Comment ne pas faire de dégâts

Journaux intimes conflictuels par Amélie de Bonnières, Lev Bratishenko, Sophie Weston Chien, Marianna Janowicz, Swati Janu, Charlotte Malterre-Barthes, Mariana Meneguetti, Bailey Morgan Brown Mitchell, Loránd Mittay, Samarth Vachhrajani

Ceci fera à peine mal.

Il n’est pas facile d’accepter que notre profession cause des dégâts. Nous aimons penser que nous sommes de bonnes personnes – et la plupart d’entre nous le sont. Mais nous vivons dans des systèmes que nous n’avons pas choisis, que nous nous sentons incapables de changer ou que nous ne percevons peut-être même pas. Lorsque nous causons du tort à d’autres êtres vivants, au monde qui soutient nos corps, à des cultures, ou même à nous-mêmes en tant qu’architectes, c’est le plus souvent parce qu’il semble que nous n’ayons pas le choix.

Suivre un éventuel parcours professionnel d’architecte est une façon d’explorer cet univers de souffrance. Ce voyage commence par les premiers chocs nés de la rencontre avec la culture architecturale, puis se poursuit par la routine des premiers emplois, puis par la recherche d’autres façons d’être un architecte – en recouvrant son pouvoir d’action et en étant capable de choisir le type de dégât que l’on va faire. En milieu et en fin de carrière, pour les personnes dont la détermination, la créativité ou les privilèges leur permettent de rester dans la pratique, le pouvoir s’accroît et de nouvelles possibilités de créer des pratiques alternatives s’offrent à eux, ainsi que d’autres tentations de céder à la complaisance et aux bénéfices de la complicité.

Quels que soient nos choix, nous ferons des dégâts. À chaque instant, il est possible de choisir d’en faire moins et d’accepter la responsabilité de réparer le mal que nous faisons. Il n’est jamais trop tard, ni trop tôt.

Nous espérons que vous vous reconnaîtrez dans certaines de ces paroles.

1. Journal d’une étudiante

Cher Journal,

La première semaine est finie! C’était tellement excitant, même si les cours de Structures étaient ennuyeux, mais je suppose qu’il est important pour moi d’apprendre ces trucs. Dans mon studio, nous travaillons à la conception d’un petit pavillon dans un parc, et j’ai hâte de voir comment les habitants utilisent déjà le parc. De quoi ont-ils besoin? Je veux que mon architecture soit utile. J’adore être au studio et même tard le soir, quand je vois d’autres étudiants traîner dehors sur la pelouse, j’ai envie de continuer à travailler. Tout le monde semble aussi enthousiaste que moi et c’est un sentiment particulier de travailler ensemble, exactement de la même manière. Les étudiants d’autres disciplines ne comprennent tout simplement pas ça.

Je suis impatiente de concevoir enfin quelque chose, un vrai projet d’architecture, mais c’est tellement de travail et parfois l’épuisement prend le dessus. Les tuteurs et le professeur Wiseman parlent beaucoup de « forme », mais ils ne semblent pas s’intéresser au parc en tant qu’espace concret avec des personnes réelles. L’architecture ne se rapporte-t-elle pas directement aux gens?

Cher Journal,

Cela fait quatre semaines que le semestre a commencé et je remarque des trucs dérangeants. Wiseman ne semble pas se soucier de ce qui nous intéresse. Pour mon projet de pavillon, j’ai réalisé que de nombreux membres de la communauté apprécient les espaces verts ouverts et souhaitent plus de places assises dans le parc. Mais tous les autres conçoivent des bâtiments cool, grands et imposants et reçoivent tant d’éloges, et je ne comprends pas ce qu’ils veulent dire quand ils commentent mon travail. J’ai l’impression de ne pas être à ma place. Ne suis-je pas assez ambitieuse? L’architecture signifie-t-elle toujours construire quelque chose de nouveau?

Cher Journal,

Première critique aujourd’hui… En y allant, je me sentais si fière de tout le travail et la recherche réalisés, en particulier d’être allée frapper aux portes (ce qui était un peu effrayant) et d’avoir demander aux gens de me parler de ce qu’ils voulaient dans le parc. J’avais l’impression d’avoir vraiment essayé, mais j’ai reçu une si mauvaise critique. Chaque fois que j’évoquais cette partie du projet, les détracteurs m’ignoraient (tous des mecs d’ailleurs), comme s’ils ne comprenaient pas ma langue, puis ils revenaient encore et encore sur les plans et les sections. C’est quoi cette obsession des sections? Ils m’ont à peine posé des questions et se contentaient de parler entre eux.

