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La nature recomposée

L’histoire de l’humanité peut être ramenée à une histoire des activités organisées sur le territoire, que celui-ci soit considéré comme une entité écologique complexe, comprenant des êtres animés et des choses inanimées, ou comme une surface vierge sur laquelle imprimer des systèmes et des formes efficaces. Si un lieu regorge de richesses cachées, il suffit alors de les extraire sous forme de paysages particuliers et de matériaux utilisables. Une telle ordonnance du monde en lieux naturels et leur contrepartie constitue un acte fondateur, et représente peut-être la plus radicale des activités architecturales.

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À bas les parcs?

Un débat avec Sarah Dunn, Karen K. Lee, Nikita Lopoukhine, Martin Lukacs et Martin Rein-Cano. Présenté par Lev Bratishenko

Freud disait des parcs qu’ils remplissent dans la société une fonction qui s’apparente à celle des fantasmes chez l’individu. Lorsque l’agriculture ou l’industrie menacent de changer la nature en quelque chose de méconnaissable, nous créons des « réserves ». Ces lieux sauvegardent l’environnement tel qu’il était, lui qui a été malheureusement sacrifié sur l’autel de la nécessité partout ailleurs. Et dans ces réserves, tout peut pousser et se propager.

Tout n’y est pas tout à fait permis, bien sûr. Les feux sont bannis, et les routes font leur apparition; les ours un peu trop familiers sont abattus, les nuisibles sont pulvérisés de pesticides. Quand vous entrez dans un pays, les autorités contrôlent vos bagages à la recherche d’animaux et de plantes en particulier, tout cela pour que les parcs puissent conserver en apparence leur intégrité naturelle. Police et gardes contrôlent humains et animaux à l’intérieur des parcs.

Si le capital voit le reste du monde comme une occasion d’affaires, car il peut être construit ou creusé, les parcs demeurent la seule « ressource naturelle » véritablement précieuse justement parce qu’elle a l’air inexploité. Cette définition met l’industriel et l’architecte de paysage sur un même plan, puisque l’un et l’autre transforment la nature en quelque chose qui peut être consommé.

Le premier parc national du Canada, Banff, doit sa création au tourisme ferroviaire. Avant de construire le Banff Springs Hotel, la compagnie de chemin de fer du Canadien Pacifique avait mis à disposition d’artistes des billets et ateliers pour qu’ils voyagent gratuitement dans l’Ouest et représentent le paysage idéalisé qu’ils y avaient trouvé. Et pour s’assurer que ce paysage soit convenablement naturel, c’est-à-dire pour qu’il ait l’air suffisamment vide, la Première Nation de Stoney a dû être éliminée du portrait. La chasse et la pêche de subsistance ont été interdites alors même qu’étaient favorisés la pêche à la mouche pour les touristes, ainsi que le pâturage du bétail des colons, la coupe des arbres et les activités minières.

Au cours des 150 dernières années, environ 12 pour cent de la surface de la planète a été mise en réserve avec la création de quelque 100 000 aires protégées. À peu près la moitié de ces terres et territoires étaient traditionnellement occupés et utilisés par des peuples autochtones. Dans les Amériques, cette proportion monte à plus de 80 pour cent.

Dans les villes, les parcs sont souvent des lieux où s’affrontent des visions concurrentes du développement. En 2009, la ville de Rio de Janeiro a entrepris la construction d’un mur de trois mètres de haut pour protéger une ceinture de verdure d’une douzaine de bidonvilles en expansion. Ce mur, d’une longueur de 11 km, coûte plus cher du mètre que des logements sociaux construits selon les normes locales les plus élevées, mais les fonctionnaires l’ont présenté comme une nécessité environnementale. « La déforestation nuit à tout le monde », ont-ils argué. Que voulez-vous répondre à ça?

À travers les parcs s’opère la distinction entre natures officielle et sauvage et, bien que les parcs soient une construction entièrement humaine, nous insistons pour les voir comme plus naturels qu’artificiels. Cela peut donner lieu à des situations singulières, où des gens vivent le contact avec la nature dans des environnements soigneusement conçus, bâtis et entretenus.

Nous avons une longue tradition de découvertes de principes moraux dans la nature; c’est de ce miroir que nous avons tiré des idéologies comme celle de la concurrence totale, cette prétendue lutte pour la survie, ou encore le principe de l’interdépendance absolue, soit l’idée d’une planète étant un seul et même organisme.

