Toujours la question du logement

Joaquim Moreno examine un des épisodes du cours de l’Open University A305 consacré à l’histoire de l’architecture et du design de 1890 à 1939

Le texte qui suit est un extrait de The University Is Now on Air, Broadcasting Modern Architecture (CCA/Jap Sam, 2018). Cet ouvrage, ainsi que l’exposition à laquelle il était rattaché, portaient sur les expériences novatrices de l’Open University en matière d’enseignement de masse, dispensé par l’entremise de la télévision et de la radio. Plus particulièrement, ils abordaient le cours fondateur consacré à l’architecture et au design modernes, diffusé sur les ondes de BBC Two de 1975 à 1982. Les vingt-quatre émissions qui composent ce cours sont accessibles sur notre site Web et notre chaîne YouTube.

Lorsque le cours A305, History of Architecture and Design 1890–1939 de l’Open University est diffusé en 1975, la question du logement occupe une place aussi centrale dans les débats architecturaux qu’au début du XXe siècle, principale période étudiée dans ce cours. La crise qui frappe de nombreux ensembles résidentiels modernistes de grande hauteur à partir des années 1960 ravive les débats opposant le logement pour les masses à la maison individuelle isolée, tout comme ceux qui condamnent l’habitat collectif vertical au profit de quartiers pavillonnaires composés de maisons unifamiliales. Le logement moderniste, devenu l’un des principaux points de friction entre architecture, culture et société, est alors diabolisé dans les médias et dans l’opinion publique, ouvrant la voie à des programmes politiques qui préconisent sa démolition pure et simple. Malgré son ancrage historique, A305, nom sous lequel ce cours était connu, ne pouvait se soustraire à ce conflit ni aux conséquences de l’architecture moderne qu’il présentait à un vaste auditoire.

Démolition du complexe de logements Pruitt-Igoe (Leinweber, Yamasaki & Hellmuth, 1955), 1972. Photogramme de l’épisode 24 du cours A305, « The Housing Question », présenté par Stephen Bayley, 1975. The Open University. 00525_3168

Selon Charles Jencks, le logement moderniste et, par extension, l’architecture moderne dans son ensemble, auraient implosé dans le sillage de Pruitt-Igoe, en 1974. Ancré dans l’actualité de son époque, le comité responsable du cours ouvre le 24e et dernier épisode télévisé d’A305, The Housing Question, sur des images de la démolition de Pruitt-Igoe, accompagnées d’Ionisation, une œuvre pour percussions dissonante composée par Edgar Varèse en 1931. L’effet est celui d’une tragédie — le dernier souffle d’une idée —, un effondrement rejoué au ralenti sur une musique inspirée de la fascination futuriste pour le bruit. À la même époque, dans une mise en scène tout aussi dramatique, Tim Benton introduit son article « The Rise and Fall of Quarry Hill », publié dans The Architect en 1975, en ces termes :

D’un jour à l’autre, les immeubles de Quarry Hill feront l’objet d’une démolition, mettant fin à l’une des plus ambitieuses et des plus spectaculaires expérimentations autour du logement des années 1930.

Vue aérienne de Quarry Hill, de R. A. H. Livett, Leeds, Angleterre, 1938. Photogramme de l’épisode 14 du cours A305, « English Flats of the Thirties », présenté par Tim Benton, 1975. The Open University. 00525_3172

A305 diffusait enfin l’histoire de l’architecture moderne, tout en mettant simultanément en scène sa révision et sa réécriture selon une perspective populiste; le cours reconnaissait ainsi les médias comme un miroir de leur époque. Il proposait toutefois une lecture plus large de la question du logement : en documentant le déclin de grands ensembles résidentiels comme Quarry Hill, en expliquant les fondements de la banlieue et l’attrait de la maison jumelée, puis en esquissant d’autres possibilités, notamment le nouveau modèle d’habitation proposé par Ralf Erskine pour le complexe Byker, à Newcastle.

