Le simple fait d’être ensemble dans un espace avait son importance

Phrase extraite des propos de Farzin Lotfi-Jam publiés ci-dessous. L’exposition Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994 est à l’affiche dans la Salle octogonale. Photographie : vue de l’exposition. Sandra Larochelle Photographe

Qu’est-ce que l’architecture du divertissement interactif?

Farzin Lotfi-Jam discute avec Brian Boigon de l’héritage du Culture Lab

La vidéo publiée ci-dessous présente l’événement d’ouverture de l’exposition Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994, qui comprend une conférence du commissaire de l’exposition, Farzin Lotfi-Jam, et une conversation entre lui et Brian Boigon. Le texte qui accompagne la vidéo est la transcription de la conférence.

Conférence d’ouverture, Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994
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On raconte souvent la visite de Le Corbusier au Parthénon. Après l’avoir étudié à distance pendant des années, il n’aurait pas pu s’en approcher immédiatement lorsqu’il le vit enfin en personne. L’objet avait déjà acquis une présence écrasante dans son imaginaire.

D’une étrange façon, Brian Boigon est devenu mon Parthénon. Au cours de l’année écoulée, j’ai visionné une vingtaine d’heures d’archives de Brian sur scène au Culture Lab. De manière répétée, attentive, image par image, geste par geste, discours par discours. À ce degré d’exposition, on commence à identifier des motifs. On reconnaît les rythmes d’élocution, les moments d’emphase, de réflexion, de plaisanterie. On comprend peu à peu que la présence intellectuelle publique se construit dans la durée, par l’attention et par la performance.

Lorsque j’ai enfin rencontré Brian en personne, ce fut une vraie joie. Un esprit vif, une curiosité immense et une générosité ouverte à toutes les formes d’échange. Une combinaison rare, qui se trouve être aussi le cœur du Culture Lab.

Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994, vue de l’exposition, CCA, 2026. Sandra Larochelle Photographe. Design graphique par House9

Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994, vue de l’exposition, CCA, 2026. Sandra Larochelle Photographe. Design graphique par House9

Car le Culture Lab n’était pas simplement une série de conférences. C’était une atmosphère de création, un environnement mis en scène, un format qui structurait la manière dont les idées étaient exprimées, reçues et diffusées.

Le Culture Lab est une série de douze symposiums organisés entre 1991 et 1994 dans l’arrière-salle du Rivoli, un club de rock de la Queen Street West à Toronto. Au début des années 1990, cette rue fonctionnait comme un couloir multimédia d’une densité remarquable : studios d’animation, centres d’artistes autogérés, médias radiotélévisés, développement de logiciels, vie nocturne et production culturelle s’y côtoyaient étroitement. Le travail, les médias et la collaboration s’entrecroisaient, dans l’espace physique comme dans l’espace social.

Dans cet environnement, Brian Boigon a conçu un format radical d’échange intellectuel. Il a invité des personnalités issues de l’architecture, de la philosophie, de l’art, de la littérature de science-fiction et de la théorie à prendre la parole sous les projecteurs et les boules à facettes, devant un public nombreux, assis sur scène, un verre à la main. Parmi les personnes qui ont participé, on trouve notamment Atom Egoyan, Elizabeth Grosz, Rosalind Krauss et Liz Diller.

L’appareil conceptuel du Culture Lab. Diagramme, House9

Boigon a décrit le format comme des « discussions vives pour esprits affûtés », une formule qui dit bien la nature de l’événement. La connaissance naissait du rythme.

À une époque d’accélération et d’expansion sans précédent des nouveaux médias dans tous les aspects de la société, le simple fait d’être ensemble dans un espace avait son importance. Par l’atmosphère, l’attention, l’engagement avec un public présent, le discours architectural devenait un événement public façonné par la performance.

Boigon a décrit le Culture Lab comme une forme de divertissement interactif à la croisée de la télévision, du téléphone et de l’ordinateur – quelque chose qui se jouait alors, dans les années 1990. Aujourd’hui, nous vivons pleinement dans cette convergence : diffusions en continu, podcasts, flux en direct, environnements multi-écrans et discours en temps réel dessinent la manière dont l’information circule. Le Culture Lab avait anticipé ces conditions dans un format spatial, en direct, en présence.

