Décentrer l'évidence
Elias Nafaa interroge des jeunes de Montréal sur ce que la ville révèle lorsque nous prenons le temps de ralentir
Cet article fait partie d’une série rédactionnelle de la division des Programmes publics CCA, qui donne un aperçu de nos Programmes jeunesse et de la manière dont nos jeunes publics interagissent avec l’environnement bâti. Le texte suivant présente les réponses de quatre jeunes de 17 et 18 ans qui ont participés au studio de recherche et d’édition du CCA, le Révéler la ville – Collectif des Jeunes, à l’automne 2025. Ils reviennent sur les observations qui ont guidé le développement de leurs idées, de leurs points de vue et de leur projets de zines dans le cadre de leurs investigations et questionnements sur les phénomènes banals qui constituent la ville mais qui leur semblent important de souligner et reconnaitre.
On explique souvent la ville aux jeunes avant même de leur demander comment celle-ci prend forme dans leur quotidien. Le studio du collectif des jeunes - Révéler la ville a emprunté le chemin inverse. Le métro, les bibliothèques, la musique dans les transports et dans la rue, la lumière artificielle, les participant·es partent de ce qui accompagne déjà leurs déplacements habituels et leurs quotidiens. En ralentissant et en observant, ils se sont intéressés aux rythmes, aux inégalités et aux formes discrètes de cohabitation qui façonnent Montréal. Leurs voix racontent ici ce que cette attention a rendu visible.
Vue de Lancement de zine : Révéler la ville / Collectif des jeunes, 2025. CCA © villedepluie
Qu’est-ce qui vous a fait regarder la ville autrement?
- Participant·e 1
- Quand on se promène dans la ville, on ne fait pas toujours attention au quartier dans lequel on se trouve. Puis, on réalise que chaque espace possède son propre caractère. C’est intéressant d’observer comment l’architecture change d’un quartier à l’autre, ainsi que les éléments qui disparaissent ou apparaissent selon les endroits.
- Participant·e 2
- Le métro fait partie de ma vie depuis longtemps. J’y passe beaucoup de temps et je le trouve beau. Mais surtout, j’y voyais un paradoxe: les gens l’utilisent tous les jours, sans vraiment le regarder.
En faisant la recherche, j’ai réalisé qu’il reste toujours des choses à découvrir, même sur un trajet que tu fais tous les jours. Le simple fait d’aller au CCA ou à l’école m’a rendu plus observant. J’ai repris un tunnel que je ne prenais plus et j’ai remarqué que les graffitis avaient changé. Je me suis mis à lire les messages sur les murs en marchant. Le trajet devenait plus agréable, parce que tu n’es plus en pilote automatique. - Participant·e 3
- Un jour, sur la ligne verte, je me suis arrêté à une station juste pour marcher et découvrir l’endroit, sans raison précise. Je suis tombé sur un centre commercial et j’ai croisé des gens qui jouaient de la musique. Comme je joue de quelques instruments, ça m’a attiré. J’ai l’impression d’avoir quelque chose en commun avec eux. La musique, c’est un moyen de se connecter. J’entre dans la bulle des gens à travers elle.
- Participant·e 4
- La ville est une communauté. La ville est aussi une analyse : on se questionne tous sur elle. Elle reflète nos valeurs, nos idées, notre quotidien, et elle nous force à regarder le présent, à penser le futur et à revenir au passé pour comprendre ce qui a fonctionné ou non.
Quels lieux permettent encore de s’arrêter?
- Participant·e 1
- J’ai toujours aimé lire et aller à la bibliothèque. Pour moi, ce sont d’avantage que de simples bibliothèques : ce sont d’autres univers. Certaines m’ont marquée par leur architecture, comme Maisonneuve, où des espaces anciens et nouveaux cohabitent. D’autres, par leur ambiance parfois presque futuriste, avec des ascenseurs et de grands vides. L’histoire des lieux compte aussi : une ancienne station d’Hydro-Québec transformée en bibliothèque, par exemple, ou un espace à Montréal-Nord où l’on trouve des livres en créole.
