Une architecture de spontanéité
Le projet d’Álvaro Siza pour le Campo di Marte de Giudecca
Le texte qui suit présente des œuvres issues de notre exposition L’atout de la ville c’est qu’elle n’a jamais été parfaite, qui se tient du 21 mai 2026 au 6 janvier 2026, accompagnés des notes manuscrites d’Álvaro Siza, qui ont été transcrites dans le cadre d’un projet collaboratif en cours.
En 1985, Siza remporte un concours international organisé par l’IACP Venezia [Istituto autonomo per le case popolari] en vue de reconstruire le quartier du Campo di Marte, à Giudecca, le projet mettant l’accent sur l’amélioration de l’aménagement résidentiel et des espaces publics. Dans le cadre du concours, la conception de différents îlots est confiée à Aldo Rossi, Rafael Moneo et Carlo Aymonino (qui figuraient parmi les concurrents de Siza lors du concours d’urbanisme), selon les lignes directrices de Siza.
Venise, avant d’inspirer, inhibe. Une synthèse de plusieurs siècles, simple et complexe, asphyxiante; une préparation élémentaire à de grandes explosions disséminées sur le territoire.
Puis elle apparaît comme un squelette capable de soutenir les transformations.
Les transformations {économiques}, en l’occurrence, tiennent à l’organisation de l’habitat, au confort et à l’appréciation du paysage, aux coûts, ainsi qu’aux relations avec les secteurs avoisinants.
Dans quatre mètres, il n’est pas possible [etc.]. Le projet constitue un cadre pour les réalisations futures et laisse place à différentes formes de participation. Il n’est pas schématique; il se veut synthétique et flexible. Des règles ont été établies concernant les [phases], les unités de projet, les [limites de hauteur], les couleurs et les matériaux. Tout le reste est laissé à la contribution de chaque architecte, y compris l’aménagement des espaces publics.
La forme urbaine singulière de Giudecca découle de sa situation en périphérie, isolée au sud de Venise. Des canaux traversent l’île du nord au sud, une caractéristique qui en faisait un lieu de passage vers Venise. L’architecture et l’urbanisme n’ont guère contribué à pallier la position subalterne de l’île : la rive nord, tournée vers Venise, s’est progressivement constituée en un alignement continu de façades majestueuses, tandis que la partie sud, orientée vers la lagune, a pris la forme d’un ensemble plus disparate composé de jardins, de terrains vagues, d’usines, d’abattoirs, de casernes et de quartiers résidentiels à faible revenu, dont le Campo di Marte, alors en décrépitude.
Les projets d’urbanisme et d’ingénierie du XIXe siècle et du début du XXe siècle envisageaient la construction de ponts et de tunnels sous-marins reliant Giudecca à Venise. À l’inverse, Siza propose de donner corps à l’identité propre de Giudecca en consolidant son intériorité, une approche inspirée par sa lecture de la Venise discrète et non monumentale décrite par Egle Renata Trincanato dans son ouvrage Venezia minore.
Avant d’être une source d’inspiration, Venise est [instruction].
La première étape consiste à se libérer de quelque chose d’aussi [intense].
Mais comment, après avoir visité Venise?
Quelle [approche] peut saisir sa complexité, son anonymat, son ouverture? Et quelle gestion […] du logement abordable, quelle [planification] de la production, peut entrer en résonance avec les richesses accumulées au fil des siècles, avec le rapport entre les besoins populaires et les ambitions de l’Empire, avec la lutte entre [ceux qui] restent et ceux qui partent […]? Quelle construction [unifiée] peut émerger du lent déclin de Venise, et quelle fascination future {perspective} peut se dessiner [devant] la fascination de la décadence et d’une gloire revisitée?
Un second danger réside dans le fait de ne jamais [pénétrer] Venise, celui de [l’exécution]. La démarche de conception de Venise doit être pleinement convaincante et affranchie de toute contrainte, et cette démarche ne [prend vie] qu’à travers le programme qui le sous-tend. À cet égard, l’initiative de l’Institut est pratiquement la seule [possible], considérant que la continuité {[]} de la ville de Venise [] touche à l’essence même de la ville, même si toute l’expression de la ville [?] ne se résume pas au logement.
L’architecture [mineure] de Venise est [une architecture] de spontanéité, […] une expression du pouvoir et de la fierté, une [interaction] contemporaine ne peut naître que de l’expression individuelle, au terme d’un processus [] de conception et de construction […]. Le processus est volontairement demeuré inachevé et appelle à se poursuivre.
Bien qu’Aldo Rossi partage avec Siza le souci de tisser des liens entre les bâtiments ainsi que le long des axes du Campo di Marte, son approche des îlots du quartier se distingue par une monumentalité plus affirmée. Alors que Siza s’intéresse à l’architecture mineure de Venise, Rossi prend pour référence l’église du Redentore, construite au XVIe siècle par Andrea Palladio, dans la partie nord de l’île, face à la place Saint-Marc, tant pour sa volumétrie que pour son échelle et son orientation.
Dans son projet, Siza prévoyait le remplacement progressif des logements existants sur le site, lesquels avaient été érigés au fil du temps sous la forme d’un réseau de parcours nord-sud décalés, organisés autour de cours compactes. Il proposait plutôt de construire de longs immeubles d’habitation de trois à quatre étages, espacés de manière à créer une succession de cours linéaires, auxquelles chaque immeuble donnerait accès par plusieurs entrées. Siza concevrait également un îlot en forme de U délimitant une vaste place carrée, rompant le rythme de ces cours et s’ouvrant au sud vers la lagune.
Le plan de Siza intégrait un autre espace public fondamental en implantant progressivement en retrait le côté nord des bâtiments dans la partie ouest du site. Cette intervention transformerait l’étroite Calle del Gran en une place allongée et légèrement incurvée menant au cœur du quartier, tout en donnant accès aux cours. Pour Siza, renforcer le sentiment d’appartenance des résidents et résidentes du Campo di Marte passait par une clarification et une mise en ordre subtile des axes urbains, en rendant les parcours est-ouest à travers l’île plus ouverts, plus accueillants et plus clairement définis sur le plan spatial.
Il semble que / la poésie épique ne trouve [jamais] sa place dans un projet de logement sans cesser d’être elle-même, s’exprimant alors d’une manière ridicule, grotesque. C’est une poésie plus intime, à certains égards plus difficile à lire — discrète, presque imperceptible — qui peut restituer à la ville d’aujourd’hui, aussi difficile soit-elle, la grandeur déroutante de Venise ou de la place Saint-Marc; ou encore, inspirer la ville contemporaine par sa sagesse, son caractère essentiel, l’anonymat de Venezia [Minore]. Au point de rencontre abrupt entre le désir et le possible, où, tels des éclairs, des fragments incandescents creusent d’inimaginables cratères dans la trame du quotidien, tout comme des siècles d’eaux courantes ont façonné le paysage naturel où, soudain, une jetée d’une rectitude brutale prend naturellement place.
Traduit de l’anglais par Marie-France Thibault.