L’article de Benton, l’émission TV 14, English Flats of the Thirties, les notes d’accompagnement figurant dans Broadcasting Supplement Part 2 ainsi que l’épisode 22, The Modern Flat, du cahier de cours Mechanical Services consacré aux unités 21 et 22, constituent les derniers témoignages de Quarry Hill, démoli en 1978. Avec le recul, son histoire prend presque les allures d’un scénario écrit pour la télévision. De fait, cet imposant ensemble locatif municipal devient un décor familier du petit écran en servant de toile de fond à la comédie de situation britannique Queenie’s Castle, diffusée de 1970 à 1972.

Construit à Leeds en 1938, Quarry Hill était un vaste complexe résidentiel composé de près de mille appartements, qui ont accueilli plus de trois mille personnes. Comme l’explique Benton dans Broadcasting Supplement Part 2, l’ensemble reprenait les qualités formelles et les infrastructures vouées à la vie collective du Karl-Marx-Hof, célèbre super-îlot résidentiel austro-marxiste de Vienne. Sa forme en fer à cheval et le sentiment de communauté créé par ses jardins intérieurs évoquaient également la Hufeisensiedlung de Berlin, tandis que ses techniques de construction s’inspiraient de celles mises en œuvre à la Cité de la Muette, à Drancy.

Le président du Leeds Housing Committee, le révérend Charles Jenkinson, tout comme l’architecte en chef et directeur du logement de Leeds, R. A. H. Livett, avaient d’ailleurs visité ces réalisations de référence pendant la conception du projet. Dans Broadcasting Supplement Part 2, Benton montre comment ce nouvel ensemble résidentiel est né d’institutions et de modèles fondés sur l’idée d’un mode de vie englobant, appelé à remplacer les conditions précaires qui caractérisaient jusque-là le quartier d’origine, décrit à la fin du XIXe siècle comme l’un des pires taudis d’Europe.

L’influence de l’architecture européenne sur le travail des architectes britanniques dans les années 1930 s’est manifestée sous diverses formes. Au-delà de l’influence strictement esthétique du style international en architecture et en design, on observe la diffusion de certaines conceptions fondamentales quant au rôle que l’architecture pouvait jouer dans l’amélioration des conditions de vie à grande échelle.

En filmant la splendeur modeste de Quarry Hill dans l’épisode TV 14, A305 témoignait à la fois de l’abandon d’une œuvre marquante de l’architecture moderne britannique et établissait une distinction essentielle entre un projet qui avait échoué et un projet qu’on avait fait échouer. Le cours soutenait en effet que la disparition prématurée de cet ensemble exemplaire tenait davantage à un mauvais entretien, à une gestion déficiente et à des règlements de comptes politiques qu’à des défauts de conception ou à des limites techniques. Les images de fenêtres fissurées, de murs délabrés et d’aires de jeux asphaltées jonchées de détritus racontaient à elles seules le déclin de Quarry Hill.

Le sentiment d’idéaux héroïques déçus prend une ampleur encore plus grande lorsque le cours retrace le destin parallèle des principales références ayant inspiré Quarry Hill. Le Karl-Marx-Hof, par exemple, relevait autant de la propagande que du logement : il constituait un puissant dispositif rhétorique, ou plus explicitement une fiction visuelle, bien davantage qu’une innovation sur les plans typologique ou technique. Surnommé la Forteresse rouge, il est devenu un symbole de l’insurrection ouvrière lorsqu’il fut attaqué et assiégé pendant la guerre civile autrichienne de 1934. Dans le cahier de cours de l’épisode 22, The Modern Flat, Stephen Bayley, membre de l’équipe pédagogique, reproduit un extrait de International Press Correspondence afin de raconter cet épisode et de souligner la portée symbolique du Karl-Marx-Hof.

Ensemble de logements Karl-Marx-Hof, conçu par Karl Ehn. Vienne, 1927-1930. Photogramme de l’épisode 14 du cours A305, « English Flats of the Thirties », présenté par Tim Benton, 1975. The Open University. 00525_3172

[Les logements du Karl-Marx-Hof] étaient véritablement des citadelles, non pas parce que […] ces immeubles, conçus par des architectes bourgeois, avaient été construits pour servir de « forteresses armées ». Ils étaient de véritables forteresses parce que les ouvriers les ont défendus de leurs poings, de leur poitrine, jusqu’à leur dernière goutte de sang. Pendant trois jours, les assauts des troupes gouvernementales, lourdement armées, sont venus se briser contre la résistance inébranlable du prolétariat viennois.

