Villes parallèles
La proposition d’Álvaro Siza et Roberto Collova pour Salemi
Le texte qui suit présente des œuvres issues de notre exposition L’atout de la ville c’est qu’elle n’a jamais été parfaite, qui se tient du 21 mai 2026 au 6 janvier 2026, accompagnés des notes manuscrites d’Álvaro Siza, qui ont été transcrites dans le cadre d’un projet collaboratif en cours.
En 1968, un séisme dans la vallée du Belice, en Sicile, détruit une grande partie de la ville de Salemi, perchée sur une colline. La majorité de la population s’installe ensuite dans la nouvelle ville en contrebas, tandis que les zones plus élevées, y compris la Chiesa Madre, église médiévale située au sommet, sont demeurées en ruine. Il ne reste plus que l’abside et quelques structures périphériques de cette église; le reste est réduit à un vaste amas de gravats et de fragments à proximité de la piazza Alicia.
Le programme de reconstruction mis en place repose sur la création de « villes parallèles », après une opération d’urgence destinée à installer des abris préfabriqués. Ces villes, généralement situées à très faible distance des anciennes, représentent peut-être l’application la plus significative {en ITALIE} des principes qui ont présidé aux villes nouvelles construites en Angleterre, puis en Suède, {aux Pays-Bas}.
L’expérience n’a pas été concluante, malgré les efforts déployés et la participation d’architectes d’une compétence incontestée. Deux tendances complémentaires se sont dessinées : la persistance du désir d’habiter la vieille ville et l’incapacité des nouveaux projets à susciter l’adhésion de la population dans le respect des formes traditionnelles de vie collective. La restauration de la vieille ville, ainsi que l’utilisation et la transformation des baraquements, ont donc pris essor {spontanément}, sans toutefois suffire à amorcer une dynamique de changement dans les villes nouvelles. L’effort pour [établir, mettre en œuvre, identifier et maintenir] (œuvres d’art urbain, bâtiments publics et activités culturelles. Transplantation de bâtiments anciens [sans oublier] la [structure] du tissu et l’image des nouveaux secteurs urbains).
C’est dans cet esprit de réappropriation et de {redécouverte} d’une identité propre que prennent forme des études historiques et environnementales sur ces villes anciennes et modestes, en ruines. Cet effort se traduit par la publication de monographies qui cherchent à « clarifier » les éléments identitaires encore présents, dont l’importance ne tient ni à leur taille ni à leur comparaison avec les grands monuments d’Italie et d’Europe en général. Salemi occupe une place prépondérante dans ce mouvement, en grande partie du fait de son statut de municipalité, et {en raison de l’importance directe} tout particulièrement de celle du maire, le Dr Caccio. Le [succès apparent] d’une monographie sur Salemi (Arqtos. Venise) [souligne] clairement l’importance [du rôle] de la culture, qui constitue toujours, pour une ville ou une petite ville, un fondement de son évolution et de son progrès (caractère indispensable).
Álvaro Siza, Croquis des villes de la vallée de la rivière Belice, en Sicile, détruites par le tremblement de terre de 1968, dans Carnet de croquis 62 : Sicilia, septembre 1980. Encre sur papier. ARCH290909.003, AP178.S2.1980.005, fonds Álvaro Siza, CCA. Don d’Álvaro Siza © Álvaro Siza
Après un atelier tenu au début des années 1980 sur la reconstruction de la vallée du Belice – où de nombreuses localités, en plus de Salemi, ont été détruites – Álvaro Siza et Roberto Collovà proposent des interventions minimales pour revitaliser le centre historique de Salemi. Leur projet vise à établir un lien de réciprocité entre l’église et la piazza, ainsi qu’à élargir la perception du site en réhabilitant les rues environnantes endommagées.
- Vue d’ensemble
- 1
- Le projet de restauration de l’église de Salemi a vu le jour en 1980 au séminaire du Belice, où je travaillais; aux côtés de (Roberto) Collovà, de (Nuno) Ribeiro Lopes et d’(Eduardo) Souto Moura, j’ai encadré un groupe d’étudiants dans le cadre d’un projet de restauration à Salemi.
- {Plan}
- 2
- Le plan établi après le séisme prévoit la construction d’une nouvelle ville sur l’autre versant de la vallée, face à la vieille ville, selon des principes qui n’ont {que peu ou} rien à voir avec la structure et le caractère singulier de celle-ci, son identité, ses modes de croissance et de transformation.
- {Photo}
- 3
- La mise en œuvre du plan n’a pas entièrement infléchi ces tendances, ce qui témoigne de leur cohérence et de leur persistance. Le résultat de la construction de la ville nouvelle est peu convaincant, tant sur le plan de la qualité que de l’adéquation aux besoins de la population à laquelle elle est destinée.
- {[Planification] Belice}
- 4
- Nous cherchons à prendre appui sur cet état de fait, à conforter la pérennité de la ville nouvelle et à soutenir les tendances qui se dessinent à partir des rapports antérieurs entre les deux centres urbains. Nous avons ainsi mené des études d’ensemble, fondées sur l’observation, la documentation et le contact direct avec la population, parallèlement à la réalisation de projets ponctuels. Il s’agissait, en quelque sorte, d’explorer des voies de réhabilitation et d’intégration par l’articulation de la planification et de l’a[rchitecture]. (complémentarité {dans tous les cas, travail de laboratoire}).