Une des grandes réalisations de la révolution scientifique et de ses objectifs, taxinomies et systèmes comptables, a été de transformer la nature en objets sur lesquels les gens pouvaient agir avec des résultats prévisibles. Immédiatement, nous nous sommes mis à spéculer, et une vague d’appropriation s’est répandue sur le globe, guidée par de nouvelles façons de voir et d’arpenter : des villes matricielles se sont entourées de terres quadrillées. Le reste, nous l’avons appelé « nature », porteuse en soi de sa propre magie. Cette nature pouvait être domptée et conquise pour l’industrie, ou préservée comme refuge contre cette dernière. Nombre des grands parcs urbains d’aujourd’hui ont été créés sur les propriétés des premiers industriels, pionniers de l’extraction.

L’avènement de l’hygiène a transformé les parcs en de vastes sanatoriums extérieurs –des fermes industrielles pour la santé humaine. Au XXe siècle, la nature était à ce point médicalisée que le courant moderniste a qualifié les parcs urbains de « poumons de la ville ». Les parcs étaient maintenant un nouveau genre d’infrastructure, construite avec la même intensité d’optique sociale que les réseaux d’alimentation en eau et d’égout, les routes et les ensembles résidentiels. L’emblématique tour d’habitation dans un vaste parc se dressait contre la densité urbaine chaotique, la spéculation foncière et la pollution. La présence d’une nature urbaine a transformé les environnements insalubres en lieux sains. Ou qui en avaient l’air.

Avec la désindustrialisation de plus en plus accélérée de l’Occident dans les années 1970, ces formes de nature urbaine ont pris de nouvelles significations. Des parcs qui permettaient autrefois aux ouvriers d’usine de récupérer pour mieux retourner travailler dans des espaces pollués étaient maintenant devenus des commodités pour les employés de bureau et des agents d’un nouveau genre d’investissement immobilier. À la fin du XXe siècle s’est produite une explosion de la nature intérieure, des parcs installés dans les atriums et les centres commerciaux. Ces environnements urbains monumentaux étaient régis par une température et une humidité soigneusement contrôlées, parfaites pour les gens et les plantes, et ces formes ont proliféré au moment même où la ville, et en particulier New York, semblait défaillir et se délabrer.

Cette nature institutionnalisée a vu le jour en réaction au déclin de la foi en une nature publique, et le phénomène se poursuit aujourd’hui. Au centre-ville de Seattle, Amazon construit en ce moment une serre pour les rencontres des employés, avec un cours d’eau intérieur et plus de 3000 plantes exotiques. Et le nouveau siège social circulaire d’Apple à Cupertino n’est pas autre chose qu’un mur habitable autour d’un parc. Le parc devient un à-côté.

Si les parcs incarnent encore un désir confus d’une nature quelle qu’elle soit, ne nous permettent-ils pas également de continuer à maltraiter cette dernière? Les parcs des Rocheuses accueillent la fin de semaine des ingénieurs en randonnée, les mêmes qui, régénérés spirituellement, travaillent pour des entreprises pétrolières la semaine. Les parcs cachent aussi des cicatrices industrielles et des paysages toxiques, à l’image des terrains d’essai d’armement au Colorado qui sont devenus le Rocky Mountain Arsenal National Wildlife Refuge. Et, tout près, à l’usine de plutonium de Rocky Flats, un site de déchets radioactifs s’est transformé en nature sauvage.

Les parcs urbains étaient traditionnellement un signe de prospérité et de succès. Ils étaient la preuve qu’une ville n’avait pas besoin de consacrer tout son territoire à l’industrie ou à l’habitation, et les banlieues moins densément peuplées ont exercé une attraction pour les mêmes raisons. Tout cet espace vert vide proclame : « Voyez comme nous sommes riches ».

Aujourd’hui, à une époque où l’idée de traiter séparément crise économique et crise écologique devient de plus en plus douteuse, des voix s’élèvent en faveur de nouveaux types de villes. Avons-nous également besoin de nouveaux types de parcs?

Les parcs risquent-ils d’apparaître un jour comme un luxe inabordable? Comme le sont présentés la couverture médicale, les universités gratuites ou les pensions de la sécurité de vieillesse? Le gouvernement des États-Unis a déjà annoncé qu’il souhaitait ouvrir l’Arctic National Wildlife Refuge aux activités d’exploration pétrolière et gazière. Si nous extrayons toutes les ressources naturelles qui nous tombent sous la main, qu’est-ce qui remplacera les parcs? En Chine, on peut acheter de l’air comprimé de Banff – un parc en conserve.

Qu’advient-il de notre idée de ville sans parcs? Quelles nouvelles possibilités pourraient se présenter, si nous nous débarrassions des parcs tels que nous les connaissons?

À bas les parcs?
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Ce débat a été convoqué en mai 2017 dans le cadre de notre exposition Le temps presse : une contre-histoire environnementale du Canada moderne, une enquête sur cinq décennies de visions contradictoires et partagées de la «nature».

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