Cher Journal,

Le semestre est presque terminé et j’ai le sentiment que mes professeurs pourraient me laisser tomber. Wiseman m’a même suggéré de changer de diplôme. C’était horrible, comme si j’avais échoué. Mais à qui ai-je fait faux bond? Je veux leur prouver qu’ils ont tort. La nuit dernière, je me suis endormie sur mon bureau à 2h30 du matin en faisant une maquette (tout le monde en parle aujourd’hui, ce qui est cool). Quand je me suis réveillée, quelqu’un m’avait recouverte d’une veste. C’était sympa. Le semestre a été épuisant, je n’ai pas pu parler à maman du tout, et elle m’a appelée trois fois cette semaine. Je me sens mal. Je devrais les appeler, elle et grand-mère. J’ai beaucoup réfléchi à la question de savoir si j’allais finir l’école d’architecture. Est-ce que tout ceci me convient?

2. Journal d’un stagiaire

Cher Journal,

Derek m’a demandé d’aller chercher du café, puis il est parti à une réunion et m’a dit d’écrire un courriel au client du projet de l’école, mais il a dit ensuite que je devais lui envoyer le courriel avant de l’envoyer au client. Puis, il me l’a renvoyé entièrement réécrit. Pourquoi ne l’envoie-t-il pas lui-même? Ça prend plus de temps de le corriger! Bon, j’ai compris, je suis ici pour apprendre. Mais c’est aussi tellement humiliant. Et il m’a demandé de venir le lendemain matin à 6 heures pour préparer la réunion de 9 heures avec un développeur, installer la salle, imprimer trois jeux de tous les dessins, aller chercher l’énorme maquette dans la salle des maquettes, brancher l’ordinateur et le projecteur. Cela signifie que j’ai dû prendre le train de minuit (plein de types bizarres) pour rentrer chez moi. J’écris ceci à une heure du matin. Maintenant, j’ai juste le temps de dormir trois heures, avant de prendre le premier train du retour.

Cher Journal,

Ce matin, Derek est arrivé alors que j’apportais la maquette et il a changé tout le projet une heure avant la réunion. Il m’a dit de mettre à jour la maquette et quand j’ai évoqué l’idée d’assister à la réunion, il a juste rigolé et dit « les stagiaires n’y vont pas ». J’ai donc passé toute la réunion à apporter une par une les pièces de la maquette mises à jour pendant qu’il présentait le truc que j’avais fait hier. Je suppose que puisque je ne suis pas rémunéré et qu’ils m’ont fait enregistrer comme « indépendant », je peux juste m’en aller? Lol, j’aimerais bien. J’ai quand même eu une carte de métro gratuite.

Cher Journal,

Aujourd’hui, Derek m’a crié dessus devant tout le monde au bureau, parce qu’il a dit que les trappes pour le contreplaqué que j’avais dessinées avec Revit se retrouvaient dans le mauvais sens. Et puis je n’ai pas eu le temps de le modifier parce qu’un autre associé m’a demandé d’aller chez lui pour aider sa femme à réparer leur machine à laver. Honnêtement, c’était cool parce que j’ai pu sortir du bureau pendant trois heures. Nous n’avons pas trouvé comment réparer la machine à laver, mais elle m’a offert une collation.

Cher Journal,

Argh, Derek a appelé Jay du nom d’un autre Indien au travail. Je ne savais pas quoi faire, alors je suis parti, mais maintenant j’ai honte. C’est comme la fois où Derek a dit à Maria de prendre le compte-rendu de la réunion alors qu’elle était la seule femme présente. Quand elle me l’a dit, elle semblait vraiment bouleversée, mais elle ne pouvait pas dire non, alors elle l’a fait. Je me sentais incapable dire quoi que ce soit.

Cher Journal,

Désolée de te négliger, le travail a été si intense. J’ai raté mon rendez-vous chez le médecin hier parce que j’ai dû faire un millier de versions du projet de concours en mousse bleue de toiture. C’était amusant en fait, mais les fumées m’ont rendu malade. C’est agréable de travailler dans la salle des maquettes : je peux écouter de la musique et je n’entends pas de cris. Ce qui est cool avec le concours, c’est que (même si les heures supplémentaires ne sont pas payées), il y a eu de la pizza gratuite tous les soirs de la semaine. Et juste après la remise du rapport, il y a la fête du bureau. J’ai hâte d’y être!

