Une collection de Chandigarh

Sangeeta Bagga sur le fonds Pierre Jeanneret

Je me suis récemment rendue au CCA pour étudier le fonds d’archives de Pierre Jeanneret, premier architecte en chef de Chandigarh de 1952 à 1965 et sans qui le projet capital de Le Corbusier n’aurait pu être réalisé. Ayant grandi dans les œuvres bâties qui forment la véritable « collection » de Chandigarh, je peux personnellement m’identifier aux bâtiments de la ville et, avec mon bagage architectural, je peux également les voir à travers une lentille professionnelle. Je présente une perspective à la fois d’usagère et de critique. Voilà ce qui teinte mon objectif et mon approche par rapport à ce récit.

Le fonds d’archives est remarquable, volumineux et particulier, du fait qu’il est situé ailleurs qu’à Chandigarh et dans la maison de Pierre Jeanneret à Genève. Cette collection, à l’origine conservée à Genève, où Jeanneret a apporté le matériel pendant des pauses dans le projet de Chandigarh, a été léguée à sa nièce Jacqueline, car Jeanneret, étant demeuré célibataire, il lui a laissé tout ce qu’il avait. C’est elle qui a pris la décision de donner l’ensemble au CCA, à Montréal. Bien qu’elles aient été gardées dans divers lieux, les archives à leur destination définitive contiennent suffisamment de matériel et de variété pour offrir un kaléidoscope holistique d’œuvres, tout en démontrant les diverses techniques de documentation employées par Pierre pour saisir la ville pendant sa construction.

Le fonds comprend de la correspondance, des lettres personnelles, un abondant matériel photographique, des esquisses, des cartes et des films qui révèlent le Pierre Jeanneret architecte, artisan et bricoleur. Il contient aussi des photographies des collections personnelles de Jit Malhotra et d’autres collaborateurs à Chandigarh, qui ont été inspirés par sa personnalité et son métier. On trouvera des bouts de papier portant des détails et des dessins à main levée – l’élévation en coupe d’un appui de fenêtre, un entreposage intégré, un attrape-vent dans un mur, l’esquisse d’une chaise aux pattes croisées, une lampe en bambou, une gargouille – parmi les traçages archivés soigneusement numérotés et rangés dans des boîtes en carton au CCA. Ces objets semblent plutôt informels au premier regard, mais les détails extrêmement bien proportionnés, dessinés à la main à l’encre de Chine ou au crayon de couleur, révèlent l’attention de Jeanneret pour la minutie et l’harmonisation, ainsi que sa passion pour son travail. Des références à des dessins et esquisses antérieurs suggèrent une pratique de documentation descriptive et didactique à laquelle participait l’équipe d’architectes indiens qui l’assistait, ces derniers étant eux-mêmes inspirés et conditionnés par Jeanneret à travers cette méthode d’apprentissage passif. Le matériel suggère également que cette pratique constituait un trait d’union qui a mené au développement de l’éthique architecturale et du vocabulaire communément salué comme le « style d’architecture de Chandigarh ».

Pierre Jeanneret, fouille des fondations du bâtiment de la Haute Cour, secteur 1, Chandigarh, Inde, 1952. Négatif, 6,3 × 6,2 cm. ARCH264696, fonds Pierre Jeanneret, Collection CCA. Don de Jacqueline Jeanneret © CCA

Jeanneret a systématiquement annexé des notes à ses nombreux dessins, comme si, dans son esprit, il estimait qu’une inscription annotée de la réalisation de Chandigarh serait d’un intérêt référentiel pour la postérité. Les documents du complexe du Capitole constituent un exemple remarquable de cette pratique. C’est de loin le projet le plus majestueux de la ville, et il ouvre la voie à une grande animosité entre « le Concepteur » Le Corbusier et « l’exécutant » Pierre Jeanneret, puisque c’était ce dernier qui recevait les dessins de l’atelier de Paris et qui les convertissait en dessins de chantier applicables pour exécution sur place. L’échelle des bâtiments est monumentale, avec une complexité de niveaux et de détails qui donne lieu à un design difficile à comprendre. Les innombrables photographies du Capitole en construction expliquent à quel point Pierre était absorbé par l’exécution des bâtiments. Plusieurs images des édifices du Capitole – l’agrandissement et l’intérieur de l’Assemblée : l’une depuis l’autre, de dessus, de dessous, proche, à distance – présentent une série de cadres, comme un changement de lentille dans une chambre claire, que Jeanneret possédait et dont il se servait fréquemment. Des images multiples de la gargouille sur le toit de la Haute Cour, qui dirige une cascade s’écoulant dans un bassin au rez-de-chaussée, sont captées depuis plusieurs angles, illustrant le travail de Jeanneret au fil de la construction, de la conception et de l’aménagement du paysage.

