Les professions de l’architecture sont particulièrement recherchées

Texte extrait d’une lettre à Zhang Kaiji reproduite ci-dessous pour illustrer l’histoire orale avec Yung Ho Chang. Image : Quelle modernité : biographies de l’architecture en Chine 1949-1979, vue de l’exposition, CCA, 2025. Sandra Larochelle Photographe

Yung Ho Chang
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Histoire orale de Yung Ho Chang, tirée de Wang Tuo, Intensite dans Dix Cités (2025), co-commandée par le CCA et M+, Hong Kong pour Quelle modernité : biographies de l’architecture en Chine 1949-1979. © Wang Tuo

L'émergence de l'architecte d'État

Shirley Surya et Li Hua discutent avec Yung Ho Chang à propos de Zhang Kaiji

Shirley Surya et Li Hua
Que faisait votre père, Zhang Kaiji, avant de venir à Beijing? Comment s’est-il formé à l’architecture?
Yung Ho Chang
Il est né à Shanghai, où il est retourné faire ses études secondaires. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il travaillait dans une grande agence à Nanjing. Mon père avait un caractère assez colérique, il ne s’est donc probablement pas très bien entendu avec ses collègues et on l’a envoyé à Chongqing pour diriger une antenne de l’entreprise. Il avait peut-être vingt-cinq ans, il sortait tout juste de l’école, et il était déjà architecte en chef. Il avait conçu un lycée à Chongqing. C’est là qu’il a vécu la guerre.

Après la guerre, mon père est revenu à Shanghai pour ouvrir son propre cabinet. Le travail ne se trouvait pas facilement à l’époque, même s’il a décroché quelques bons projets, notamment des maisons particulières à Shanghai et des résidences universitaires à Nanjing.

Société de construction Beijing Yongmao, dessin en perspective de l’hôtel Yanjing, Beijing (non construit), 1951. © Yung Ho Chang

SS & LH
Pouvez-vous nous parler de sa décision de rester et de reconstruire Beijing dans la première décennie qui a suivi la fondation de la République populaire de Chine?
YHC
Il est resté à Beijing pour intégrer cette grande entreprise [BIAD], et ce pour deux raisons principales. D’abord, il était certain d’y trouver des projets. Dans le privé, lui et ses collègues avaient du mal à joindre les deux bouts. Je me souviens qu’à un moment donné, le cabinet ne comptait plus que trois personnes, qui ont décidé de se séparer, faute de travail. Ensuite, mon père pressentait, à raison, qu’il obtiendrait des commandes bien plus importantes auprès du nouveau gouvernement. Et effectivement, il a décroché certains des projets les plus ambitieux de l’époque : le musée militaire de la Révolution du peuple chinois, le planétarium de Beijing, entre autres. Il n’a jamais dit clairement si rester en Chine dans un cabinet indépendant ou privé était la meilleure option pour lui. Mais il a plus tard confié que s’il avait pu partir, comme son grand ami I.M. Pei, il aurait sans doute mieux réussi ailleurs, comme à Hong Kong ou aux États-Unis.

Le processus de recrutement de la Société de conception architecturale Beijing Yongmao exigeait que les personnes candidates, comme Zhang Kaiji, soumettent leur CV au bureau municipal de la construction pour obtenir une licence en fonction de leurs qualifications académiques. Seules les personnes titulaires du titre d’« ingénieur » ou d’« ingénieur adjoint » pouvaient être officiellement affectées à des missions de conception. Manuel des métiers de l’architecture et du génie civil à Beijing de Zhang Kaiji, 1951. © Yung Ho Chang

Lettre de Liang Sicheng à Zhang Kaiji, 1949. © Yung Ho Chang

Cher Monsieur Kaiji,

J’ai bien reçu votre lettre du 30 octobre et je comprends votre impatience à savoir où vous travaillerez. Beijing connaît actuellement un développement de grande ampleur, et les professions de l’architecture sont particulièrement recherchées.

