La découverte des manques

Martien de Vletter esquisse un processus de description réparatrice

Le CCA recueille les idées sur l’architecture depuis 1979 dans le but de constituer une ressource productive pour les chercheurs du monde entier. L’ensemble du matériel entrant dans la collection est répertorié : les livres, périodiques, jouets et miniatures sont catalogués dans une base de données de bibliothèque; les photographies ainsi que les estampes et dessins sont enregistrés dans un système de gestion d’objets; les fonds d’archives, quant à eux, sont décrits dans des instruments de recherche1. Des descriptions sont créées afin d’identifier des objets ou des groupes de matériels, pour en assurer la gestion et le suivi et, enfin, pour les mettre à disposition aux fins de recherche.

Aujourd’hui, de nombreux musées et institutions de collectionnement mènent une réflexion sur leur rôle et leur influence dans la société, en particulier quant à la potentielle perpétuation des systèmes d’injustices et de l’exclusion. Les musées sont de plus en plus questionnés à propos de la provenance de leurs collections et de leurs pratiques de description : sont-ils neutres, et les descriptions peuvent-elles réellement être considérées comme objectives? Le musée lui-même a été établi comme partie d’un système culturel colonial qui soustrait des artéfacts à leur contexte d’origine pour ne les rendre souvent accessibles qu’à un groupe restreint de visiteurs et chercheurs. Et pourtant, le musée est aussi un espace propice à la réévaluation, à la réinvention et au réexamen des entités culturelles, autant que des politiques et processus de collectionnement et de description.

Nous n’avons jamais pris en compte le fait que, dans le contexte du CCA, être des gardiens d’archives et de photographies d’architectes, ou qu’acquérir des livres et des périodiques, était en soi un acte colonial et que nous avions indéniablement contribué à établir les canons de la blancheur en matière d’architecture. Dans nos stratégies de collectionnement, nous avons privilégié certains concepts, peuples et genres par rapport aux autres. À la lumière de cette prise de conscience, il est aujourd’hui impératif de revisiter notre stratégie de collectionnement autant que la question du quand et comment nous caractérisons nos objets. Ces descriptions sont produites quand les objets qu’elles décrivent entrent dans la collection et elles ont tendance à devenir permanentes; elles sont rarement révisées, même lorsque de la nouvelle recherche sur les objets devient disponible2. Dans le cas de domaines de connaissance où les termes évoluent rapidement (que l’on pense, par exemple, aux études portant sur le genre), les processus de catalogage ne peuvent s’adapter en permanence, la somme de recherches nécessaire s’avérant tout simplement trop importante. Les descriptions de collection ne sont donc jamais totalement à jour, et constituent ainsi elles-mêmes des enregistrements historiques. Pendant longtemps, nous ne nous sommes pas interrogés sur la dimension de perpétuation des injustices et de l’exclusion inhérente à ces descriptions. Les choses changent. Nous travaillons actuellement à une diversification des descriptions pour qu’elles rendent accessible des aspects pertinents, mais par ailleurs négligés, de l’histoire d’un objet, et, plus important encore, qu’elles les rendent découvrables.

Les pratiques descriptives ne sont pas neutres, contrairement à ce que nous avons longtemps pensé. Dans une introduction à Archival Science en 2002, la spécialiste de la photographie Joan Schwartz et l’archiviste Terry Cook écrivent que la pensée moderniste a mené à la notion positive de la description vue comme un acte neutre et de l’archiviste comme un « intermédiaire impartial [et] intègre entre le créateur et le chercheur ». Cependant, poursuivent-ils, « la pensée archivistique postmoderne commande à la profession d’accepter qu’elle ne peut échapper à la subjectivité de l’exécution en prétendant à l’objectivité des systèmes et des normes3 ». Les standards de catalogage et de description du CCA posent aujourd’hui des questions relevant d’une « hiérarchie de l’uniformité », expression que l’on doit à Hope A. Olson, professeure en études de l’information qui examine les préjugés inhérents aux systèmes de classification4. Les hiérarchies, en particulier dans le vocabulaire contrôlé d’une base de données de bibliothèque, privilégient le « premier terme » ou une caractéristique unique d’un objet; ce vocabulaire est, bien évidemment, façonné par les structures de pouvoir culturel et social. Qu’est-ce qui fait qu’un objet ou une personne est d’abord défini par une caractéristique ou un contexte plutôt que d’autres? Cette question est d’une importance capitale, parce que du choix des termes descriptifs dépend le résultat d’une recherche dans une base de données.