Consultez et enrichissez le manuel de résistance du bureau. Nom d’utilisateur : commentnepasfairededegats, mot de passe : bananass

Cher Journal,

Même si Derek ne m’a pas crédité dans l’équipe du projet pour le concours, je suis si fier du travail que nous avons fait. Je pense que nous allons gagner. La façade est magnifique, tout en bardage acier COR-TEN. Quand j’en ai parlé à Aaron, il m’a jeté un regard étrange et a commencé à dire que tous ses oncles travaillaient dans une fonderie et que c’était très mauvais. Je n’en avais aucune idée. Nous avons choisi ce matériau parce qu’il est beau. On n’a jamais parlé de son lieu d’origine ni de son fabricant. Est-ce qu’on utiliserait de l’acier d’ici, est-ce que tout ne vient pas de Chine? Je suppose qu’une fois que nous aurons gagné, nous devrons régler ça. La fête du bureau n’a pas été aussi agréable que je l’espérais. Tous les associés étaient bourrés et l’un d’entre eux a été un peu trop entreprenant avec Maria et lui a dit des choses vraiment embarrassantes. Elle est partie, et je me suis senti mal de n’avoir rien dit à nouveau. Quelqu’un a vomi sur l’imprimante.

3. Journal du premier emploi

Cher Journal,

C’était ma première semaine complète à titre d’architecte qualifiée. Cela ne change pas grand-chose, sauf qu’à présent, j’ai une vraie responsabilité si un projet tourne mal. J’ai passé la matinée à parcourir le système de spécifications. C’est comme une énorme liste de courses. Puis il y a eu un « déjeuner-conférence » avec un représentant d’une entreprise sidérurgique qui a parlé des avantages de l’acier par rapport au béton : plus rapide, recyclable et réutilisable. Lorsqu’ils ont montré la comparaison de l’empreinte carbone, j’ai voulu poser des questions sur le bois lamellé-croisé, mais j’étais trop timide. Je viens juste de commencer ici.


Cher Journal,

Nous avons lancé un projet d’extension d’une école en utilisant une structure en acier. J’ai appelé le représentant commercial et il m’a beaucoup aidée, me conseillant sur les bons produits et les éléments à utiliser. J’ai essayé de convaincre Carlotta avec une étude de faisabilité pour utiliser du bois à la place, mais elle a dit que le client ne dépenserait jamais de l’argent en plus. J’ai au moins essayé, mais pourquoi n’a-t-elle pas demandé au client?

J’ai fait des recherches sur les meilleures façons de protéger les poutres en acier contre le feu et il semble que l’inspecteur du contrôle des bâtiments, l’ingénieur en structure et le responsable de la sécurité incendie aient chacun leur propre manière « correcte » de procéder. Mais le client ne veut utiliser que la méthode conforme la moins chère. Ce sera donc du plâtre à base de ciment.

Mercredi, je me suis rendue sur le chantier et j’ai parlé de l’ignifugation avec le contremaître. Il n’avait jamais utilisé cette méthode auparavant, il était donc sceptique et cela semblait un peu personnel. Comme j’avais eu l’idée stupide de porter une jupe, quelqu’un sur le chantier m’a fait une blague alors que j’étais sur le point de monter à l’échelle. À partir de maintenant, j’enfilerais un pantalon pour les visites de chantier.

Cher Journal,

Le vieux bâtiment de l’école a de belles fenêtres en acier. J’en ai fait l’inventaire. De nombreux cadres sont maintenant déformés et certains ne ferment pas correctement car des couches de peinture se sont accumulées dans les joints. Nous allons proposer d’installer des fenêtres identiques en métal à double vitrage pour améliorer les performances thermiques du bâtiment. J’ai cherché sur le site Web pour savoir d’où vient le nouvel acier, mais je n’ai rien trouvé. J’ai appelé le représentant commercial qui m’a dit que l’acier provenait d’une fonderie « certifiée et contrôlée ». Qui fait ces vérifications?