Bayley reproduit même une caricature publiée en 1934 dans le Daily Worker, journal soutenu par le Parti communiste britannique. On y voit le chancelier autrichien de droite Engelbert Dollfuss brandissant une pancarte sur laquelle est inscrit « pardon for deserters », tandis que des tirs de mitrailleuse fusent des fenêtres d’un Karl-Marx-Hof occupé. Une part de cette symbolique militante et de son pathos semble avoir imprégné, plus largement, les fondements idéologiques de Quarry Hill comme modèle d’habitation. Tout comme la Forteresse rouge s’opposait à la montée du fascisme dans l’Autriche des années 1930, Quarry Hill était lui aussi perçu par ses contemporains comme un champ de bataille politique. Aux yeux des conservateurs, le logement de masse représentait une menace pour l’État britannique, puisqu’il risquait de favoriser les politiques du Parti travailliste en contribuant à mobiliser la Nouvelle Gauche et à rallier la classe ouvrière.

Mise en place d’une ossature métallique à Quarry Hill selon le procédé développé par l’ingénieur Eugène Mopin. Photogramme de l’épisode 14 du cours A305, « English Flats of the Thirties », présenté par Tim Benton, 1975. The Open University. 00525_3172

À l’instar du Karl-Marx-Hof, la Cité de la Muette devint elle aussi le théâtre d’affrontements politiques dans les années 1930 et 1940. Amorcée en 1932, la construction de ce projet emblématique fut interrompue en 1935 en raison de contraintes économiques, laissant le site inoccupé jusqu’en 1938, année où certaines parties furent louées à la force paramilitaire française. Les espaces demeurés vacants furent ensuite réquisitionnés pendant la Seconde Guerre mondiale pour servir de camp d’internement de prisonniers, d’abord sous le gouvernement français, puis sous l’occupation allemande, avant de devenir un important camp de transit pour la déportation des personnes juives.

Si les réalisations autrichiennes et allemandes ont profondément marqué Quarry Hill, tant par leur influence formelle qu’idéologique, elles ne bénéficiaient pas des technologies modernes mises au point par Eugène Beaudouin et Marcel Lods à la Cité de la Muette. Les deux architectes avaient expérimenté le système de façade Mopin, constitué d’une ossature préfabriquée en acier revêtue de panneaux de béton préfabriqués, qui promettait que les technologies industrielles de construction permettraient de concrétiser le logement de masse.

Quarry Hill reprenait également le système Garchey de collecte des déchets, utilisé à la Cité de la Muette, qui acheminait les résidus ménagers depuis l’évier de la cuisine vers un complexe de déshydratation et d’incinération; l’énergie issue de cette biomasse alimentait ensuite des équipements collectifs, notamment des laveuses et des sécheuses. Comme l’explique Stephen Bayley dans son analyse, les systèmes Garchey et Mopin semblaient former une alliance idéale, conjuguant une efficacité évocatrice à une préfabrication et une production de masse à la fois opportunes et économiques.

Installation de panneaux de béton préfabriqués à Quarry Hill selon le procédé développé par l’ingénieur Eugène Mopin. Photogramme de l’épisode 14 du cours A305, « English Flats of the Thirties », présenté par Tim Benton, 1975. The Open University. 00525_3172

Ces influences sont parvenues à Leeds grâce à deux figures marquantes : Charles Jenkinson, ardent défenseur de la collectivité, apportait au projet sa dimension symbolique, tandis que l’architecte municipal R. A. H. Livett y introduisait les principes de la production de masse et des infrastructures collectives. Avec le temps, toutefois, les difficultés inhérentes au transfert de technologies vers un contexte marqué par d’autres pratiques, d’autres savoir-faire et une autre organisation politique sont devenues manifestes. À Quarry Hill, le système Garchey a cessé de fonctionner correctement et la fumée produite par l’incinérateur incommodait les résidents et résidentes du voisinage. Plus déterminant encore, comme le rapporte un étudiant d’A305 dans son compte rendu de la démolition de l’ensemble, une restauration mal menée du système Mopin a surchargé l’ossature d’acier avec des panneaux de parement plus lourds que ceux prévus à l’origine. Il est alors devenu impossible d’évaluer correctement la corrosion du métal, puis d’entretenir ou de restaurer la structure, condamnant ainsi l’ensemble résidentiel à une dégradation irréversible.