  1. Depuis 1999, les matériels dans la collection de la bibliothèque étaient catalogués dans la base de données Horizon. Le CCA a récemment effectué une migration de ces enregistrements vers une nouvelle plateforme, WMS, tandis que les photographies, les dessins et estampes et les archives sont décrits sur TMS. Les données archivistiques sont en cours de migration vers un système de gestion des archives appelé ArchiveSpace. Ces bases de données « alimentent » l’interface d’accès en ligne, hébergée sur le site Web du CCA.  

  2. Les pratiques de description en bibliothéconomie sont historiquement plus structurées et normalisées que celles existant en muséologie, pour des objets comme les photographies, les estampes et les dessins. En archivistique, les pratiques de description sont tout à fait différentes. Ce n’est que récemment qu’elles ont été revues pour remédier aux problèmes d’injustice et d’exclusion, comme on le voit par exemple dans Archives for Black Lives in Philadelphia (octobre 2019), une ressource compilée par le Anti-Racist Description Working Group. 

  3. Joan M. Schwartz et Terry Cook, « Archives, Records, and Power: From (Postmodern) Theory to (Archival) Performance », Archival Science, vol. 2 (2002), p. 176. 

  4. Heather Lember, Suzanne Lipkin et Richard Jung Lee, « Radical Cataloging: From words to action », in « Libraries, Information and the Right to the city: Proceedings of the 2013 LACUNY Institute », numéro spécial, Urban Library Journal, vol. 19, no. 1 (2013), p. 2, https://academicworks.cuny.edu/ulj/vol19/iss1/7/. 

La description de l’objet de la photographie de Gordon Matta-Clark (PHCON2002:0016:013:020:009) telle qu’affichée sur cca.qc.ca/search. Capture d’écran © CCA. Photographie © Succession de Gordon Matta-Clark

Par exemple, alors qu’il y a tant à voir et à décrire dans cette photographie prise par Gordon Matta-Clark en 1972, notre légende, qui indique uniquement un lieu indifférencié, est minimale et ainsi elle ne propose pas une grande variété de possibilités qui élargiraient la découvrabilité.

Décrire les objets sous l’angle de leur seule individualité aboutit également à une perte de contexte, spécialement dans la manière dont ils peuvent être consultés en ligne. La photographie ci-dessus fait en réalité partie d’une collection de centaines de diapositives prises par Matta-Clark au cours de ses voyages, dont une sélection seulement a été numérisée. Malgré les possibilités infinies de lier une page ou un site Web à d’autres, voir une photographie historique comme une reproduction en ligne n’est pas une expérience comparable à son examen dans notre salle d’étude, et encore moins que de se faire présenter l’œuvre par un conservateur, un libraire ou un archiviste comme tel était l’usage jusqu’à ce que les sites Web et leurs catalogues en ligne ne prennent le relais. Le conservateur donnait le contexte au chercheur, ou était disponible pour en discuter, ce qui permettait d’avoir des descriptions de catalogue succinctes (elles servaient à localiser les œuvres des conversations futures). Dans l’espace virtuel, le contexte se perd, puisque vous n’avez accès qu’aux informations écrites présentées. Dans l’espace physique d’une salle d’étude, ce contexte peut être enfoui dans le matériel de référence – les dossiers papier d’acquisition et les documents de recherche classés dans les tiroirs ou les systèmes d’indexage –, mais il est bien présent.

