Construire la confiance
Merve Bedir écrit à Sony Devabhaktuni
Cher Sony, tes réflexions me donnent beaucoup d’espoir concernant le « rôle que joue l’architecture dans la mise en œuvre d’agendas politiques ». En cette période difficile, tu proposes de te concentrer sur l’architecture comme pratique, de penser en termes d’agentivité et de travailler avec « les potentiels laissés de côté ». Je reçois ta lettre comme une invitation à réfléchir à la politique que l’architecture peut véritablement proposer, plutôt qu’à cette « latence négative » qui légitime aujourd’hui sa censure par les institutions.
Je pense à la politique à partir de deux cosmologies : la politique (siyasi1) trouve son origine dans une économie du soin et de la préservation des animaux, des choses et de la terre; la politique (politik) désigne une culture de la représentation et de la prise de décision institutionnelle. Un troisième élément, dont je ne sais s’il mérite d’être appelé cosmologie, est la géopolitique, déterminée par la gouvernance des infrastructures d’exploitation et de distribution à l’échelle planétaire. Ces trois dimensions ont façonné ma compréhension du politique : la première se pratique surtout à travers les désirs, les infrastructures et les interdépendances du local et du quotidien; la seconde, par l’éducation officielle et les systèmes de vote; la troisième, via les infrastructures du temps, de l’argent et du contrôle. Les technologies de ces politiques ont pour la plupart évolué en parallèle, mais avec des ruptures décisives : qu’advient-il des politiques ancrées dans l’économie du prendre soin quand les politiques institutionnelles basculent vers un autoritarisme populiste et compétitif, tout en accélérant les agendas géopolitiques? Que se passe-t-il quand les pratiques politiques (siyasi) ne correspondent plus à ces deux autres cadres? Qui, dans ces systèmes de représentation, en porte la responsabilité? J’aimerais formuler ici ma première proposition : la politique que propose l’architecture pourrait prendre part à, ou même soutenir, la survie, la résilience et la résistance des pratiques politiques (siyasi).
Sony, notre rencontre remonte à l’époque où je travaillais à Shenzhen et Hong Kong, deux villes dans lesquelles les dualités politiques que j’évoquais plus haut permettaient l’émergence de différentes pratiques d’architecture. Autrement dit, il y existait une marge de manœuvre réelle pour mettre en œuvre des agendas politiques par le biais de l’architecture. À Baishizhou dans Shenzhen ou dans le village de pêche de Lau Fau Shan et le village autochtone voisin de Pak Nai à Hong Kong, les populations disposaient d’une agentivité directe sur la conception (avec ou sans l’intervention d’architectes). À Shenzhen, les villages urbains sont des espaces où les personnes vivant en milieu rural se sont vu confier le pouvoir de décision sur leur environnement bâti. En 1980, quand Shenzhen est devenue une « zone économique spéciale » et que le gouvernement a racheté la plupart des terres agricoles pour bâtir une métropole, les populations rurales ont conservé la propriété collective de leurs villages, ce qui leur a conféré une certaine autonomie dans la gestion et la construction de ces espaces. De même, dans le village autochtone de Pak Nai à Hong Kong, les descendants masculins des personnes installées avant 1898 (avant la colonisation britannique) conservent des droits fonciers au sein de leur village. Lors de mon atelier à la Hong Kong University, avec mes élèves, nous avons documenté ces pratiques architecturales fondées sur le maintien et le soutien des interdépendances au sein de ces administrations, et nous avons proposé des pistes pour consolider ces réalisations villageoises à partir des infrastructures humaines et non-humaines du quotidien.
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« Siyasi » s’emploie dans une aire géographique qui s’étend de l’Asie orientale et centrale jusqu’à l’Afrique du Nord et centrale, et localement ailleurs; linguistiquement, on le retrouve parmi les langues persanes et turques pluricentriques, ainsi que dans les familles de langues afroasiatiques et indo-européennes. Le terme « politic » remonte quant à lui à la fin du moyen anglais, issu du vieux français « politique », lui-même dérivé du latin du grec politikos, de politēs, « citoyen », de polis « ville ». ↩
Ce qui m’amène à ton engagement dans la ville de Chester. J’aimerais beaucoup en savoir plus sur le travail mené autour du cimetière et d’autres sites de cette commune, qui montre comment l’architecture peut se pratiquer dans une logique relationnelle, définir ainsi un agenda politique local et créer une matérialité porteuse d’une histoire. Je me dis alors que l’agenda institutionnel et géopolitique, dans des lieux comme Chester, a consisté à appauvrir le local par l’abstraction technologique imposée au travail et à l’éducation, en dépossédant les populations de leurs relations culturelles et spirituelles, tout en délaissant la communauté dans son ensemble. Quelle politique l’architecture peut-elle proposer par sa pratique dans ce contexte? C’est une question difficile mais vitale, et il semble y avoir des éléments de réponse à Chester.
