Retour sur la province

Ce dossier traite des lieux au-delà de la métropole : les petites villes et celles de taille moyenne, les petites agglomérations, les villages éloignés. C’est ici, dans des lieux qui ne peuvent être réduits simplement au non-urbain, que nos crises – politiques, sociales, économiques, environnementales – s’amplifient. C’est là aussi où l’on peut, supposément, expérimenter plus librement. Nous y partons pour découvrir de nouvelles formes de communautés et d’architecture, ainsi qu’une vie meilleure (ou du moins son illusion).

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Schémas de mises en commun dans les campagnes

Niklas Fanelsa fait circuler des références

Cet essai est le deuxième volet d’une série de trois articles de Niklas Fanelsa produits dans le cadre de Patterns of Rural Commoning, son projet pour le programme de commissaires émergents.

À la fin du XIXe siècle, de petites collectivités, comme Obstbaukolonie Eden (la colonie du verger d’Éden) près de Berlin et Monte Verità près d’Ascona, s’établissent dans la campagne allemande et suisse. S’inscrivant dans un vaste mouvement visant à changer le mode de vie, ces communautés forment des systèmes autosuffisants fondés sur des règles de propriété et de production collectives en étroite relation avec la nature et en opposition aux courants de matérialisme et d’urbanisation liés à l’industrialisation. Ces groupes repensent les composantes de l’existence collective, de l’éducation à l’habillement, de la place des femmes dans la société à l’adoption d’une alimentation végétalienne. Ils ne sont pas isolationnistes pour autant, diffusant leurs idées à un public plus large. La colonie du verger d’Éden publie des revues et conçoit une gamme de produits végétaliens, laquelle donnera plus tard naissance à la chaîne de supermarchés biologiques Reformhaus. Congrès, invités internationaux prestigieux et nouveaux formats éducatifs – comme l’école estivale de danse de Rudolf von Laban – sont au cœur de l’âme culturelle et artistique de Monte Verità. Ces communautés Lebensreform connaissent leur apogée dans les années 1920 et aujourd’hui, un siècle plus tard, on voit de tels projets utopiques fleurir à nouveau, même s’ils ont pris une dimension nouvelle.

Les limites de notre économie néolibérale mondialisée, qui repose sur l’extraction de ressources naturelles non renouvelables, ont contribué à créer un fort désir pour un virage sociétal, en particulier pour ce qui touche à nos activités et habitudes quotidiennes. Des crises comme la récente pandémie de COVID-19 mettent en relief la fragilité de nos modes de vie, dépendants de vols à bas prix et de la production non locale de biens. La concentration du capital mondial dans les zones urbaines en expansion rend les villes plus chères et moins attrayantes; de plus en plus de gens aspirent à un style de vie plus simple dans des collectivités plus modestes.

Parallèlement, on voit se déliter le paradigme de la ville vue comme l’unique environnement de créativité. La campagne est maintenant un espace de potentiel, offrant des terres abordables et une proximité avec les modes de production indispensables à la vie. Les gens y viennent en quête d’activités enrichissantes, au-delà des sphères collaboratives de la professionnalisation. De nouvelles communautés se constituent en milieu rural : beaucoup n’ont pas d’idéologie bien ancrée, mais la plupart cherchent à cultiver une vie meilleure. Nombre d’entre elles conservent des liens étroits avec un centre urbain, dans le but de recréer le contact perdu entre ville et campagne. Dans un avenir proche, il sera de plus en plus important d’inventer de nouvelles manières de vivre et de travailler en mettant en œuvre des schémas de fonctionnement favorisant des systèmes régénératifs inscrits dans un cadre local.

Dans son ouvrage L’espoir de Pandore, Bruno Latour s’associe à un groupe de chercheurs en Amazonie et réfléchit sur leurs constatations. Il relève à quel point les observations sur le terrain des conditions pédologiques sont replacées dans des contextes discursifs plus larges à travers le concept de référence circulante : les données recueillies en un endroit précis se transforment, sous l’effet d’une série d’opérations scientifiques, en graphiques et textes abstraits, lesquels peuvent être communiqués à des interlocuteurs internationaux. Dans ce processus de diffusion, la référence conserve un lien avec son état antérieur; cependant, cet état originel a nécessairement perdu de son contenu initial pour pouvoir offrir une comparaison avec d’autres contextes.

S’il prend racine dans mes expériences de la campagne allemande et japonaise, ce projet curatoriale se nourrit des mouvements actuels dans le contexte rural mondial. Il s’intéresse à ces mouvements sous l’angle du développement de modèles remarquables nés d’observations portant sur trois sujets : l’artisanat, l’alimentation et les matériaux. L’élaboration de modèles à partir de contextes multiples permet des énoncés plus larges : un modèle s’appuie dans sa structure sur des constats particuliers, et chaque modèle peut ensuite se rapporter à d’autres. Dans le cadre de ce processus, de tels schémas peuvent s’appliquer à une variété de contextes, d’échelles et de périodes. Le modèle devient un outil productif pour l’analyse des situations qui sont les nôtres, la compréhension des précédents historiques et la construction d’avenirs possibles. Voici quelques exemples d’observations tirées de la campagne avec lesquel je propose de commencer :