Pour revenir à nos pratiques de collectionnement et de questions de description, les enfants de l’architecte argentin Amancio Williams (1913-1989) ont récemment fait don au CCA de ce que l’on appelle les « archives Williams ». Le CCA a été critiqué sur Instagram par Couplings Tactic (initiative d’Inés Toscano, vouée à la recherche et au recensement des couples en architecture, soulignant que souvent les femmes sont passées sous silence) et invité à s’assurer que Delfina Gálvez Bunge, conjointe d’Amancio Williams, soit considérée comme contributrice à parts égales de l’œuvre de ce dernier1. L’architecture est une discipline intrinsèquement collaborative, et pourtant dans les descriptions d’archives en la matière, une seule personne a tendance à être mentionnée, et la transmission du savoir ou de la collaboration n’entre pas en ligne de compte. Mais certains architectes, toutefois, se sont montrés explicites dans la définition des contributions constitutives de leurs réalisations. Álvaro Siza, par exemple, a insisté lors du transfert de ses archives au CCA pour que soient mentionnés et reconnus les architectes travaillant avec lui. Mais tous les architectes n’ont pas cette exigence.

Pourquoi la production de descriptions à la fois justes et inclusives revêt-elle une importance à nos yeux? Les descriptions de collection sont essentielles pour la découverte de sources et d’idées, l’élargissement de l’accès et donc, l’avancée de la connaissance. Elles sont également contextuelles, caractérisées par la géographie et l’époque. Se poser la question de nos descriptions peut contribuer à une évolution des pratiques de recherche et à la remise en cause de concepts possiblement tendancieux, mais communément admis de longue date. Les processus de catalogage et la production des descriptions de collection sont autant le fruit que le moteur de la recherche : en ce sens, ils se doivent d’être continuellement sujets à révision. Les présentations d’objets n’étant pas mises à jour fréquemment et les descriptifs en ligne étant plus simples à trouver que les résultats de recherche dans un article savant, celles et ceux ayant la responsabilité de rédiger de nouvelles caractérisations d’objets doivent avoir une conscience beaucoup plus aiguë de l’impact des récits, présomptions et modèles. Le langage compte, d’autant plus dans notre univers numérique où les algorithmes sont basés sur lui.

Au CCA, nous n’avons pas fini d’en apprendre sur les limites des moteurs et interfaces de recherche, ainsi que sur les bases de données dans lesquelles ils puisent. Comme utilisateur, on ne peut savoir comment et jusqu’à quel point un moteur de recherche explore une base de données et, partant, si les résultats potentiels s’affichent dans leur totalité. La cartographie de ces bases et la migration des données à travers le temps se sont avérées problématiques, nombre d’informations conservées dans les bases de données du CCA n’apparaissant pas dans les résultats de recherches en ligne et demeurant donc invisibles. Les limites des outils de recherche, ou la manipulation de nos requêtes posent également problème. Une question de langage devient une question d’algorithme.

Le projet de Catalogage critique, lancé au CCA en septembre 2020, est une analyse en profondeur de nos pratiques actuelles en matière de description d’objets et peut servir de modèle concernant les activités de collectionnement au sens large de l’institution à l’avenir. Le Catalogage critique vise à mettre en œuvre des stratégies de description et de métadonnées inclusives pour améliorer la découvrabilité2. Le projet a démarré par le recensement du langage le plus préjudiciable utilisé dans les différents descriptifs relatifs à la collection du CCA – par exemple, des mots comme esclave, Indien, albinos et serviteur –, et nous avons aujourd’hui commencé à passer en revue les premiers titres construits (c’est-à-dire le titre assigné par le catalogueur, et non le titre original donné par l’artiste) dans les dossiers de la collection de photographies. Les mots et la terminologie que nous recherchons sont définis par différentes listes échangées entre bibliothécaires et archivistes, comme le Harmful Description Lexicon créé par la Princeton University.


  1. « Couplings: Love & Architecture », www.couplingstactic.com.  

  2. Les termes catalogage critique, catalogage éthique, catalogage radical et catalogage réfléchi sont employés de façon interchangeable pour exprimer la même notion.  

La description de l’objet de la photographie de Walker Evans (PH1981:0225) telle qu’affichée sur cca.qc.ca/search. Capture d’écran © CCA. Photographie © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art.