Pour les étudiantes et étudiants d’A305 qui assistaient à la disparition de Quarry Hill et aux affrontements idéologiques qu’elle suscitait, une autre référence commune permettait de mesurer cette ruine de la modernité : Queenie’s Castle. La série télévisée mettait en scène deux protagonistes, soit Queenie Shepherd, une jeune criminelle, et Quarry Hill, le château qui protégeait Queenie et les activités, pour la plupart illégales, de ses « sujets ». L’ensemble abritait également son ennemie, Mrs. Petty, propriétaire d’une pâtisserie située au rez-de-chaussée. Au lieu d’être présenté comme une forteresse ouvrière d’inspiration austro-marxiste, Quarry Hill devenait ainsi le repaire d’une criminelle à la chevelure blond platine coiffée en choucroute et vêtue d’un manteau de fourrure, régnant sur les lieux et faisant des habitants et habitantes ses complices. Cette caricature représentait le logement collectif comme un refuge pour les activités criminelles, transformant, pour les besoins du divertissement, un ensemble locatif en château de bandits. Le public pouvait ainsi en déduire que le logement collectif menait à la corruption morale, confondant les personnages avec leur environnement et l’architecture avec des maux sociaux qui relevaient pourtant d’enjeux beaucoup plus vastes. Si l’architecture moderne cherchait à transformer les modes de vie, Queenie’s Castle la rendait responsable tout autant de leur immobilisme que de la dégradation sociale observée à Quarry Hill. Dans ce récit, l’ensemble n’avait aucune capacité d’agir; il n’avait qu’une culpabilité à porter. A305 pouvait difficilement déconstruire une narration aussi profondément fabriquée.

Dans le cadre du cours, Quarry Hill figurait parmi les projets que les étudiantes et étudiants étaient le plus à même de reconnaître. Il établissait donc un lien essentiel entre l’histoire et la pratique de l’architecture moderne, d’une part, et les milieux de vie qui leur étaient familiers, d’autre part. Plus qu’un simple trait d’union, toutefois, la rencontre entre l’histoire de l’architecture et une série de fiction révélait la capacité des médias à créer un choc entre différentes réalités ou, plus précisément, entre différentes représentations du réel. Quarry Hill fut démoli peu après sa présentation dans le cours. À partir de 1978, A305 diffusait ainsi l’histoire d’un bâtiment disparu. TV 14 attestait dès lors des interactions complexes entre le logement social, l’opinion publique et les médias de masse. Il offrait alors une fenêtre ouverte, en temps réel, sur le paysage médiatique du moment.

La disparition de cet ensemble résidentiel, comme la démolition de Pruitt-Igoe, s’inscrivait dans un affrontement opposant les immeubles d’habitation aux maisons jumelées, les logements en hauteur aux habitations au niveau du sol, les quartiers centraux à forte densité aux banlieues périphériques à faible densité, ainsi que le goût d’avant-garde des élites aux préférences populaires pour l’architecture vernaculaire.

Rue du Mayfield Estate, Ilford, Angleterre, 1898-1899. Photogramme de l’ l’épisode 23 du cours A305, « The Semi-Detached House », présenté par Stephen Bayley. 1975. The Open University. 00525_3173

Stephen Bayley met cette opposition en scène dans TV 23, The Semi-Detached House, TV 24, The Housing Question, ainsi que dans The Garden City, le cahier de cours des unités 23 et 24. Dans les notes accompagnant TV 23, publiées dans Broadcasting Supplement Part 2, il expose clairement sa lecture de la banlieue :

Dans cette émission, je souhaite expliquer les origines du style suburbain en Angleterre. C’est dans la maison jumelée que ce style a trouvé son expression la plus aboutie.