Cher Journal,

L’agent du Bureau de la conservation a dit que nous ne pouvions pas changer les fenêtres parce que le bâtiment est classé au patrimoine. Je ne comprends pas, nous avons choisi exactement le même type de fenêtres, fabriquées avec les mêmes matériaux et le même profil de cadre. Le double vitrage aurait été une énorme amélioration sur le plan thermique et environnemental. Mon patron a dit que ce n’était pas grave, car nous économiserons du carbone intégré en conservant les fenêtres existantes et nous pourrons limiter les pertes de chaleur en isolant le toit. J’ai cherché des panneaux isolants dans le cahier des charges et j’en ai trouvé des bons. J’espère qu’ils ne seront pas trop chers. Après, durant le dîner, Éric a dit qu’ils sont à base de pétrole et qu’ils pourraient mettre cinq cents ans à se décomposer. Oups. J’ai trouvé de l’isolation en chanvre à montrer au client comme autre solution, et cette fois Carlotta a accepté. Je devrais rejoindre le comité de durabilité que d’autres jeunes architectes viennent de créer.

Cher Journal,

Je suis tellement frustrée. Le client a finalement accepté d’utiliser l’isolation en chanvre même si c’était un tout petit peu plus cher. J’étais aux anges quand j’ai quitté la réunion, mais il s’avère qu’il y a un problème de chaîne d’approvisionnement et que nous ne pourrons pas obtenir le produit avant six mois! Nous utilisons donc à nouveau les panneaux standards. Lorsque je me suis rendue sur le chantier aujourd’hui, les ouvriers étaient en train de les découper et le chef de chantier m’a dit de porter l’EPI et un masque à cause des émanations. Mais la plupart des ouvriers n’en portaient pas. Peut-être avaient-ils trop chaud? Lorsque j’en ai parlé au chef de chantier, il n’a pas eu l’air de s’en soucier. J’aurais peut-être dû vérifier auprès du fabricant si ces fumées étaient un problème. Était-ce mon travail de le faire?

4. Journal de mi-carrière

Cher Journal,

Après notre réunion syndicale hebdomadaire, j’ai reçu un appel très intéressant de quelqu’un de Hefei. J’ai répondu dans mon chinois élémentaire et je crois qu’ils veulent que je conçoive un centre du patrimoine pour le village d’où vient ma famille. Je ne sais pas si je dois accepter. J’ai l’impression d’avoir été aux États-Unis trop longtemps.

Cher Journal,

Je vais me lancer dans le projet Hefei. Je veux renouer avec ma famille chinoise et apprendre les styles vernaculaires, ce que je n’ai jamais eu l’occasion de faire durant mes études. Je me souviens à peine de l’aspect de la ville, j’ai l’impression qu’avec tout le modernisme qu’on m’a enseigné, tout se confond dans ma mémoire. Hier soir, j’ai regardé une conférence de Menna Agha où elle parle d’épistémicide, la destruction des connaissances existantes. Cela m’a vraiment touché. Dans mon cas, c’est de l’effacement par assimilation. Une sorte de violence, je suppose, mais je n’y avais jamais pensé de cette façon.

À l’école, je ne pouvais même pas retourner en Chine dans le cadre d’un échange, Rome était la seule option d’étude à l’étranger pour moi.

Cher Journal,

Je reviens d’une visite de l’école primaire que le bureau a terminée il y a cinq ans. Nous avons eu raison d’inclure l’entretien post-occupation dans le contrat : 10 % de nos honoraires pour l’entretien et les réparations pendant les 150 prochaines années de vie du bâtiment. Jusqu’à présent, nous n’avions ajouté qu’une rampe d’accès à l’une des entrées, mais après avoir parlé avec les enfants, les parents et les enseignants, il est clair que nous devons les aider à adapter le bâtiment. Il y a de plus en plus de familles de migrants ici et l’école les intègre de manière intelligente, mais beaucoup d’espaces pourraient trouver une meilleure utilisation. J’y retournerai dans quelques semaines pour un autre atelier. Le budget est serré, mais le financement du Carceral Abolishment Amendment Package (amendements relatifs à l’abolition de la peine de mort) rend les choses beaucoup plus faciles. Je n’arrive pas à imaginer tout l’argent que nous gaspillions pour la police et les prisons! Il y a dix ans, quand j’étais à HIK, ils appelaient leurs projets de prisons « Justice Design » (design de la justice). Ils ont fait tellement de lobbying contre le projet de loi d’abolition et je me sens si gênée d’avoir travaillé pour eux. Je me souviens d’avoir parlé à ce chef de projet de mes doutes sur le système carcéral et de la manière dont il a souri en disant que ce travail payait mon salaire. Bon sang, ça m’a fait du bien de quitter ce bureau. Je ne le mentionne même plus sur mon CV.