La photographie ci-dessus, prise par Walker Evans, porte un titre construit utilisé également dans de nombreuses autres collections. L’équipe a entrepris de comparer les descriptions employées ailleurs et a décidé non seulement de remplacer le mot « esclave » par « personne asservie », conformément aux meilleures pratiques, mais aussi le mot « quartiers » par « logement ». Nous nous sommes aperçus que certains mots sont considérés dommageables dans un contexte particulier, mais ne prêtent pas à conséquence dans d’autres. « Péon », par exemple, a une connotation négative dans un contexte nord-américain, mais pas nécessairement en Inde1. Ce qui signifie que nous devons être prudents quand nous appliquons ou changeons des règles descriptives à travers les collections. Dans une démarche similaire, nous souhaitons travailler sur le langage associé aux populations autochtones, ce qui nécessite recherches et échanges avec les communautés et experts dans ce domaine.


  1. L’utilisation du terme « péon » sera développée dans un prochain article, qui sera publié sur le site Web du CCA au début de 2022. 

La description de l’objet de la photographie de W. K. Vickery (PH1979:0123) telle qu’affichée sur cca.qc.ca/search. Capture d’écran © CCA. Photographie de la Collection du CCA

Le titre inscrit pour cette œuvre de 1883 est « Mission Towers, Santa Barbara. Indien au labour. » Mais qui l’a rédigé et a décrit cette pièce? Pour être en mesure de proposer une description plus inclusive, il nous faut approfondir notre connaissance des communautés autochtones de Santa Barbara à cette époque et décider si nous mettons de l’avant l’activité de labourage ou l’architecture.

La prochaine étape, plus complexe, du projet de Catalogage critique vient tout juste de commencer : il s’agit de déceler les concepts problématiques, mais couramment utilisés et de déterminer les manques. N’avoir aucune description, ou avec des informations incomplètes, peut s’avérer aussi difficile qu’en avoir une comportant un langage délétère. Dans bien des cas, c’est une combinaison des deux à laquelle nous sommes confrontés. Dans les prochains mois, nous ferons état de cas de figure qui montrent bien les limites des descriptions et du langage, et qui témoignent aussi de la valeur qu’ajoute une révision donnant à l’information véhiculée une dimension accrue d’inclusion. Nous détaillerons les problèmes auxquels nous faisons face quant à l’absence de description ou à la façon dont le langage peut induire lecteurs ou chercheurs en erreur. De toute évidence, il y a dans notre catalogue de nombreuses entrées incomplètes ou minimalistes, ce qui ne facilite pas l’accès au matériel. Mais il existe de multiples possibilités d’améliorer les descriptions. Le but du Catalogage critique (ou le processus de description réparatrice) est de nous attaquer précisément aux problématiques d’injustice et d’exclusion.

Le travail d’interprétation est traditionnellement le champ d’action du chercheur, qui situe un objet dans le contexte d’un discours bien précis. C’est un exercice différent du processus technique de catalogage ou de description, qui est habituellement du ressort du catalogueur ou de l’archiviste, qui s’efforce de normaliser le langage et d’employer une terminologie uniforme (métadonnées) pour des entrées multiples, ceci afin d’assurer la découvrabilité de l’ensemble des pièces associées à un sujet. Les sujets existent à différents niveaux – il y a celui du logement des personnes asservies et ceux, plus pointus, de ce même logement à des périodes et dans des lieux précis –, et le langage qui nourrit les métadonnées doit fonctionner uniformément dans cette hiérarchisation. Néanmoins, la démarche d’interprétation est aujourd’hui menée en parallèle avec celle du catalogage. L’une soutient l’autre, les fonctions se rejoignent, et le travail d’interprétation met au jour des insensibilités, des préjugés et des logiques qui doivent être pris en compte lors du catalogage.

Une série d’articles à être publiés dans les prochains mois donnera l’occasion de poursuivre la réflexion sur la valeur de l’interprétation en lien avec la pratique technique du catalogage. Ces questionnements aident le CCA à créer des descriptions constructives et inclusives afin d’améliorer la découvrabilité des histoires, récits et contextes qui autrement n’apparaîtraient pas dans les caractérisations d’objets. Nous vous invitons vous, lecteurs et lectrices, à vous interroger, critiquer, et à réagir à notre initiative.

Je souhaite remercier et saluer l’équipe avec laquelle j’ai entrepris la démarche de catalogage critique : Caroline Dagbert, Christine Lefrancq, Hester Keijser, Jennifer Préfontaine et Mary Gordon. J’exprime également ma gratitude à Matthew Kalil, Albert Ferré et Claire Lubell pour leurs précieuses révisions.

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