J’aimerais revenir à la première cosmologie de la politique (siyasi) que j’évoquais plus haut, celle qui trouve son origine dans une économie du prendre soin des animaux, des choses et de la terre. Cette pratique repose sur un élément essentiel : (construire) la confiance. La confiance des gens les uns envers les autres, la confiance dans les ressources et les infrastructures (naturelles comme culturelles), et la confiance spirituelle que tout ira bien (tevekkül). Construire cette confiance est une pratique lente, qui prend racine dans la différence (voire le conflit), qui se bâtit sur la nécessité et l’urgence (iltizam), sur la prise de responsabilité (mesuliyet), le prendre soin et le soutien (idare), et la réunion (ittihad) en vue d’un acte (emel, eylem, niyet). La confiance se manifeste par le respect (itibar), un sentiment de sûreté et de sécurité (emniyet), la fiabilité (itimat), la promesse et l’espoir. La confiance constitue une valeur fondamentale de cette politique qui préserve l’ordre des animaux, des choses et de la terre.
Ces dix dernières années, une partie de ma pratique s’est développée en Turquie, à Istanbul et Gaziantep, auprès de communautés que je connais intimement ou dont j’ai moi-même fait partie. Ces communautés et ces réseaux se sont constitués à la suite de plusieurs catastrophes : la guerre civile en Syrie et les déplacements qui ont suivi, la pandémie de COVID-19, les tremblements de terre du 19 août et du 6 février. En construisant lentement une relation de confiance, nous traduisons les besoins et les urgences en architecture. Dans un projet comme Kitchen Workshop (lancé en 2015), l’architecture se définit par le contexte, les infrastructures et le programme, et la pratique englobe tout cela : l’histoire, la matérialité, l’espace, « les infrastructures, les ressources, les outils », les recettes et les ingrédients, et ainsi de suite. L’architecture s’y pratique dans le cadre d’une hospitalité inconditionnelle, d’une prise de décision horizontale, d’une compréhension de la citoyenneté fondée sur l’habitation et l’appartenance collective.
J’aimerais également revenir sur la confiance spirituelle évoquée plus haut (tevekkül), une confiance au sein de la pratique, tournée vers le divin et les cieux, ou vers le collectif. Il me semble important de souligner ici la notion de responsabilité : il ne peut y avoir de confiance sans responsabilité, tant que chaque personne n’a pas assumé la sienne; ainsi que la question de l’échelle : aucune des valeurs liées à la confiance que j’ai mentionnées n’est exclusivement individuelle, elles se définissent et se mettent en œuvre collectivement. Dans la cosmologie de la politique institutionnelle, la confiance spirituelle (tevekkül) est remplacée par l’institution, et en géopolitique, elle est remplacée par la productivité, le rendement et l’argent.
Aux Pays-Bas, où je vis actuellement, cette confiance spirituelle (tevekkül) a été redéfinie par les infrastructures de l’État-providence, où l’État et l’institution se sont approprié l’échelle du collectif, en particulier dans la région de Randstad. J’en viens à ma deuxième proposition : l’agenda politique que pourrait proposer l’architecture nécessite à la fois l’échelle individuelle et l’échelle collective, et on les trouve plus facilement, selon moi, dans le politique (siyasi) que dans le politique institutionnel. À Utrecht, je participe actuellement à l’élaboration d’une nouvelle infrastructure culturelle appelée Basecamp, dont la pratique repose sur trois éléments infrastructurels : des valeurs communes, un programme partagé et des réunions clés pour décider des actions et des activités. J’y contribue en concevant des interventions spatiales dans un bâtiment existant en rénovation, selon les éléments que j’ai mentionnés.
Sony, jusqu’ici, je me suis concentrée sur la politique et l’agentivité comme pratique, mais ce qui m’occupe l’esprit dans ton essai, c’est ta référence à la science anticoloniale de Max Liboiron et son idée d’une science du quotidien en relation avec la technologie et la terre. Tu écris qu’« une telle réorientation représente selon moi un déplacement des faits disputés [matters of concern] vers les affaires de pratique [matters of practice]. Elle renvoie à ce que signifierait faire de l’architecture politiquement. ». Ce type de réflexion pourrait démanteler la géopolitique dans l’architecture, ou du moins lui résister. J’aimerais creuser ton raisonnement sur la science au quotidien appliquée à l’architecture comme pratique, notamment à travers l’éducation architecturale (car toute éducation est architecturale, me semble-t-il, dès lors qu’elle touche à la pratique et à la création du quotidien). L’éducation, vue ainsi, est profondément relationnelle et fait partie de l’infrastructure : elle exige d’accompagner les besoins, les compétences et les curiosités de chaque individu, d’accompagner la pratique et ses urgences en tant que politique (siyasi) au sein du collectif/contexte, et d’accompagner un apprentissage fondé sur la réflexion et la sensibilisation plutôt que sur l’abstraction et l’accélération décontextualisées. Pas de science ni d’éducation sans une histoire. Pas de matérialité ni de pratique sans une histoire.
L’agenda de l’architecture (siyasi) concerne le collectif et ses infrastructures qui prennent soin de l’interdépendance des relations entre les animaux, les choses et la terre, qui se construisent sur la confiance, et qui portent une certaine confiance spirituelle, céleste, envers le collectif. En ces temps moroses, je perds espoir, mais je m’obstine à poursuivre cet agenda et cette pratique. D’un point de vue politique, l’agenda de l’architecture inclut les institutions éducatives et culturelles, qui doivent se transformer pour répondre aux besoins et aux urgences du collectif. Cette question mériterait sans doute une autre lettre.
Texte traduit de l’anglais par Gauthier Lesturgie