Cher Journal,

Je viens de rentrer de Chine, où j’ai pu aller voir le site à Hefei et rencontrer des artisans dans d’autres régions de l’Anhui. C’était incroyable et vraiment, vraiment difficile : je n’ai pas le bon vocabulaire pour parler de fabrication et de construction en chinois. Tous les mots que j’ai appris à l’école n’ont aucun sens pour les constructeurs. Et sans mots précis, ma relation à la conception était totalement différente. J’ai l’impression d’avoir trop dit oui, car il était si difficile de discuter. Je me suis sentie déresponsabilisée, et totalement éloignée de mes ancêtres et du savoir qu’ils détenaient. Je continue à me demander ce que Nai Nai penserait de tout cela, et si elle comprendrait le design.

Cher Journal,

Je suis tellement fatiguée. Hier, nous avons organisé notre deuxième atelier à l’école et il a duré jusqu’à 21 heures. Il va être très difficile de répondre aux besoins des élèves et des enseignants tout en tenant compte des restrictions de notre fonds du Carceral Abolishment Amendment Package. Nous venons d’apprendre que le nombre d’inscriptions augmentera de 20% l’année prochaine, et nous devons donc trouver le moyen de construire cinq salles de classe supplémentaires. L’argent du CAAP ne peut être utilisé que pour les réparations et la maintenance, nous devons donc « réparer pour agrandir » afin de créer de la place pour tous les élèves. J’espère que nous pourrons utiliser cette restriction pour agrandir l’atelier de design de l’école afin que les enfants puissent passer plus de temps à construire à l’extérieur.

5. Journal d’une architecte éminente

Cher Journal,

J’ai fait des dégâts. Mais de la résistance aussi. Il y a eu des moments où c’était futile, mais beaucoup d’autres où c’était révolutionnaire – des points tournants que j’ai commencé à appeler des moments de résistance lors de mes conférences. Ces moments ont défini ma carrière et ont fait ma vie. Dans un monde où le mal est omniprésent, la résistance est possible à tout moment.

Cher Journal,

Je me souviens du moment où nous avons décidé de rejoindre l’Alliance for Equitable Licensure (Alliance pour une licence équitable) et où j’ai renoncé à ma licence – refusant de mener à bien des projets tant que les frais de licence et les exigences en matière d’examen n’étaient pas plus équitables – cela a nous a vraiment nui. Nous avons perdu dix-sept projets cette année-là à cause de cela et nous avons été près de faire faillite. Lorsque Architects for Resistance to Climate Harm (Architectes pour la résistance aux dommages climatiques) a relevé le défi de la réforme des examens pendant la grève du permis, il a fallu six mois de débats sur les sous-thèmes à inclure pour parvenir à un consensus sur le chapitre « Build Less », ainsi qu’une équipe de neuf chercheurs travaillant pendant six mois pour étudier la situation réelle des chaînes d’approvisionnement mondiales et des modèles d’extraction.

Cher Journal,

Je repense avec émotion aux soupers pris en compagnie du personnel d’entretien des bâtiments au fil des ans, surtout avant qu’ils ne rejoignent tous le cabinet à temps plein. Tant de confiance et de connaissances se sont créées autour de cette table, augmentant finalement la longévité et la maintenabilité de nos projets. Rétrospectivement, le fait de reconnaître que j’étais aussi une travailleuse de la construction a été l’un des tournants les plus importants de ma vie.

Jeu de la solidarité : rassemblez vos amis et jouez en vous aidant du pouvoir du collectif. Téléchargez une copie papier. Ne soyez pas déçu si vous ne gagnez jamais.

Cher Journal,

Au sein de mon équipe de design, nous avons tranquillement commencé à intégrer dans le processus de conception de nouvelles questions, par exemple « Sur la terre de qui construisons-nous? » et « Quelle est la mémoire du site? », qui ont fondamentalement recalibré nos réponses aux histoires politiques et culturelles du lieu. Ces petits actes de résistance par le biais du questionnement ont donné naissance à deux mouvements beaucoup plus bruyants : Architects for Land Back (Architectes pour la restitution des terres) et le programme d’enseignement secondaire à but non lucratif Memory Markers for the Eighth Generation (Marqueurs de mémoire pour la huitième génération), qui aide les enfants et les grands-parents autochtones à se souvenir par le biais d’installations artistiques et conceptuelles réalisées sur des sites dont l’histoire est contestée. Ces développements ont ensuite conduit à une participation très importante de notre part au programme de co-gestion autochtone des lieux culturels du secrétaire d’État à l’Intérieur.

