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Architecture de l’invocation

L’architecture peut souvent se retrouver au service d’un message : l’institution est digne de confiance ou avant-gardiste; telle personne ou telle entreprise est puissante; ce monde est un monde auquel on peut croire. Ce dossier étudie des exemples d’environnements conçus comme une modalité d’une stratégie de relations publiques. En analysant la manière dont l’architecture (et, tout aussi important, ses représentations) se fait porteuse de communication et d’influence, on peut mieux appréhender les versions de la réalité que celle-ci nous propose.

Article 10 de 16

Detroit : le contenu invisible d’une photographie

Texte de Nancy Levinson. Photographies de Hedrich-Blessing

Le véritable contenu d’une photographie est invisible, car il dérive d’un jeu non pas avec la forme mais avec le temps […] Une photographie, si elle enregistre ce qui a été vu, réfère toujours et par nature au non vu. Elle isole, préserve et présente un moment saisi dans un continuum […] On apprend à lire les photographies comme on apprend à lire les empreintes ou les cardiogrammes. Le langage qu’utilise la photographie est celui des événements. Toutes ses références lui sont extérieures. D’où le continuum.
– John Berger, « Understanding a Photograph », New Society, 1968

L’architecte Albert Kahn, qui a pratiqué à Detroit de 1895 jusqu’à sa mort, en 1942, à l’âge de 73 ans, a produit plus de 1 900 édifices, dont le Futurama de General Motors, conçu pour l’Exposition universelle de New York de 1939. Pour les aristocrates membres de la bourgeoisie et les industriels prospères de cette ville et de cet état, sa firme, qui deviendra l’une des plus importante aux États-Unis, conçoit des écoles, des bibliothèques, des sièges sociaux, des hôpitaux, des banques et des synagogues, et elle crée des bureaux d’entreprise néoclassiques au centre-ville de Detroit et de somptueuses résidences historicistes à Grosse Pointe.

Cependant, Albert Kahn doit sa réputation actuelle non aux travaux éclectiques réalisés sur commande mais aux nombreux édifices commerciaux et industriels à l’esthétisme dépouillé, construits pour des manufacturiers américains, qui font souvent appel à un nouveau procédé de renforcement du béton mis au point par son frère, l’ingénieur Julius Kahn. De fait, Albert Kahn jouissait déjà de cette réputation de son vivant. Ses centaines de projets d’usine – dont celle de Highland Park érigée pour Ford dans l’avenue Woodward, et plus tard le complexe imposant de Red River à Dearborn – ont suscité l’intérêt de ses contemporains. Après la visite au Michigan d’une délégation d’Union soviétique, à la fin des années 1920, le gouvernement soviétique demande à Kahn de concevoir une usine de tracteurs à Stalingrad. Cette commande donne lieu à de nombreux autres travaux réalisés dans le nouvel état socialiste qui s’industrialise rapidement. Au milieu des années 1930, George Nelson, alors rédacteur en chef d’Architectural Forum, écrit au sujet des usines de Chrysler conçues par Kahn : « Les conservateurs pourraient critiquer l’attribution de critères architecturaux à de telles structures; néanmoins, c’est précisément dans ce genre d’édifices que l’architecture moderne a atteint sa plus complète expression. » Et en 1944, le Musée d’art moderne de New York inclut l’usine construite par Kahn en 1938 pour fabriquer les camions d’une demi-tonne de Dodge dans son exposition Built in the USA: 1932–1944. (Kahn y est en bonne compagnie, avec des artistes architectes comme Wright, Mies, Gropius, Neutra, Saarinen, Stonorov et [Louis] Kahn, Howe et Lescaze, Philip Johnson, etc.).

Les quinze photographies de ce diaporama – produit dans les années 1920, 1930 et 1940 par l’agence de Chicago Hedrich-Blessing, qui commence à prendre son essor – témoignent des deux aspects de l’œuvre de Kahn : les huit premières images montrent des projets industriels; et les sept autres, des bâtiments municipaux ou d’affaires. Bien sûr, ces photographies révèlent un certain talent, mais elles n’ont pas été produites avec une visée artistique. Commandées pour documenter la réalisation et le succès d’une entreprise ainsi que sa puissance industrielle, elles revêtent aujourd’hui un nouveau sens, un nouveau pathos. Que je sache, plusieurs de ces édifices ont survécu, mais leur contexte socioéconomique local et urbain s’est transformé d’une manière qu’on n’aurait pu imaginer autrefois, par une journée ensoleillée où un photographe de Chicago venu à Detroit a croqué l’image d’une toute nouvelle usine ou d’un nouveau siège social pour le compte d’un journal ou d’une banque. Comme l’a écrit John Berger, ces photographies isolent et préservent un moment saisi dans un continuum. Et nous savons aujourd’hui que le moment est bref et le continuum cruel, et qu’une génération plus tard, Detroit amorcerait un déclin catastrophique et alarmant, sans précédent dans l’histoire des villes américaines.

Récemment, ce déclin a inspiré un tout nouveau genre d’imagerie de ville automobile, dite le ruin porn, qui attire les photographes amateurs et professionnels mais que méprisent les résidants locaux. Si vous cherchez dans les images de Google le mot « Detroit », la galerie virtuelle qui se déploie est dominée par des scènes de ce que la toute première illustration intitule “Detroit’s Beautiful, Horrible Decline” (Le déclin horrible et beau de Detroit). Inévitablement, les images plus anciennes de l’architecture de Kahn portent le fardeau de cette histoire subséquente. Elles nous font au moins prendre conscience que rien de cela n’avait à arriver. Car si nous croyons inévitable le déclin de Detroit – ou si notre intérêt se limite à l’esthétique (horrible et belle) du délabrement –, nous éludons trop vite les difficiles questions sur la responsabilité et même la complicité. Celles-ci sont particulièrement dangereuses lorsque nous nous rappelons qu’après la crise financière de 2008, le gouvernement américain est venu à la rescousse de l’industrie automobile nationale, mais non de la ville où les entreprises avaient leur siège. Comme le signale Jerry Herron, doyen de la Wayne State University et historien amoureux de Detroit, dans un essai d’une série que nous avons publiée dans Places, « Que s’est-il passé ici? Cela a-t-il quelque chose à voir avec le reste de l’Amérique? […] Nous nous demandons comment ce qui était précieux, tant du point de vue matériel qu’humain, a pu être gaspillé aussi vite et aussi violemment. »

Nancy Levinson était Chercheur en résidence au CCA en 2012.

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