Une nouvelle vie pour de vieux bâtiments

Niklas Fanelsa, dessin d‘“Une nouvelle vie pour de vieux bâtiments,” 2020. © Niklas Fanelsa

Dans de nombreux villages ruraux, j’ai pu constater la présence de vieux bâtiments inoccupés. Leur présence et leur piètre état de préservation ont différentes causes : ils sont devenus trop coûteux à rénover ou à entretenir, le style de vie qui leur est attaché ne convenait pas à leurs propriétaires, ils traînent avec eux une mauvaise réputation ou encore, tout simplement, à moindre effort, une nouvelle maison offrira plus de confort. Ces bâtiments sont vus comme autant d’occasions à saisir par les nouveaux habitants de ces villages provenant de la ville, lesquels cherchent un endroit où s’établir pour démarrer une nouvelle vie ou activité. Ces nouveaux venus ont conscience du potentiel intrinsèque de telles constructions, souvent situées au centre du village, et réutilisent ces structures pour de nouveaux concepts programmatiques et modèles d’entreprise en lien tant avec le village qu’avec leur réseau personnel en ville. Une ancienne église à Saint-Adrien, au Québec, se transforme en magasin coopératif et en studio d’enregistrement; une vieille salle de spectacle à Kamiyama, au Japon, s’ouvre sur le village, accueillant des performances d’artistes du monde entier; et une grange à Gerswalde est réutilisée comme bureau d’été et espace de projet. Avec ce concept, les nouveaux habitants préservent les formes bâties existantes tout en diversifiant leur usage et apportant une vie nouvelle dans le village.

Construction hybride

Niklas Fanelsa, dessin de “Construction hybride,” 2020. © Niklas Fanelsa

Traditionnellement, la transition entre nature sauvage et paysage culturel a commencé avec les efforts continus déployés par une collectivité d’agriculteurs et l’entretien quotidien du territoire. La construction de bâtiments faisait partie intégrante de ce travail collectif de conservation. Aujourd’hui, cette approche se retrouve dans la manière dont les utilisateurs de ces bâtiments prolongent leur vie. Souvent, des matériaux récupérés de maisons anciennes sont employés pour la restauration de constructions existantes. De nombreuses structures sont réaménagées par leurs propriétaires, puis progressivement agrandies. Des voisins apportent leur aide, proposant savoir et ressources matérielles, contribuant ainsi à un système local complexe d’échanges de services. Par exemple, le propriétaire d’une maison à Gerswalde s’est servi de l’argile excavée d’un autre chantier de construction pour en enduire ses murs intérieurs.

Produits locaux

Niklas Fanelsa, dessin de “Produits locaux,” 2020. © Niklas Fanelsa

Partout à la campagne au Japon, j’ai trouvé des produits locaux sans équivalent, véritables fruits de leur terroir, de ses modes particuliers de production et des matériaux que l’on y trouve. Les aliments cultivés ou produits localement et les objets artisanaux (légumes, produits laitiers, pièces d’ameublement…) ont de plus en plus gagné en popularité auprès des consommateurs des régions voisines. Des grands magasins proposent ces produits régionaux à leur clientèle. Leur production n’est pas seulement source de revenu, mais aussi le point de départ pour une nouvelle économie et une nouvelle identité locales. La recherche de produits régionaux permet de lever le voile sur des savoir-faire et ressources matérielles qui pourront être utilisés pour d’autres projets.

Vêtements de travail

Niklas Fanelsa, dessin de “Vêtements de travail,” 2020. © Niklas Fanelsa

J’ai constaté qu’il existe un lien étroit, en milieu rural, entre les habitants et leur environnement extérieur immédiat et que le passage des saisons se reflète dans leur habillement. Chemises et pantalons amples assurent un meilleur confort et une bonne ventilation par les chaudes journées d’été. Des matériaux comme le coton et le lin naturels, utilisés traditionnellement pour les vêtements de travail à la campagne, sont repris par de jeunes tailleurs dans des coupes contemporaines, et des pièces à motifs plus simples conviennent à une production domestique. En hiver, un manteau à coupe large en feutre de laine biologique tient bien au chaud, et un tel matériau a juste besoin d’être aéré pour son nettoyage. Les palettes de couleur sont influencées par les ressources disponibles localement pour une teinture naturelle, comme les noix et les pommes de pin dans le nord-est de l’Allemagne.

Repas communautaires

Niklas Fanelsa, dessin de “Repas communautaires,” 2020. © Niklas Fanelsa

Le style de vie à la campagne est beaucoup plus lié à la production et à la consommation collectives des aliments que celui de la ville. J’ai participé à des repas où des groupes importants de personnes se réunissaient pour manger et discuter, échanger des idées et passer un agréable moment. Partout dans le monde, des recettes ont pour base des produits locaux. Une salade peut être composée à partir de plantes sauvages comestibles cueillies dans une prairie à proximité. Les légumes de saison sont fraîchement récoltés et combinés à des produits régionaux. Ces repas sont l’occasion de rencontres inattendues, d’échanges d’informations sur la vie au village et de réflexions collectives sur des projets à venir.