Pour Boigon, l’architecture va au-delà des bâtiments. Elle englobe le rythme du temps, la mise en scène, la coordination et la participation. Le symposium fonctionnait comme un système architectural qui structurait le comportement des personnes intervenantes, du public, des médias et de l’espace. Le format était rigoureusement orchestré et avant chaque présentation, Brian le rappelait à tout le monde : durées fixes des interventions, thèmes assignés, microphones modérés dans le public, diapositives et vidéos programmées, éclairage calibré, foule dense… Autant d’éléments qui façonnaient la manière dont les idées circulaient dans la salle.

Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994, vue de l’exposition, CCA, 2026. Sandra Larochelle Photographe

L’exposition s’articule autour de deux éléments principaux tirés de la collection. Au centre, une série de tables disposées en croix – Les archives élargies – rassemble objets, documents et formes médiatiques issus des nombreux projets sur lesquels Boigon travaillait à l’époque du Culture Lab. Sur les quatre murs qui l’entourent, The Culture Lab Machine : un système de lecture vidéo à trente-six canaux diffusant les enregistrements des symposiums.

Les archives élargies sont organisées en quatre sections conceptuelles, chacune éclairant une dimension de la pratique de Boigon : Culture, Vitesse, Comportement et Interaction.

La section Culture situe le Culture Lab dans l’écologie médiatique de la Queen Street West de Toronto, où la pratique de Boigon s’est déployée à travers plusieurs lieux de travail et de production : il officiait au Rivoli, était représenté par la S.L. Simpson Gallery, collaborait avec Stephen Bingham d’Alias Research, et participait au développement des premiers logiciels d’animation 3D et d’outils informatiques émergents. Les médias audiovisuels, dont le studio de Citytv donnant sur la rue, offraient des modèles parallèles de production en direct, où le contenu était créé et partagé en temps réel. Le Culture Lab est né de ce dense réseau de médias, de collaboration et de proximité urbaine. Les documents présentés dans l’exposition – lettres d’invitation, factures d’équipement, photographies, billetterie, diapositives, et enregistrements – retracent comment l’événement s’est constitué à la fois comme système culturel et comme pratique située dans un territoire urbain précis.

Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994, vue de l’exposition, CCA, 2026. Sandra Larochelle Photographe

Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994, vue de l’exposition, CCA, 2026. Sandra Larochelle Photographe

La section Vitesse porte sur la manière dont Boigon a réorienté la théorie architecturale des années 1980 et 1990 pour en faire un matériau opérationnel – une méthode de lecture, de classement et de travail à travers des champs d’information denses. À l’Université de Toronto, il a conçu des programmes d’études organisant les lectures en groupes thématiques, propices à la comparaison et à la réutilisation rapides. Des recueils comme Quick Theory rassemblent des fragments de philosophie, de théorie des médias et de critique culturelle de façon à stimuler les croisements entre les disciplines. Cette approche pédagogique s’est directement traduite dans le Culture Lab : les thèmes y fonctionnaient comme des pistes plutôt que des conclusions définitives, les interventions se déroulaient dans des durées resserrées, les idées circulaient par échanges accélérés. Des projets comme Speed Reading Tokyo – publication et exposition traduisant une lecture de l’archéologie médiatique et de l’urbanisme dense de Tokyo – ont transposé cette méthode en formes visuelles et spatiales, présentant la ville comme un champ saturé de médias, de mémoires et de discours.

La section Comportement marque le moment où l’informatique s’intègre à la pratique de Boigon. Là où beaucoup d’architectes utilisaient les ordinateurs principalement pour le dessin ou la modélisation de formes, il se tournait vers les logiciels d’animation pour étudier le mouvement, la posture et la réaction. Des projets comme The Cartoon Regulators examinaient la façon dont des personnages évoluent selon des trajectoires prédéfinies, s’interrompant, bifurquant et se réorientant au fil du temps. Des diapositives de recherche permettaient d’analyser les mouvements corporels image par image, tandis que des dessins isolaient la posture, l’équilibre et le maintien. Ces études s’étendaient aux structures filaires et aux scènes numériques où le mouvement suit des trajectoires répétitives. Ce travail a permis de recadrer l’architecture comme système de scriptage de l’action dans le temps. Le comportement devenait une préoccupation de conception fondée sur la séquence, la durée et l’interaction. Le lien avec le Culture Lab est évident : le symposium lui-même fonctionnait comme un environnement comportemental, où les personnes qui intervenaient, celles qui écoutaient, celles qui modéraient et les supports médiatiques opéraient à l’intérieur de paramètres temporels structurés.

Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994, vue de l’exposition, CCA, 2026. Sandra Larochelle Photographe

Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994, vue de l’exposition, CCA, 2026. Sandra Larochelle Photographe

La section Interaction présente les projets transmédias développés par Boigon au sein de ses B.B.Studios, notamment Spillville, Ketchup et Splinters. Ces travaux coordonnent télévision, plateformes en ligne, animation et artefacts physiques au sein d’environnements narratifs partagés. Des personnages guidaient les personnes utilisatrices à travers écrans et formats, tandis que le programme de diffusion, le rythme narratif et les règles de la plateforme se synchronisaient entre les différents systèmes médiatiques. L’architecture devait alors être pensée à l’échelle de la coordination et de la synchronisation : maintenir les histoires, les données et la participation en phase lorsque les publics naviguaient entre médias et lieux. L’interaction apparaît ici comme un enjeu de conception fondé sur la présence et la continuité. À l’heure où beaucoup appliquaient la théorie de la complexité et les logiques ascendantes à l’organisation de la forme architecturale, Boigon orientait cette réflexion vers l’organisation des publics.

La pièce centrale de l’exposition est la Culture Lab Machine : les enregistrements vidéo conservés du Culture Lab – environ vingt heures d’images issues de dix symposiums – ont été retravaillés et réorganisés pour former une installation de trente-six écrans pilotés par un logiciel de lecture personnalisé. Le système diffuse jusqu’à deux mille clips répartis sur quatre ensembles d’écrans : les personnes intervenantes, le public, la mise en scène et l’audiovisuel. Ce format permet d’observer comment le discours était prononcé, écouté, cadré et produit techniquement. La parole, l’espace, l’image et la participation s’y déploient côte à côte.

La lecture se fait en continu, avec des variations de vitesse et de mise au point. Certains moments sont diffusés en parallèle sur plusieurs écrans ; d’autres ralentissent et s’attardent sur un geste, une pause, un ajustement. Le système lit en boucle, recombine et redistribue le matériau tout au long de l’exposition. L’archive devient ainsi un environnement plutôt qu’un document linéaire. Le Culture Lab fonctionnait lui-même comme une expérience multicanale dans l’arrière-salle du Rivoli : de multiples conversations, stimuli visuels, réactions du public et éléments médiatiques coexistaient dans une atmosphère traversée d’échanges d’informations à un rythme effréné. La Culture Lab Machine transpose cette logique à l’archive – le visionnage se spatialise, l’attention se diversifie et le temps se stratifie.

Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994, vue de l’exposition, CCA, 2026. Sandra Larochelle Photographe

Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994, vue de l’exposition, CCA, 2026. Sandra Larochelle Photographe

Présenter le Culture Lab dans un musée génère une tension féconde. À l’origine, les événements se déroulaient dans un club de rock bruyant, bondé et débordant d’énergie sociale. Le musée offre un cadre spatial et perceptif tout autre. Plutôt que de chercher à recréer le Rivoli, l’exposition se concentre sur la logique structurelle des événements : rythme, synchronisation, atmosphère et discours multicanaux.

Le Culture Lab est apparu à un moment de transition technologique importante. Le début des années 1990 marque le passage des médias analogiques à l’informatique en réseau, à l’animation numérique et aux infrastructures internet naissantes. Le concept de divertissement interactif de Boigon anticipait la situation contemporaine où les systèmes médiatiques opèrent en continu sur des plateformes et des environnements multiples.

Aujourd’hui, nous vivons dans des architectures façonnées par les centres de données, les réseaux de capteurs, les écrans répartis, l’informatique embarquée et les réseaux de communication en temps réel. Ces systèmes organisent l’attention, la participation et la circulation culturelle à grande échelle. Revenir sur le Culture Lab, c’est revisiter le moment où ces transformations devenaient visibles et activement théorisées dans le discours culturel et architectural.

Texte traduit de l’anglais par Gauthier Lesturgie

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