Punchlines (Phrases-choc)
Brian Boigon demande à Bruce Mau et Rem Koolhaas de considérer le public comme une surface
Le texte qui suit est un extrait de la séance questions-réponses de Culture Lab 3.2 : « Punchlines ». Culture Lab est une série de symposiums animés par Brian Boigon au début des années 1990 au club Rivoli à Toronto. Les symposiums de Boigon sont le thème central de l’exposition Architecture, divertissement, interactivité : Culture Lab, Toronto 1991-1994.
Extrait de l’introduction de Brian Boigon lors du séminaire « Punchlines », Culture Lab, 1994. Fonds Brian Boigon, CCA. Don de Brian Boigon © Brian Boigon
- BB
- Apparaissant devant le rideau de scène, il ou elle se présente, livre un monologue sincère, se confie au public et interagit parfois directement avec lui. Cette nouvelle trouée dans le rideau signifie sans doute la disparition de certains dispositifs scéniques, mais, pour les besoins de ma présentation, elle indique l’émergence de la profession de « monologuiste comique intellectuel » et, en fait, d’un « espace de monologue intelligent ».
Je propose ici que ce champ soit une sorte de description ludique d’un espace soudainement devenu tel comme un événement, et qui n’est plus protégé par le filtre du symbolique le préservant des rayons ultraviolets du temps réel. Je parle ici des phrases-choc, de celles qui crèvent l’écran et font mouche à travers le rideau.
Je m’intéresse à ce qui supporte la surface d’impact. Que tentez-vous de dire? Qui visez-vous? Et comment allez-vous le dire? J’ajouterais : quelle surface faites-vous vibrer? Quelle en est la nature? Comment décririez-vous les caractéristiques de la membrane dont vous usez dans vos travaux?
On pourrait parler ici d’un public ou de l’impact d’un public, mais pour chacun d’entre vous, les notions de public et d’impact sont très différentes. Pourriez-vous, par exemple, y réfléchir l’esprit libre? Expliquez en détail de quoi pourrait être faite cette membrane. Vous avez cinq minutes.
- BM
- C’est la première fois que je me trouve de ce côté de la table. J’ai toujours pensé qu’il était franchement difficile de comprendre la question du point de vue du [public], mais, vu d’ici, c’est même deux fois pire.
- BB
- Hum… Rem?
- BM
- Rem. Vous avez saisi la question, non?
- RK
- J’essaie juste de disparaître. Veuillez répéter.
- BB
- D’accord. Plutôt que de voir le public comme un parterre composé d’une multitude de visages avec qui vous interagissez, vous pouvez le considérer presque comme une surface, ou une membrane, que vous imprégnez et où vous allez et venez. Donc, la question est de savoir comment le public agit en tant que support pour l’orateur.
- BB
- Personne ne voit? Bon. Je ne vais pas vous ennuyer avec ça.
- RK
- [Rires] Non, s’il vous plaît. Tourmentez-nous. Mais, d’un autre côté, ne nous mettez pas les mots dans la bouche. Je veux dire, quel autre choix que d’accepter une telle proposition? Faut-il expliquer notre ressenti?
- BB
- Non, non. Je sous-entends que lorsque vous avez affaire à des surfaces, quand vous travaillez sur toutes sortes de plans ou d’interfaces, cette relation intègre des facteurs de temps, de vitesse et de mouvement. Ma question est la suivante : pouvez-vous nous éclairer sur cette difficulté d’une surface ayant une certaine forme de résistance face à l’impact, comme une interaction avec elle qui va au-delà du simple fait de la traverser?
Les surfaces renferment en elles-mêmes des enjeux inhérents à la problématique de l’impact, comme la réception, la rétention, l’érosion, l’usure, etc. C’est juste une question d’aborder une surface comme quelque chose qui est plus qu’une simple membrane extensible. - RK
- Je pense que sans doute nous reviendrons à cette question, mais peut-être en avez-vous une autre; une plus simple?
- BB
- Voulez-vous en poser une?
- RK
- Je crois qu’une qui pourrait s’y apparenter est : à quel public s’adresse-t-on? Comment s’adresse-t-on à lui? Parce que je pense que c’est ce que l’on fait tous, chacun à des degrés divers.
- BM
- Je trouve cette question intéressante. J’aborde la question du public parce que l’une des choses que j’essaie de faire dans notre démarche est de reformer un public constitué de citoyens, et non de consommateurs, de travailler avec des lecteurs, et non des spectateurs, et de disperser le public en autant d’individus plutôt qu’en faire une masse. Je pense que si l’on s’en sert comme stratégie, il y a là un potentiel d’imprégner de la dignité au projet, dimension que l’on perd quand le public devient une sorte de surface et non une sphère d’événements.
