.

Là où les adultes voient des projets, ils voient des usages. Là où nous parlons de développement, ils parlent d’attention. Là où nous cherchons à construire l’avenir, ils nous rappellent de regarder ce qui existe déjà. Voici ce qu’ils ont partagé avec nous à travers leurs paroles et leurs projets

Les enfants savent que la ville leur fait une place. Il y a des écoles, des parcs, des terrains de jeux. Mais ils perçoivent aussi rapidement les limites de cette place.

« Il se trouve qu’il y a aussi un peu plus de lieux de travail pour les adultes. Alors j’aimerais peut-être faire plus d’écoles pour les enfants. »

Derrière cette remarque se cache une question fondamentale : qui a réellement le droit d’occuper la ville ? Les enfants circulent dans des espaces conçus par les adultes, selon des règles établies par les adultes et pour répondre à des besoins définis par les adultes. Ils y sont présents, mais rarement considérés comme des interlocuteurs. Pourtant, ils observent, analysent et imaginent.

Ils proposent même de petites voitures adaptées aux enfants. L’idée prête à sourire. Mais elle exprime surtout un désir d’autonomie et de liberté de mouvement dans un environnement où tout semble organisé sans eux.

Guido Guidi, Vue d’enfants posant devant des immeubles à Malbork, Pologne, 1995. Tirage chromogène en couleur. PH2003:0056. CCA © Guido Guidi

Les enfants identifient rapidement une autre absence : celle des lieux de rencontre. Les villes offrent des cafés, des terrasses, des restaurants, des bars, des bibliothèques, des espaces de travail. Les adultes disposent d’une multitude d’endroits où passer du temps sans objectif précis. Les enfants, beaucoup moins.

« Il n’y a vraiment pas beaucoup d’endroits pour des enfants. »

Alors ils imaginent leurs propres versions de ces espaces.

« J’aimerais bien des bars un petit peu pour les enfants. Bar pour enfant, avec des jus et des smoothies. »

La proposition est révélatrice. Ce que les enfants réclament n’est pas un commerce de plus. Ils réclament un lieu où ils peuvent simplement être présents. Un endroit qui n’exige ni consommation, ni surveillance constante, ni activité prédéfinie. Un lieu où les rencontres peuvent arriver.

Car les enfants constatent aussi que quelque chose a changé quand on est plus grand et qu’on a 7 ou 10 ans.

« Avant, c’était plus cool quand t’étais petit. Maintenant, les parcs sont plus vides. »

Ils parlent des écrans, de la technologie, des habitudes qui se transforment. Mais derrière ce constat se cache une inquiétude plus large : celle d’une ville où, à leur âge, les occasions de se croiser spontanément en dehors de l’école se raréfient.

Guido Guidi, Vue d’enfants jouant sur une pelouse devant des immeubles à Malbork, en Pologne, 1995. Tirage chromogène en couleur. PH2003:0049. CCA © Guido Guidi

Les enfants parlent souvent de réparer. Réparer les routes. Réparer les bâtiments. Prendre soin des arbres. Ramasser les déchets. À première vue, ces préoccupations peuvent sembler modestes. Pourtant, elles touchent au cœur même de ce qui rend une ville habitable.

« Les arbres, mais on n’en prend pas beaucoup soin. »

« Moi, à chaque fois que je vais au parc, j’amène un petit seau d’eau, puis j’arrose un peu les plantes. »

Les enfants perçoivent la ville comme un milieu vivant plutôt que comme un simple assemblage d’infrastructures. Les arbres, les écureuils, les plantes, les trottoirs et les habitants appartiennent au même système de relations. Lorsqu’ils parlent des déchets, ils ne dénoncent pas seulement la saleté. Ils parlent des conséquences.

« Les déchets dans la ville, c’est pas bon parce que c’est sale, ça pue, mais aussi ça peut être mal pour les plantes, les animaux, la planète. »

Cette attention portée aux interdépendances contraste avec une approche urbaine souvent centrée sur la performance, la croissance ou la rentabilité. Les enfants nous rappellent qu’une ville fonctionne d’abord parce qu’on en prend soin.

Le même raisonnement apparaît lorsqu’ils observent les bâtiments vacants. Là où certains voient des structures obsolètes, ils voient des ressources. Des logements. Des bibliothèques. Des lieux de rassemblement. Des espaces pour accueillir davantage de personnes. Et surtout, ils remettent en question un réflexe profondément ancré dans nos façons de transformer la ville : démolir pour reconstruire.

« Je trouve que détruire les maisons pour en faire des nouvelles, c’est du gaspillage. »

Leur réflexion est étonnamment actuelle. Elle rejoint des débats contemporains sur la réutilisation des bâtiments, la préservation du patrimoine et l’impact environnemental de la construction. Mais les enfants y arrivent par une autre voie. Ils ne parlent ni de carbone ni de réglementation. Ils parlent simplement de bon sens. Pourquoi jeter ce qui fonctionne encore ? Pourquoi abandonner ce qui pourrait servir à quelqu’un ?

« Moi, je ferais des habitats pour les personnes qui vivent dans la rue. »

Robert Burley, An Enduring Wilderness: Glen Stewart Ravine, Toronto, 2016. Objet numérique PH2018:0011:025. Gift of the artist, CCA © Robert Burley

Les enfants n’ont pas imaginé une ville spectaculaire. Ils n’ont pas demandé plus de gratte-ciel, plus de vitesse ou plus de technologie. Ils ont parlé de lieux où se rencontrer. De bâtiments à réparer. D’arbres à arroser. D’espaces à partager.

Leur ville idéale n’est pas une ville parfaite. C’est une ville attentive. Une ville qui considère ses ressources avant de les remplacer. Une ville qui accueille plutôt qu’elle n’exclut. Une ville qui comprend que prendre soin n’est pas un détail de l’aménagement urbain, mais sa condition première. Une ville où chacun — qu’il soit arbre, écureuil, cycliste, voisin ou passant, mais surtout enfant — aie sa place.

À hauteur d’enfant, la ville cesse d’être un projet abstrait. Elle redevient ce qu’elle a toujours été : un lieu de coexistence. Et si leurs idées nous semblent parfois naïves, c’est peut-être parce qu’elles révèlent tout ce que nous avons appris à ne plus voir.

Merci aux élèves de la classe de Julie, Marie-Pascale, Jérémie, Nadia et Dounia pour leurs partages et leurs réflexions.

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