Bayley construit cette opposition stylistique avec l’architecture moderne en affirmant que la maison jumelée constitue « un exemple vivant de la permanence du goût britannique pour le vernaculaire et le pittoresque ». Selon lui, l’architecture des banlieues est tout autant le produit des innovations et des transformations survenues entre 1890 et 1939 que les réalisations modernistes. Elle demeure néanmoins « une expression singulière de la culture populaire, indépendante du mouvement moderne ». Il souligne également que, malgré son opposition apparente à une architecture moderne fondée sur l’abstraction formelle, le développement des formes vernaculaires et suburbaines anglaises répondait aux mêmes impératifs d’économie, d’innovation technique et de progrès social que l’esthétique moderniste.

Cette inversion est ensuite mise en scène à travers les questions proposées aux étudiantes et étudiants après le visionnement de TV 23. Bayley les invite à réfléchir au rôle du chemin de fer et de la législation dans le développement des banlieues, ainsi qu’à déterminer si un appartement moderne ou, au contraire, une maison jumelée « représente le mieux les aspirations et les ambitions des gens ordinaires ».

Maison au Mayfield Estate, 1898-1899. Photogramme de l’épisode 23 du cours A305, « The Semi-Detached House », présenté par Stephen Bayley. 1975. The Open University. 00525_3173

Ce déplacement du regard, de la classe ouvrière vers la classe moyenne, marque l’émergence d’une nouvelle voix historiographique, déterminante dans la construction idéologique du postmodernisme.

La Cheap Trains Act a constitué le principal facteur d’amélioration de la question du logement, puisqu’elle a permis aux ménages les moins aisés de vivre dans un environnement plus salubre tout en conservant un accès rapide à leur lieu de travail et à leurs moyens de subsistance. La législation a également favorisé le passage de la location à la propriété.

Les moins nantis auxquels Bayley fait référence demeuraient néanmoins trop aisés pour être admissibles au logement social. Les nouvelles lois et les nouveaux modes de transport qui donnaient naissance à la banlieue faisaient également émerger la figure du navetteur. Les goûts personnels de cette nouvelle population se portaient vers une version réduite, mais respectable, de l’architecture vernaculaire et pittoresque. Malgré ses dimensions modestes, la maison jumelée de banlieue représentait les aspirations de ses occupants bien davantage que l’anonymat d’un appartement moderne conçu selon les principes de l’Existenzminimum. Choix de consommation synonyme d’un certain goût, les maisons de banlieue étaient construites autant en fonction de contraintes financières communes que d’ambitions partagées : pour la plupart uniformes, elles n’en aspiraient pas moins à une certaine grandeur. Elles étaient ainsi souvent décrites, notamment dans les médias populaires, selon des valeurs morales plutôt qu’en fonction de leurs caractéristiques formelles, au moyen de qualificatifs comme respectables, dignes ou sobres.

Plan redessiné et annoté d’un logement standard à Mayfield Estate, 1898-1899. Photogramme de l’épisode 23 du cours A305, « The Semi-Detached House », présenté par Stephen Bayley. 1975. The Open University. 00525_3173

Si l’image de la maison jumelée s’inscrivait dans le mythe fondateur de la cité-jardin, Stephen Bayley souligne que la banlieue constituait l’incarnation même de l’étalement urbain que cette cité-jardin visait précisément à contrecarrer.

Ces maisons suburbaines n’étaient ni fonctionnalistes ni rationalistes, même si elles étaient présentées comme le cadre idéal d’une famille sans personnel domestique ou comme le résultat logique d’un foncier peu coûteux et de transports rapides. Elles représentaient une contribution spécifiquement britannique à l’histoire de l’architecture moderne, puisant respectueusement dans le vocabulaire classique et incarnant une authentique expression de la culture populaire bourgeoise. Bayley conclut d’ailleurs l’émission par une question provocatrice :

Regardez la Villa Savoye de Le Corbusier, puis une maison jumelée (peut-être la vôtre). Laquelle vous paraît, honnêtement, être la meilleure machine à habiter?