- {Église. École}
- 5
- L’un des projets envisagés portait sur la construction d’une école dans un îlot proche de l’église. Sa réalisation soulève des difficultés d’ordre opérationnel. Ce tissu complexe, en apparence homogène et extrêmement perméable, se distingue par la richesse des rapports entre espaces publics et privés. Nous y avons découvert ce que nous appelons un « sol archéologique » : les excavations à arcades qui constituent [B… e…] les fondations de la structure. Nous avons élargi l’étude à l’îlot entourant l’abside de l’église.
- {Autres projets}
- 6
- D’autres projets ont permis autant d’explorations visant à saisir pleinement {capter} l’essence de l’a[rchitecture] et de la structure urbaine de Salemi.
- 7
- {Interventions issues de l’étude}
Nous avons choisi de nouvelles typologies adaptées aux recherches menées et exploré, à travers les projets, ce « je-ne-sais-quoi » qui caractérise Salemi. Nous avons étudié les matériaux, les procédés de construction, les modes de vie et le travail, ainsi que tout ce qui avait changé auparavant; {y compris des observations sur ce qui} n’aurait pas dû changer. - {« Textures »}
- 8
- Toutes les églises effondrées ne peuvent être reconstruites; nous avons choisi de préserver celle-ci en tant qu’élément essentiel du caractère de Salemi. Son clocher concentre une grande part de ce qui présente un intérêt pour l’ensemble de la restauration. Le projet s’inscrivait dans un périmètre d’intervention plus vaste.
Plutôt que de reconstruire l’église, ce qui restait de l’ancienne nef a été conservé et transformé en une place publique à ciel ouvert qui prolonge la piazza Alicia. Quelques colonnes ont été redressées, mais la plupart des socles, laissés vides, évoquent l’espace intérieur d’origine par leur absence. Certains éléments structurels endommagés, tels que des murs et des dômes, ont été restaurés, tandis que des rampes et des cloisons vitrées ont été ajoutées pour délimiter les nouveaux espaces créés par les ruines.
- Une ruine s’esquisse-t-elle timidement, celle qui résiste au charme du plâtre qui s’effrite, d’une toiture irrégulière épousant les structures avec une remarquable aisance, et de la riche texture de modestes murs ajoutés?
- Restaurer, c’est toujours transformer — et détruire quelque chose; parfois considérablement…
- Ce que nous préconisons ici
- 4
- Le rapport de distance — l’ancien, consolidé; le nouveau, en voie de consolidation. Rapport de communication : technique de pointe — artisanat, en privilégiant ce dernier.
- 5
- Réduire les interventions au minimum — un nouveau « less is more », non dans le sens timoré ou complaisant qu’évoque Gregotti dans le dernier éditorial de Casabella, mais dans la recherche des aspects essentiels que des ajouts hâtifs ont occultés; je crois que des moments de grande intensité dans la conception viendront le suggérer. Le projet comme processus d’apprentissage de la ville
- 3
- Adapter les programmes aux structures, et non l’inverse.
- Nous croyons que la poursuite de cette étude — une mise en parallèle du nouveau et de l’ancien, de l’artisanat et des techniques nouvelles — peut faire émerger un projet transformateur, inclusif et non aseptisé, qui porte une idée de continuité dans la ville.
- […]
- 1
- Lecture de l’organisation spatiale
- 2
- Référence au décor
- 3
- Adaptation du programme
- 4
- Rapport ancien-nouveau
- 5
- Réduction au « minimum »
Des fragments provenant des ruines de l’église a été disséminée dans les rues environnantes, donnant ainsi un aperçu du site désert situé au sommet de la colline. Des pierres locales ont été utilisées pour restaurer la piazza réparer les rues et construire de nouveaux escaliers, rampes et seuils. Des lampadaires ont été installés dans tout le quartier, transformant ainsi le site en un environnement plus cohérent.
Le secteur de la Piazza Alicia connaît actuellement deux types de transformation.
D’une part, le projet de restauration structurelle et de conservation du CHÂTEAU et celui de « reconstruction » de l’espace rituel de l’ÉGLISE MÈRE répondent à une logique de préservation de l’intégrité du système formé par la place, le château, l’église, les rues et les espaces adjacents. Ils prennent néanmoins en compte la situation créée par le séisme, envisagée comme une forme particulière d’« innovation » propre à l’histoire récente de la ville.
D’autre part, les dispositions relatives à la région du Belice prévues par une loi récente (no 120 du 27 mars 1987), dont les auteurs entendaient réorienter l’effort de reconstruction, se traduisent presque partout par:
- Le recours généralisé à la « démolition-reconstruction », même lorsque des solutions de consolidation, de réparation, d’intégration et de transformation partielle seraient possibles, souvent en violation de l’article 2 du plan d’urbanisme (P.P.), qui n’autorise la démolition en zone A que pour des raisons structurelles et sanitaires avérées.