La Société de construction de la Chine du Nord (entreprise d’État) recrute des architectes ayant une solide expérience. Par ailleurs, le bureau de planification de la Commission d’urbanisme de Beijing, qui sera bientôt réorganisé et chargé de la plupart des projets architecturaux pour divers ministères du gouvernement central, aura lui aussi besoin d’un grand nombre d’architectes. Vos compétences sont donc demandées de toutes parts. La mise en place du bureau de planification prendra encore au moins dix jours, peut-être jusqu’à la fin de l’année. Il s’agit d’une initiative dont j’ai directement la responsabilité, et je serais très heureux que vous acceptiez de travailler avec moi sur ce projet. Toutefois, si vous préférez une décision immédiate, je peux également vous recommander à la Société de construction de la Chine du Nord, qui travaillera en étroite collaboration avec la Commission d’urbanisme, tout en restant une unité de travail distincte. Après réception de cette lettre, j’espère que vous pourrez venir à Beijing pour en discuter plus en détail. Appelez-moi dès votre arrivée pour que nous fixions un rendez-vous.

Il s’agit d’une réponse personnelle, dont les autorités compétentes ont reçu copie.

Cordialement, Liang Sicheng

3 décembre 1949

SS & LH
Pour autant, ses projets pour Beijing sont tous des bâtiments phares. Savez-vous ce qu’il en pensait?
YHC
Je ne sais pas si mon père voulait vraiment faire de l’architecture moderne. J’ignore si ça l’intéressait. C’était plutôt un architecte Beaux-Arts classique, capable de travailler dans différents styles. La plupart des architectes d’État en Chine étaient comme ça, sans grande inclination idéologique, ni dans un sens ni dans l’autre.

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, il avait encore une certaine clientèle. Je lui demandais : « Où en est le projet? » Il me répondait : « Ah, ce n’est pas terrible. » Je l’ai encouragé en lui disant qu’il y avait encore des opportunités, que son travail intéressait toujours. Il m’a alors répondu : « Ce n’est pas vraiment mon ambition ». J’ai été très surpris, je pensais qu’il voulait juste être architecte. Je lui ai demandé ce qu’il aurait préféré faire, et il m’a dit qu’il aurait aimé être ambassadeur, diplomate. C’était la première fois que mon père parlait de ses véritables aspirations professionnelles.

Certaines personnalités littéraires partageaient cette ambition. Toutes ces personnes se connaissaient parce qu’elles écrivaient pour une revue littéraire à Shanghai. Bien sûr, mon père n’utilisait jamais son vrai nom. Il avait plusieurs noms de plume. Il ne voulait pas s’afficher en tant qu’architecte, pour une raison ou une autre, et puis il ne recevait pas non plus d’honoraires pour ces textes.

Il a également écrit plus d’une centaine de courts articles pour le Beijing Wanbao. Les sujets qu’il y abordait étaient assez radicaux pour l’époque. Il remettait en question l’usage de la voiture privée, critiquait les gratte-ciel de Beijing, entre autres choses. Je pense qu’il voulait utiliser ses connaissances d’architecte pour avoir un impact plus large sur la société, plutôt que de simplement concevoir des bâtiments pour une poignée de gens.

Construction du Planétarium de Beijing, Beijing, 1954–1957, dans Jianzhu Xuebao 1 (1957). CL.2025.1.14, M+, Hong Kong. © Jianzhu Xuebao

SS & LH
Nous voudrions rebondir sur ce que vous avez dit à propos de la formation de votre père dans le style Beaux-Arts, ce qui signifie qu’il n’était pas particulièrement attaché à une tradition. Vous a-t-il déjà parlé de l’esthétique du « grand toit » qui dominait à la fin des années 1950?
YHC
Pour moi, le grand toit est une option parmi d’autres. Je ne serais pas contre l’idée d’en faire un, mais à ma façon, sans répéter ce qui a été fait dans le passé, que ce soit sur les bâtiments des années 1950 ou le renouveau des grands toits dans les années 1990. Je vous en parle parce que mon père voulait avoir la liberté d’essayer différentes choses, mais on lui a imposé le grand toit comme modèle standard, ce qu’il n’a pas apprécié. Pour le bureau du gouvernement de Sanlihe notamment, la conception était très hésitante : grand toit, pas de grand toit. L’ensemble du projet était extrêmement politique, et l’architecture s’est retrouvée prise dans les luttes politiques de l’époque.