Ces espaces m’offrent quelque chose qui manque souvent dans la ville : un endroit gratuit où se rencontrer, se rassembler, rester tard et repartir avec des livres. C’est de plus en plus difficile de se retrouver sans dépenser. Le transport coûte cher, même les choses simples. La bibliothèque, elle, reste accessible.
Et surtout, elle nous pousse à ralentir. La ville peut être rapide et déconnectée, mais à l’intérieur d’une bibliothèque, tu dois être présent, calme, respectueux. Tu peux être productif, mais tu peux aussi simplement respirer. - Participant·e 2
- Il y a souvent une pression à passer son permis et à conduire, mais moi, j’aime prendre le métro. C’est confortable, et tu peux faire autre chose pendant le trajet. Le métro, ce n’est pas seulement « parce que tu ne peux pas conduire ». C’est aussi un choix.
Comment une observation devient-elle un projet?
- Participant·e 2
- Je voulais que les gens s’arrêtent, même cinq secondes, et qu’ils réalisent que l’environnement n’est pas « neutre ». Quelqu’un a choisi telle matière, telle ouverture, telle ligne, telle lumière, et ça agit sur toi.
Mon projet était une invitation à regarder. Dans mes images, il n’y a personne, parce que je voulais qu’on se concentre sur l’architecture, la lumière et les surfaces.
- Participant·e 4
- Je voulais comprendre comment la lumière artificielle touche tout le monde, et comment elle est liée à la pauvreté, à la surveillance et au manque d’infrastructures. Au départ, je pensais surtout en termes d’investissement : « Il manque de lumière, donc on néglige. » Puis j’ai découvert une autre couche : parfois, il y a, au contraire, des lumières plus fortes, liées à des logiques de surveillance. Entre les deux, il y a une contradiction que je voulais rendre visible.
Quand un endroit manque de lumière, cela crée un sentiment d’insécurité. Les gens sortent moins, et ça affecte particulièrement certains groupes, comme les femmes. Mais la lumière peut aussi effacer une partie de la ville quand elle sert surtout à contrôler.
- Participant·e 3
- Je voulais montrer qu’il y a des personnes qu’on ne voit pas ou à qui on ne parle pas. Elles sont un peu dans l’ombre, mais elles sont là, elles comptent et elles essaient de transmettre un message à travers la musique.
Maintenant, je fais beaucoup plus attention à la ville et aux gens qui jouent de la musique dehors. Les concerts connectent les gens. Je remarque aussi un contraste avec la technologie. On est tous sur nos téléphones dans le métro, comme si on n’avait plus besoin de contact. Le projet m’a rendu plus attentif à ces moments où la musique recrée une présence entre des inconnus.
Quelle place pour les jeunes dans la ville?
- Participant·e 3
- Il y a des jeunes à qui le bien-être de la ville tient à cœur et qui veulent découvrir et comprendre. J’aimerais qu’on évite les stéréotypes du type « les jeunes sont juste là pour faire du désordre ». On peut aussi contribuer à la ville.
Pour avoir un impact, il faut être plusieurs et agir collectivement. J’aimerais déjà faire en sorte que les gens se sentent moins seuls, qu’ils aient plus de contact entre eux. La technologie rend les gens gênés : on a peur de se parler. - Participant·e 4
- Les jeunes sont conscients des enjeux urbains, et on devrait leur donner plus de place pour agir. Notre avis est souvent demandé, mais, côté action, on ne nous fait pas toujours confiance. On n’a pas besoin d’être adulte ou formé pour avoir un point de vue. Tout le monde vit la ville différemment. Ce qui compte, c’est de rendre la recherche et les méthodes accessibles pour que plus de gens puissent participer.
- Participant·e 1
- Je pense que, comme jeunes adultes on peut changer les choses. Peut-être que je suis optimiste, mais on le voit déjà avec les grèves étudiantes qui soutiennent les personnes marginalisées. Des gens de mon âge prennent une journée pendant leurs études pour manifester et se réunir afin d’aider, et je trouve ça vraiment beau. Des grèves étudiantes ont déjà eu un impact important. On a ce pouvoir. Il faut juste s’y mettre.
Il faut aussi trouver une communauté parce que c’est plus facile ensemble. Quand on se réunit pour défendre une cause, il y a beaucoup plus de chances que le changement se produise.