Photographe inconnu, l’Assemblée en construction à Chandigarh, Inde, 1950-1965. ARCH268830, fonds Pierre Jeanneret, Collection CCA. Don de Jacqueline Jeanneret.

Pierre Jeanneret, vue de l’Assemblée en construction, Capitol Complex, Sector 1, Chandigarh, Inde, vers 1960. Épreuve argentique à la gélatine montée sur carton, 29,6 × 38,8 cm. ARCH265518, fonds Pierre Jeanneret, Collection CCA. Don de Jacqueline Jeanneret © CCA

Bien que le complexe du Capitole soit attribué à Le Corbusier, une étude en profondeur du matériel archivé nous amène à admirer la réalisation minutieuse de l’ouvrage par Jeanneret, confronté qu’il était aux défis représentés par une main-d’œuvre locale, des modes de construction non mécanisés, et par-dessus tout, les barrières de la langue, Jeanneret parlant peu l’anglais et seule une poignée de ses effectifs (architectes, ingénieurs et entrepreneurs) comprenant le français. L’outil auquel Jeanneret se fiait donc le plus abondamment pour la documentation et la référence était l’appareil-photo.

Ce dernier a aussi servi à enregistrer des références pendant les voyages de Jeanneret. Une photographie prise à Jaipur avec, au premier plan, le Jantar Mantar sur fond des monts Aravalli, suggère qu’il y a pu y avoir une influence pour ce site alors que Chandigarh est située sur les contreforts des Sivalik. Une photo des jardins moghols de Pinjore, avec des montagnes en arrière-plan, présente peut-être un autre cas d’inspiration pittoresque. À une certaine époque, Jeanneret possédait sept appareils-photo et il tombait souvent à court de pellicule durant ses voyages.

La production à grande échelle d’habitations, d’écoles primaires et secondaires, de collèges, de bibliothèques, de dispensaires, de cinémas et de marchés qui allait en tandem avec cette architecture municipale a prouvé le profond engagement de Jeanneret envers Chandigarh. On dit souvent que les architectes ne font que la conception des bâtiments, alors que les habitants les façonnent au fil de leur utilisation. Jeanneret était lié aux ensembles bien au-delà de la seule création d’architecture : il explorait des variantes de mobilier avec lequel il insufflait ensuite vie et activité dans les bâtiments, rappel de son association antérieure avec la conceptrice de meubles à l’atelier de Paris, Charlotte Perriand. L’ajout de mobilier sur mesure à des types d’architecture municipale et publique et même à des villas privées servait non seulement à satisfaire des besoins fonctionnels immédiats dans la ville, mais a aussi fourni des moyens de subsistance à des charpentiers, maçons, techniciens et artisans déplacés depuis les frontières de Lahore et du Pendjab occidental dans le sillage de la partition de l’Inde. Les projets d’habitation sont des exemples particulièrement réussis, avec leurs armoires, penderies, sièges, bancs, présentoirs et éclairage en alcôves, éclairages vers le haut en béton intégrés et écrans en terre cuite. Ceux-ci ont servi d’embellissement aux bâtiments modernistes, autrement définis par des lignes droites, des angles droits et une utilisation minimale de matériel.

Pierre Jeanneret, croquis de meubles pour Chandigarh, Inde, 1950-1965. Graphite sur papier, 22 × 49,3 cm. ARCH268578, fonds Pierre Jeanneret, Collection CCA. Don de Jacqueline Jeanneret © CCA

Photographe inconnu, vue d’une chaise conçue par Pierre Jeanneret, Chandigarh, Inde, 1958-1979. Épreuve argentique à la gélatine, 8,5 × 5,7 cm. ARCH402419, fonds Pierre Jeanneret, Collection CCA. Don de Jacqueline Jeanneret.

Photographe inconnu, vue d’un fauteuil conçu par Pierre Jeanneret, Chandigarh, Inde, 1960-1979. Épreuve argentique à la gélatine, 8,3 × 5,8 cm. ARCH402421, fonds Pierre Jeanneret, Collection CCA. Don de Jacqueline Jeanneret.

Les motifs trouvés dans ses ornements fonctionnels ont été dûment photographiés par les appareils de Jeanneret durant des week-ends d’exploration de l’arrière-pays des villages et hameaux environnants dans les États du Pendjab et de l’Himachal. Les symboles dans le béton humide du Modulor, d’oiseaux en vol, de chameaux jumeaux, de mains humaines, de feuilles, de poissons, de serpents et d’autres motifs indiens représentaient l’art dans l’architecture de la ville. Le Gandhi Bhawan, l’emblème du campus de l’Université du Panjab pour lequel Jeanneret a agi comme architecte en chef, présente un revêtement en panneaux extérieurs de galets blancs qui le distingue des bâtiments voisins en grès rouge. La toiture laisse pénétrer la lumière naturelle et sa structure à trois ailes était inspirée du virevent, comme un lotus flottant dans un bassin d’eau. Plusieurs maquettes du toit et du puits de lumière annoncent une version finale conçue par Jeanneret suivant les conseils d’artisans, charpentiers et maçons indiens, parmi les architectes et les ingénieurs.