Il s’est embarqué dans de nombreux projets de ce genre, qui semblent insensés aujourd’hui. Un bâtiment chinois traditionnel ne dépasse généralement pas deux étages, donc la proportion entre le grand toit et le corps du bâtiment est juste. Il ne pouvait pas imaginer concevoir un édifice de six étages avec un grand toit, comme Sanlihe. Pourtant, il a dû le concevoir de manière à ce que les gens puissent comprendre les principes traditionnels de l’architecture chinoise sans sacrifier la bonne relation entre la toiture et le corps du bâtiment, ni répéter le style des pavillons d’entrée.

Dans certains cas, surtout dans les projets des années 1990, le grand toit a toujours eu l’air bizarre parce que les architectes ne voulaient pas l’utiliser – ne voulaient pas de ce chapeau, auraient préféré concevoir un bâtiment moderne, mais il fallait bien sûr y ajouter le chapeau. En ne s’attaquant pas à la question de la tradition dès le départ, leurs projets ont été desservis.

Zhang Kaiji / BIAD, Étude de l’entrée du bureau du gouvernement de Sanlihe, Beijing, vers 1954. © Yung Ho Chang

SS & LH
De votre point de vue, quel projet a été le plus important pour votre père et pourquoi?
YHC
Je ne suis pas certain, mais je dirais probablement le planétarium de Beijing. Ce n’est qu’une supposition de ma part, basée sur ce que je connais de ses goûts et de son parcours. Je lui ressemble beaucoup à cet égard. Il avait une vraie sensibilité pour les arts visuels. Sur ce projet, il a travaillé avec des artistes de la sculpture et de la peinture de l’Académie centrale des beaux-arts, ainsi qu’avec des groupes étudiants et enseignants, pour concevoir le plafond, les fresques murales et les reliefs de la façade. Et je crois qu’il a pris beaucoup de plaisir à collaborer avec les responsables de l’ingénierie des structures d’Allemagne de l’Est pour mettre au point la structure du dôme.
SS & LH
Dans un de vos premiers essais, vous affirmiez qu’il n’y avait pas d’architecture moderne en Chine avant les politiques de Réforme et d’Ouverture de 1979. Pensez-vous toujours la même chose?
YHC
Si j’ai écrit cela, je réalise aujourd’hui que c’était probablement faux. Mais cette idée reçue, qu’il n’y avait pratiquement pas d’architecture moderne en Chine avant les années 1980, s’explique par le fait que Beijing centralisait tout à l’époque, l’architecture comme le reste. Or justement, dans cette ville, l’architecture moderne est très rare. Il y a bien eu quelques exemples, comme le Peace Hotel. Cependant, dans les grandes villes au passé colonial, Shanghai notamment, on trouve des bâtiments classiques, de l’Art déco, des immeubles avec toutes sortes de techniques de parement, comme la pierre sculptée ou le crépi imitant la pierre. Même si ce n’est pas moderne au sens européen ou américain du terme, c’est du beau travail.
SS & LH
Mais cette définition de la modernité repose sur le style et la technique, plutôt que sur une vision plus large de ce qu’est la modernité.
YHC
C’est justement ce qui faisait défaut à la profession d’architecte en Chine avant la réforme. Il y avait peu de réflexion théorique à l’époque. Ce qui ne veut pas dire que des architectes ne se posaient pas ces questions. Mais leur formation et leur pratique étaient alors très concrètes et pragmatiques, assez élémentaires. La Chine a beaucoup évolué depuis, mais d’une certaine manière, c’est toujours le cas, surtout si on la compare à une ville comme Hong Kong. Il subsiste une certaine réticence face à une approche plus conceptuelle du projet, on préfère se focaliser sur la maximisation du coefficient d’occupation des sols et utiliser des matériaux coûteux pour rendre un bâtiment plus élégant. Cet état d’esprit reste très présent.

Traduit de l’anglais par Gauthier Lesturgie.

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