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Des origines du numérique

Qu’avons-nous besoin de savoir pour pouvoir déterminer quand et comment l’architecture est devenue numérique? Ce dossier se concentre sur des projets réalisés dans les années 1980 et 1990, qui recoururent à des outils numériques pour explorer de nouvelles possibilités en matière de recherche et de pratique architecturales. Plutôt que de tenter de nous projeter dans l’avenir, nous tentons ici de produire une étude critique de la manière dont les technologies numériques ont concrètement transformé l’architecture.

Article 17 de 17

Cyanotopie

Vidéo et texte de Mika Savela

Cyanotopie
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À la recherche du nouveau bleu.

Si le bleu peut sembler une couleur éminemment naturelle, voire universelle, il relève plus souvent de la perception que de la réalité matérielle. Un phénomène de dispersion dans l’atmosphère terrestre, la touche de bleu qui rend le blanc encore plus blanc ou transforme le jour en nuit, le halo émanant de l’écran des smartphones qui nous empêche de dormir.... Autant d’exemples des nombreux rôles que joue aujourd’hui le bleu dans nos vies. Pourtant, les civilisations anciennes ne savaient pas ce qu’était le bleu (il semble cependant que certaines civilisations aient connu cette couleur, comme on a pu le constater. Dans les images qui nous entourent, les filtres et les préréglages semblent entretenir avec le bleu un rapport singulier : le chaleureux devient froid, et le nostalgique devient futuriste. Qu’il s’agisse d’images d’archives ou autres, tout ce que nous voyons est filtré. La réalité filtrée est-elle un lieu que nous habitons? Notre nouvelle réalité est-elle bleue?

On sait que l’œil contient des cellules spécialisées qui réagissent à un spectre réduit de radiations électromagnétiques de différentes longueurs d’onde, qui se réfléchissent sur la surface des objets qui nous entourent. Le cerveau réinterprète ensuite ce stimulus sous la forme d’une perception visuelle. L’apparence des choses et les couleurs que nous voyons dépendent entièrement d’un certain nombre de circonstances. En ce sens, les couleurs que nous apprenons à reconnaître à l’école maternelle ne sont pas réellement des caractéristiques statiques du monde. Toutes les choses que nous voyons – au même titre que les choses que nous reproduisons par la photographie – sont des représentations de la réalité. Ce constat a eu des répercussions philosophiques fondamentales. Cependant, dans l’ère actuelle des écrans numériques, on oublie facilement que presque toutes les images que nous voyons et que nous créons sont filtrées par des choix, des algorithmes et autres moyens techniques. Si dans l’histoire de l’art occidentale, la production d’images a pu entretenir une affinité particulière avec le réalisme, les images d’aujourd’hui ne sont presque jamais honnêtement réalistes (et dans les rares cas où elles le sont, nous les gratifions du hashtag #nofilter). En un sens, cela n’a rien de nouveau. Mais d’un autre, les choses ont changé du tout au tout.

Dans les débuts de la photographie, le procédé cyanotype offrait une méthode relativement fiable et économique pour reproduire les images. À l’origine, la teinte bleutée caractéristique de ces images n’était pas conçue pour rendre la réalité plus colorée ou plus intéressante. Il s’agissait plutôt d’un effet secondaire de la technique, que l’œil était sensé corriger. Aujourd’hui, il est devenu impossible de ne pas voir le bleu du cyanotype. Les cyanotypes des archives ne se distinguent pas tant par leur ancienneté que par l’étrangeté de leur couleur qui les fait ressembler à des objets extraterrestres. Ce déplacement dans notre perception provient du fait que, si le bleu de Prusse du cyanotype représente une qualité matérielle à la fois rationnelle et concrète, ce n’est pas le cas du bleu contemporain. Si nous sommes surpris par la réalité colorée des cyanotypes, par l’étrange objectalité que crée leur colorisation totale, c’est parce qu’aujourd’hui on n’a plus besoin de pigments pour teinter les images. L’écran bleu numérique est devenu l’International Klein Blue de notre époque – à un tel point que c’en est parfois comique.

Les écrans bleus sont faits de lumière et ils représentent une tonalité bleue d’un genre nouveau, qui ne peut être réellement vue et perçue que sur un écran à tube cathodique lorsque les points de phosphore bleus du shadow mask RVB sont bombardés d’électrons. Actuellement, dans l’ère des écrans à cristaux liquides, il est extrêmement facile d’obtenir un « bleu écran » de manière numérique. Mais il est bien plus difficile de reproduire cette apparence dans l’impression, ou dans le monde physique en général. Les techniques comme la Risographie sont de plus en plus utilisées pour obtenir la même intensité. Ces méthodes contribuent par ailleurs à créer une vision romantique de l’encre, considérée comme plus authentique qu’une image colorisée par des moyens numériques. On regarde maintenant les cyanotypes, et même les bleus d’architecte, d’un œil nouveau.

Cependant, ces nouvelles manières de voir le bleu participent également d’un déplacement plus large qui s’opère autour de l’image numérique. Alors que les appareils mobiles équipés d’appareils photographiques sont devenus omniprésents, le nombre d’images circulant sur les plateformes numériques a explosé. On l’oublie déjà, mais l’un des facteurs qui ont rendu le partage d’images si populaire sur les réseaux sociaux a été le développement de filtres imitant l’apparence des anciennes pellicules et de la photographie instantanée. Ainsi, le filtre Polaroïd, auquel manquent certaines teintes et certaines couleurs, est devenu un moyen rapide d’esthétiser des moments parfaitement ordinaires. Les images numériques filtrées donnent l’impression de saisir plus d’émotion et d’intensité, même si ces effets sont entièrement simulés par un logiciel.

Naturellement, le développement de l’imagerie architecturale contemporaine n’a pas été épargné par les filtres numériques. Les changements de teinte et autres moyens de manipuler l’atmosphère des images font partie intégrante de la représentation de la réalité planifiée, et servent à montrer un projet sous son jour le plus intéressant possible. Certains observent même chez les éditeurs une préférence pour les ciels bleus dans la photographie de projets architecturaux, ainsi que pour les rendus nocturnes, les oiseaux, les montgolfières et autres effets artificiels. À l’heure où le monde numérique nous devient de plus en plus familier, le bleu des écrans fait partie de la palette de l’illustrateur architectural, et le modèle colorimétrique RVB fait maintenant partie de ce qu’est « le monde ». Nous vivons dans une cyanotopie, un monde d’écrans bleus, où tout nous rappelle à l’irréalité de ce que nous percevons ou fabriquons comme réel – de quoi regarder les Polaroïds d’Aldo Rossi d’un œil nouveau.

Mika Savela a produit cette vidéo et ce texte en 2017 dans le cadre de son projet de recherche « Offness ». Ce travail est un résultat du programme de recherche multidisciplinaire « L’architecture et/pour la photographie » développé par le CCA, avec le soutien financier généreux de la Andrew W. Mellon Foundation.

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