Extrait de la présentation de Bruce Mau lors du séminaire « Punchlines », Culture Lab, 1994. Fonds Brian Boigon, CCA. Don de Brian Boigon © Brian Boigon
- RK
- Mon rapport au public est beaucoup plus compliqué, parce que j’en ai tellement. Des politiciens, des utilisateurs, des critiques, une population. Alors que vous tentez d’individualiser le public et de le décomposer en différentes identités, je dois pour ma part revêtir de multiples identités pour m’adresser à des groupes variés; et je crois que c’est l’une des réalités les plus gratifiantes, mais aussi les plus anxiogènes, de l’architecture aujourd’hui.
Pour ce qui est de la communication concernant la profession, il existe au moins sept identités que vous devez pouvoir endosser, sept rôles qu’il vous faut pouvoir jouer. La grande question est de savoir si ces sept personnes peuvent jouer une même partition à l’unisson.
Extrait de la présentation de Rem Koolhaas lors du séminaire « Punchlines », Culture Lab, 1994. Fonds Brian Boigon, CCA. Don de Brian Boigon © Brian Boigon
- BB
- Je suis un peu gêné, mais je vais quand même répondre à la question, puisqu’il y a un public ici, et que j’ai contribué au moins à le constituer.
J’imagine que je suis très différent de Bruce, parce que je n’envisage pas un public sous l’angle de la culture de consommation. Je pense à un public qui a un certain appétit pour une réception accélérée, différente de celle à laquelle on s’attendrait en lisant un livre, en écoutant la radio dans sa voiture, entre autres. Dans mon esprit, une situation de foule, ou un auditoire de cette nature, exige une forme d’immédiateté et personnifie un espace quasi intolérant de réception. Je m’efforce de créer du matériel qui évolue à la fois dans et hors de cet espace.
Ma question était certes trop affectée pour être explicite, et je m’en excuse. Mais elle m’est venue en tentant de comprendre quel type de public est susceptible d’aborder un sujet complexe dans une période limitée, en se moulant dans un contexte de divertissement sans pour autant s’abandonner à la superficialité d’une certaine « trivialité ».
Évidemment, on remet le métier à plat et on peaufine ses idées, et on joue sur des durées bien plus longues que ça. La durée d’un événement dépasse largement celle à laquelle vous seriez habitués, et pourtant vous essayez de résumer la matière et de la présenter ici de manière synthétique; tout est donc plus condensé et plus intense. Tel est mon point de vue. Je ne vois pas en soi de dimension citoyenne dans mon champ d’action.
- BM
- Ah non?
- BB
- Non, pas du tout… Enfin, peut-être un peu.
- BM
- Pour moi, le problème se résume ainsi : c’est bien de condenser les idées, mais au bout du compte, pour pouvoir développer certains concepts, il faut prendre le temps d’y réfléchir.
Extrait de la présentation de Bruce Mau lors du séminaire « Punchlines », Culture Lab, 1994. Fonds Brian Boigon, CCA. Don de Brian Boigon © Brian Boigon
- BB
- Ou vous pourriez accélérer?
- BM
- Non. Certains événements ne se produisent qu’en y allouant du temps. C’est un peu comme à la fin du livre Four Arguments for the Elimination of Television [Quatre arguments pour l’élimination de la télévision]; il y a un échange très intéressant entre l’auteur et un producteur de télévision.
Le premier reçoit un appel téléphonique du second, qui lui dit : « Écoutez, on parle ici d’un public considérable. Des millions de gens. On aimerait vraiment vous avoir à l’émission pour parler de votre livre. » Et l’auteur de répondre : « Voyez-vous, j’ai écrit Four Arguments for the Elimination of Television pour une raison. Je ne peux pas venir à l’émission et expliquer le livre. » Et le producteur n’arrive tout simplement pas à le comprendre et dit : « Mais c’est vraiment un énorme public. Un auditoire phénoménal. Vous n’avez pas besoin d’expliquer tout le livre; résumez-le en quelques phrases-choc, et tout ira bien.» Pour finir, l’auteur de l’ouvrage lui lâche : « Écoutez, si vous voulez comprendre le livre, il fait 300 000 mots. Lisez-les. »
Traduit de l’anglais par Marie-Josée Arcand et Frederic Dupuy.