Au cours de rencontres entre le syndicat et moi-même étalées sur plusieurs mois, nous avons exploré différentes restructurations, qui ont finalement abouti au modèle de l’organisation horizontale. Nous n’aurions jamais pu adopter le modèle « peu de dégâts, grands risques » dans notre travail tant que les travailleurs de la construction, les architectes et les administrateurs n’étaient pas tous au même niveau dans l’entreprise. En outre, nous délester de la partie plus spéculative du bureau dans un modèle de pratique critique 501(c)(12) nous a permis d’investir directement dans le domaine du discours politique et de la production culturelle.

Cher Journal,

Nous avons ajouté d’autres questions pour résister. Ainsi, la question « Où vos arrière-petits-enfants joueront-ils dans le bâtiment? » nous a aidé à réfléchir à la longévité de nos édifices, tandis que « Quels oiseaux entendez-vous lorsque vous ouvrez les fenêtres? » nous a permis de prendre conscience des écologies plus larges dans lesquelles nous nous insérons. Les architectes ont aussi développé leurs propres questions de résistance, telles que « Donnez trois exemples de situations où vous avez récemment dit ‘‘non’’ au client » ou « De qui proviennent les normes de conception dont vous avez hérité? ». Récemment, ces questions de résistance ont été formulées par Critical Practice dans un guide d’évaluation des dommages qui a été partagé grâce à une coopération avec le Council for Architectural Repair and Ethics (Conseil pour la réparation et l’éthique de l’architecture).

Cher Journal,

Les dégâts que nous avons causés en valaient-ils la peine, s’ils ont permis d’abriter des gens? Il est difficile de renoncer à l’envie pressante de quantifier ce que j’ai fait au monde – tout ce bagage scientifique qu’on m’a enseigné et avec lequel j’ai grandi – mais je suis certaine que même si je le pouvais, cela ne m’apporterait pas plus de paix. Arrivée au terme de ma longue carrière, je peux enfin me sentir à l’aise avec l’ambiguïté. Je sais que je ne suis pas innocente et c’est bien ainsi.

Je pense à l’héritage que je laisserai quand je ne serai plus là. Les architectes disparaissent rarement vraiment – les agences continuent pendant un certain temps, pour le meilleur ou pour le pire. Donc si je dois devenir un zombie, quel genre de zombie je veux être?

Remerciements

Ces journaux ont été réalisés en une centaine d’heures étalées sur trois semaines, deux en ligne et une à Montréal, qui ont abouti à la production de cent-neuf pages de notes comportant plus de quarante mille mots. Tout cela n’a été possible que grâce au dévouement des participants et à la générosité des personnes interrogées : Elizabeth Timme & Chazandra Kern (Office of: office), Astrid Smitham & Nicholas Lobo-Brennan (Apparata), Guujaaw, Cristina Gamboa (Lacol), Menna Agha, Sename Koffi Agbodjinou, Andrew Daley (Architecture Workers United & The Machinists Union), Jess Myers (RISD), Kaya Lazarini et Giovana Martino (Usina CTAH), Andreas Malm. Nous leur exprimons toute notre gratitude.

Nous tenons également à remercier les nombreux collègues et amis dont les conversations et le soutien ont façonné ce projet : Ellen Peirson, Rafico Ruiz, Alexis Blanchard Méthot, Ella den Elzen, Irene Chin, Émilie Retailleau, Albert Ferré, Ismaël Mallé.

Nous remercions tout particulièrement Hannah Medley, Alexandra Lyn et Charlie-Anne Côté pour la recherche et la coordination. Ainsi que toutes nos grands-mères et tous nos grands-pères.

Comment ne pas faire de dégâts est organisé par Lev Bratishenko, conservateur, Public au CCA, et Charlotte Malterre-Barthes, professeure adjointe à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).

Depuis 2018, la résidence annuelle « Comment » du CCA a produit des interventions dans des activités para-architecturales telles que l’édition (Comment ne pas faire un magazine d’architecture ), le commissariat (Comment ébranler le public), et les récompenses (Comment récompenser et punir). La résidence a été conçue comme une plateforme pour la création rapide d’outils en réponse à des opportunités et des besoins spécifiques.

En 2022, elle entame un nouveau cycle de trois ans, focalisé sur l’accélération des changements dans la pratique architecturale, en commençant avec des architectes hybrides (Comment ne pas devenir un promoteur).

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