Pierre Jeanneret, vue du Gandhi Bhawan à l’université de Panjab, Chandigarh, Inde, vers 1963. Épreuve argentique à la gélatine, 9 x 14 cm. ARCH264912, fonds Pierre Jeanneret, Collection CCA. Don de Jacqueline Jeanneret © CCA

Pierre Jeanneret, vue de Gandhi Bhawan, Université du Pendjab, Chandigarh, Inde, vers 1963. Épreuve argentique à la gélatine sur papier, 8,1 × 12 cm. ARCH268826, fonds Pierre Jeanneret, Collection CCA. Don de Jacqueline Jeanneret © CCA

Pierre Jeanneret, élévations pour le Gandhi Bhawan, Université du Pendjab, Chandigarh, Inde, vers 1962. Diazotype sur papier, 47,2 x 102,1 cm. ARCH268865, fonds Pierre Jeanneret, Collection CCA. Don de Jacqueline Jeanneret © CCA

Pierre Jeanneret, plans pour le Gandhi Bhawan, Université Panjab, Chandigarh, Inde, 1962-1963. Diazotype sur papier, 47,8 x 102,1 cm. ARCH264797, fonds Pierre Jeanneret, Collection CCA. Don de Jacqueline Jeanneret © CCA

Le fonds d’archives révèle également dans une large mesure que Jeanneret avait établi son propre horaire pour sa vie à Chandigarh. De petits gribouillis et notes au verso de photos personnelles, de cartes postales et de pages de son journal révèlent le style de vie d’un célibataire qui a passé plus d’une décennie et demie avec la famille élargie de son ami (et cuisinier) Bansi. Si ses matins de semaine étaient consacrés au développement du tissu urbain en compagnie de Jane Drew et Maxwell Fry, aidés par une équipe de jeunes architectes indiens dynamiques, et ses après-midis étaient occupés par du travail de chantier, les dimanches après-midi, Jeanneret les passait à tisser des dhurries et des paniers, à fabriquer des lits de camp et des hamacs en corde et en coton fait localement, et à faire des bateaux avec la famille de Bansi – dans un sens, des menus plaisirs qui célébraient la récente indépendance de l’Inde en 1947. Jeanneret était ouvert à la culture du Pendjab et prêt à l’adopter.

Photographe inconnu, rue avec la sculpture Modulor Man à Chandigarh, Inde, 1950-1970. Épreuve argentique à la gélatine, 29,6 x 21 cm. ARCH279613, fonds Pierre Jeanneret, collection CCA. Don de Jacqueline Jeanneret.

Photographe inconnu, portrait de Pierre Jeanneret à vélo près du Secrétariat en construction, Capitol Complex, Sector 1, Chandigarh, Inde, 1953-1958. Épreuve électrophotographique, 22,8 × 20,2 cm. ARCH402351, fonds Pierre Jeanneret, Collection CCA. Don de Jacqueline Jeanneret.

Un club nautique pensé comme un club de yacht privé a été conçu et construit au bord du lac Sukhna, où Jeanneret et Le Corbusier testaient des bateaux artisanaux. Camouflée dans le sol de manière à ce que la vue du visiteur sur le lac ne soit pas obstruée, la terrasse du club est accessible par un escalier en porte-à-faux tenu en place par un mur en pierres de rivière et une simple rampe noire rectiligne, ces deux éléments étant répétés dans la ville comme un parti pris esthétique. Le vitrage ondulant qui suit le plan cintré du salon du club nautique, les éclairages vers le haut en béton qui fournissent une lumière tamisée en soirée pour ne pas déranger les oiseaux migrateurs, la berge en moellons du lac Sukhna dont les marches mènent aux bateaux, le tout fait écho au récit selon lequel l’homme, la nature et le modernisme peuvent être réunis pour créer une architecture éternelle et l’esprit d’un lieu. C’est dans le lac Sukhna que Jacqueline Jeanneret a dispersé les cendres de Pierre, qu’elle avait transportées depuis Genève, afin d’exaucer son dernier souhait de reposer dans la capitale, comme gardien de sa collection d’origine.

Photographe inconnu. Photographie de Pierre Jeanneret sur un pédalo sur le lac Sukhna, Chandigarh, Inde. ARCH266142, Fonds Pierre Jeanneret, Collection CCA. Don de Jacqueline Jeanneret.

Sangeeta Bagga était en résidence au CCA en juin 2019 dans le cadre de Chercher et raconter, un programme qui encourage de nouvelles lectures de la collection du CCA soulignant divers aspects de la pertinence intellectuelle actuelle de celle-ci.

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