- Le remplacement généralisé et sans discernement des structures continues en maçonnerie par des ossatures en béton armé.
- L’uniformisation des hauteurs d’étage et des hauteurs totales des bâtiments, qui produit des silhouettes bâties continues, dépourvues de variations naturelles de hauteur.
- Le regroupement de petites unités bâties en de nouvelles unités plus vastes, entraînant la destruction des typologies d’habitat traditionnelles et de leurs riches possibilités de variation.
- L’introduction d’une distribution linéaire inadéquate (cage d’escalier et appartements), souvent mal adaptée à la petite taille de l’unité bâtie et à la complexité du contexte urbain.
- Une tendance à ne servir que l’« image » de la ville, dans une acception pittoresque, par l’emploi inapproprié de « matériaux » traditionnels, comme la pierre de taille, ou de « formes » traditionnelles, comme les corbeaux réalisés en béton armé, et par l’encouragement au dépouillement incontrôlé des quartiers anciens abandonnés, au risque de créer une ville factice, digne d’une carte postale.
Ce second type de transformation s’est désormais étendu à la quasi-totalité des quelques maisons qui subsistent sur la Piazza Alicia.
Nous avons été contraints de suivre ces évolutions après coup, sans aucune possibilité de contrôle et au gré de la disponibilité des propriétaires.
C’est avec embarras et difficulté que nous avons formulé des conseils et des suggestions au cas par cas.
Le projet de réhabilitation du quartier de Piano Cascio, situé à l’est de l’église, avait pour but de renforcer sa valeur patrimoniale et son habitabilité par la mise en place d’un plan de zonage basé sur les usages. Cet aspect du projet global n’a jamais été réalisé. Siza et Collovà ont cherché à revitaliser la ville en travaillant avec les conditions existantes — les structures, les espaces, les matériaux et, surtout, les ruines elles-mêmes – en s’y adaptant et en exploitant leurs potentialités d’usage et d’expérience.
Des dessins détaillés ont été réalisés afin de cerner chaque problème et d’y apporter une réponse réglementaire, mais nous avons dû faire preuve d’un réalisme excessif; aussi avons-nous conscience — non sans déception — d’avoir dû proposer davantage de « palliatifs » que de « solutions ».
Par conséquent, la marge de manœuvre permettant d’orienter les interventions des particuliers sur la Piazza Alicea a été nettement réduite dans le cadre de cette étude. Nous avons néanmoins voulu explorer ces possibilités en élaborant, pour chaque cas, des lignes directrices adaptées, ancrées dans la situation réelle — bien que celle-ci soit en rapide mutation.
Nous estimons par ailleurs que le travail accompli — dont cette étude ne rend pas compte dans son intégralité — peut avoir une portée plus générale pour l’ensemble de la ville, et qu’il faut le prolonger, tant à l’égard des problèmes les plus récurrents que des questions particulières, qui constituent autant de niveaux d’expérimentation nécessaires.
Reconstruire ou restaurer des parties de la ville ne signifie pas mettre en scène une image vraisemblable et rassurante, mais reconstituer et renouveler simultanément les modes de production de la ville elle-même; faire de la reconstruction une occasion de perfectionner et de rebâtir des savoir-faire, de la qualité des projets aux méthodes de construction.
Il importe d’aborder ce sujet lors de la présentation du projet de la Piazza Alicia, car nous avons rencontré des propriétaires très réceptifs à cette idée et fort étonnés d’apprendre que d’autres méthodes pouvaient être employées et d’autres solutions, souvent plus « normales », adoptées. Cela témoigne de l’absence totale de modèles de référence. Nous considérons que la reconstruction du centre historique est une question d’intérêt public, et non le résultat automatique d’incitatifs financiers accordés aux particuliers, encadrés seulement de manière sporadique par des directives fragiles et ponctuelles. La Ville devrait donc assumer la responsabilité de la qualité de la reconstruction, en tant que dimension publique du droit de chacun à rebâtir son logement. Un tel programme devrait être assorti d’objectifs précis et doté d’outils adaptés à une entreprise aussi délicate que difficile.
Voici les mesures qui nous paraissent essentielles :
- Sans préjudice des droits de chaque propriétaire, adopter des mesures de sauvegarde appropriées à l’égard des opérations en cours.
- Encourager et encadrer la réalisation de plusieurs projets privés de reconstruction soigneusement conçus, afin qu’ils puissent servir d’exemples, voire de manuels accessibles à tous.
- Constituer progressivement, au sein du service technique, une petite équipe efficace d’architectes et d’ingénieurs affectée à ces projets « ordinaires », aujourd’hui si difficiles à réaliser, qui puisse exercer un rôle de « généraliste » de la reconstruction dans le centre historique.
- Soutenir cet effort de formation par un accompagnement professionnel continu et rigoureux.
- Assurer une coordination rigoureuse entre les initiatives privées et les projets « publics » en cours et à venir.
- Exiger que les relevés sur lesquels reposent les projets soumis soient exécutés avec le plus haut degré de fiabilité et de compétence, sans se réduire à de simples formalités.
Traduit de l’anglais par Marie-France Thibault