Ce sont dans ces maisons « respectables » que la majorité des Britanniques aspiraient à vivre, alors qu’elles étaient principalement critiquées par les architectes modernistes. En tant que machine dans laquelle le public pouvait déjà s’imaginer vivre, la maison jumelée était présentée comme honnête, digne, vernaculaire, innovante, tout en demeurant attachée à un certain héritage. Elle offrait un cadre familier dans lequel les étudiantes et étudiants d’A305 pouvaient reconnaître leur propre quotidien à l’écran.

Afin de montrer combien le débat opposant la maison à l’immeuble demeurait d’actualité, Bayley choisit de conclure The Housing Question, et par conséquent le cours lui-même, en s’intéressant à un bâtiment encore en chantier à l’époque, le Byker Wall, construit à Newcastle upon Tyne entre 1969 et 1982 par Ralph Erskine, Vernon Gracie and Associates. Ce vaste ensemble est présenté comme une voie d’avenir, proposant non pas une opposition, mais un compromis entre les grands complexes modernistes et les quartiers de maisons jumelées.

Vue aérienne de Byker Wall, de Ralph Erskine, Vernon Gracie & Associates, Newcastle-upon-Tyne, 1969-1982. Photogramme de l’épisode 24 du cours A305, « The Housing Question », présenté par Stephen Bayley, 1975. The Open University. 00525_3168

Le commentaire de Bayley s’éloigne alors de la distance historique et théorique qui caractérisait jusque-là le cours pour adopter une posture plus critique, cherchant à rapprocher le bâtiment du public en le rendant plus accessible et plus attachant. Dans les notes de lecture de Broadcasting Supplement Part 2, il met Byker en parallèle avec Roehampton, conçu par les architectes du LCC, et la Trellick Tower d’Ernö Goldfinger.

Loin de puiser ses origines dans les théories architecturales de l’entre-deux-guerres, ce projet me paraît plutôt répondre à des aspirations très contemporaines en faveur de l’individualité, de la participation et de la diversité. […] Plutôt que d’opter pour une esthétique nette, épurée et froide, les architectes de Byker ont choisi l’expression, obtenue par le recours à des couleurs vives, à des formes inhabituelles et à des regroupements de bâtiments originaux.

Le bâtiment s’éloignait autant du vernaculaire et du pittoresque que de l’esthétique « dogmatique » de l’architecture moderne de l’entre-deux-guerres. Comme l’explique Vernon Gracie dans TV 24, en réponse à une question de Bayley sur l’utilisation du bois :

On souhaite qu’un nouvel environnement soit un environnement doux […] qu’il donne l’impression, si l’on veut, d’être presque délicat, d’avoir besoin qu’on en prenne soin… alors qu’en réalité, il est bien plus robuste qu’il n’y paraît.

La description que Bayley fait de Byker évoque précisément cette idée d’« environnement doux » : le bloc périphérique, surnommé le « Wall » (mur), protège le quartier du bruit de l’autoroute voisine; les balcons en porte-à-faux et les coursives deviennent des jardins d’hiver suspendus; les logements des niveaux supérieurs sont des maisonnettes qui donnent presque l’impression d’être de plain-pied; les niveaux inférieurs ménagent quant à eux des espaces calmes, semi-privés.

Ensemble, ces dispositifs confèrent au projet des échelles et des atmosphères très différentes de celles des autres grands ensembles résidentiels. Dans TV 24, Bayley privilégie ainsi une description chaleureuse plutôt qu’une évaluation historique.

L’absence d’uniformité, l’expressivité des couleurs et des formes, ainsi que la richesse visuelle qui en résulte distinguent fortement Byker de tout autre ensemble résidentiel. Ralph Erskine et Vernon Gracie n’ont pas offert à Newcastle de fantaisistes imitations de cottages; ils ont créé de véritables machines à habiter, dont la forme découle réellement de l’usage que leurs occupants et occupantes ont choisi d’en faire.

La véritable solution de rechange proposée par le Byker Wall reposait sur la participation des usagers et usagères, une idée qui prenait alors une réelle ampleur politique. Le processus de planification et de conception accordait une voix active aux futures personnes occupantes, lesquelles contribuaient directement à l’élaboration du projet, tout comme les étudiantes et étudiants d’A305 étaient eux aussi pleinement parties prenantes du processus ouvert que constituait leur propre formation.

Traduit de l’anglais par Marie-France Thibault.

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