Coopératives agricoles régionales

Niklas Fanelsa, dessin de “Coopératives agricoles régionales,” 2020. © Niklas Fanelsa

Aujourd’hui, l’essentiel de la production alimentaire a été industrialisé par des entreprises agricoles financées par l’État et opérant à un niveau mondial, et c’est sans doute en réaction que l’on voit un désir de plus en plus fort d’exploitation plus régionale et plus soucieuse de l’environnement. Des réseaux de producteurs locaux ont vu le jour, développant des modèles ascendants indépendants de ceux existants. Les exploitations agricoles soutenues par la communauté répondent aux besoins des ménages dans les villes voisines en leur fournissant chaque semaine des légumes frais et des produits maison. Le consommateur ne paie pas pour chaque fruit ou légume individuellement, mais plutôt pour un panier qui lui est livré, ce qui permet une proximité plus grande avec les réalités de la saisonnalité agricole. Les produits sont distribués à un point de chute central, souvent un centre communautaire ou un magasin régional. J’ai aussi observé que les ménages participants sont parfois invités à donner de leur temps sur une ferme ou à passer leurs vacances dans un gîte agricole. Certaines fermes proposent également un lieu de séminaire qui accueille des ateliers traitant d’agriculture biologique, de biodiversité ou de cuisine. Les fermes entretiennent en outre des liens étroits avec des restaurants en ville qui mettent de l’avant la production fraîche et locale.

Ateliers

J’ai le projet de faire vivre plus de récits personnels, de graphiques et de modèles dans le cadre d’une série d’ateliers où interviendront trois experts sur les thématiques de l’artisanat, de l’alimentation et des matériaux. Au cours de ces ateliers d’une journée et d’un événement de clôture, les participants seront en contact direct avec un environnement local, ses réseaux et ses qualités esthétiques. Nous découvrirons la campagne et son potentiel de développement d’activités communes, tissant de possibles trames pour une nouvelle société.

Avec l’appui de l’espace local de projet löwen.haus, le premier volet de cette série se tiendra en Allemagne rurale, à Gerswalde (Brandebourg), du 4 au 6 septembre 2020.

Suggestions de lecture

• Alexander, Christopher. A Pattern Language. New York : Oxford University Press, 1977.
• Bartoli, Sandra, Marco Clausen, Silvan Linden, Åsa Sonjasdotter, Florian Wüst, Kathrin Grotz et Patricia Rahemipour (dir.). Archäologien der Nachhaltigkeit. Hambourg : adocs, 2020.
• Bätzing, Werner. Das Landleben. Munich : C.H. Beck, 2020.
• Blume, Eugen, Matilda Felix et Gabriele Knapstein (dir.). Black Mountain An Interdisciplinary Experiment 1933–1957. Leipzig : Spector, 2019.
• Borgonuovo, Valerio et Silvia Franceschini. Global Tools 1973–1975, When Education Coincides with Life. Rome : Nero, 2019.
• Diederichsen, Diedrich et Anselm Franke (dir.). The Whole Earth – California and the Disappearance of the Outside. Berlin : Sternberg Press, 2013.
• Einfälle statt Abfälle, Handwerk Buch 2: Wir bauen ein Lehm-Fachwerkhaus. Kiel : Packpaier Verlag, 2004.
• « Fermenting Culture: An Interview with David Zilber ». balado d’Emergence Magazine, octobre 2019, https://emergencemagazine.org/story/fermenting-culture/.
• Fezer, Jesko et Martin Schmitz (dir.). Lucius Burckhardt Writings. Rethinking Man-made Environments: Politics, Landscape & Design. Heidelberg : Springer, 2012.
• Gatti, Mirko, Stefan Gruber, Christian Hiller, Max Kaldenhoff et Anh-Linh Ngo (dir.). An Atlas of Commoning: Places of Collective Production. Berlin : Arch+, 2018.
• « Îles et villages. Une série documentaire sur le phénomène posturbain dans le Japon rural ». Montréal : Centre Canadien d’Architecture, 2018, https://www.cca.qc.ca/fr/articles/issues/26/retour-sur-la-province/56455/iles-et-villages.
• Jean, Bruno. « The study of rural communities in Quebec: from the “folk society” monographic approach to the recent revival of community as place-based rural development ». Journal of Rural and Community Development 1 (2006) : 56–68.
• Kaijima, Momoyo, Yu Iseki et Laurent Stalder (dir.). Architectural Ethnography – Japanese Pavilion Venice Biennale 2018. Tokyo : TOTO, 2018.
• Koolhaas, Rem. Countryside, A Report. Cologne : Taschen, 2020.
• Latour, Bruno. L’espoir de Pandore : pour une version réaliste de l’activité scientifique. Paris : La Découverte, 2001.
• Tagada, Johanna et Tilmann S. Wendelstein (dir.). Journal du Thé 1–3. Londres : Poetic Pastel Press, 2020.
• Ungers, Liselotte et Oswald Mathias. Kommunen in der neuen Welt. Cologne : Kiepenheuer & Witsch, 1972.

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