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En
Trajets et transferts

Comment les idées et les choses matérielles liées à l’architecture sont-elles transformées durant leurs déplacements, et comment ces mutations affectent notre environnement? En observant le transfert de connaissances d’un lieu à un autre et la reconfiguration physique des communautés au cours du temps, il est possible de mettre au jour le processus de transposition des problématiques architecturales en cette époque d’échanges à l’échelle mondiale.

Article 9 de 12

Quand un concombre n’est plus un concombre : une histoire de classification, en Union Européenne

Texte de Lev Bratishenko

Premier jour

Le lundi 12 août 2002 à 19 h 32, Darius Corneliu se présenta au poste-frontière de Kiszombor, situé entre la Roumanie et la Hongrie, au volant de son camion. À côté de son véhicule, une clôture en mailles de chaîne flasque bordait une rangée de camions et s’étirait jusqu’à un bloc de béton tapissé d’écriteaux en hongrois, qu’il ne comprenait pas. Au loin, des champs témoignaient d’une tentative de culture peu convaincante. Sur la remorque de son camion Renault, un investissement familial, se trouvait un conteneur métallique bleu de six mètres de long, chargé d’environ 26 000 kilos de concombres provenant de la ferme de son oncle, située dans la région de Bistrețu, à six heures de route de là. Non, dit-il au douanier hongrois, il ne savait pas comment son oncle cultivait ses concombres, ni s’ils avaient poussé dans le champ où il jouait étant enfant ou plutôt dans la serre rouillée, en bordure du fossé. Si son oncle employait des méthodes de « jardinage bulgare »? Mais qu’est-ce que c’était que cette histoire? Son oncle n’était même pas bulgare! Et puis, ces concombres n’appartenaient pas à Darius. Il ne faisait que rendre service à son oncle en les apportant chez un grossiste de Szeged. D’habitude, il ne transportait pas des concombres. Il préférait de loin les marchandises qui n’entraînaient pas autant de maux de tête lors du passage aux douanes, les téléviseurs, par exemple. Il ne comprenait pas pourquoi le douanier, un petit homme aux yeux cernés, se montrait si irrité en examinant les documents qu’il lui tendait. Dans un hongrois approximatif, il tenta de lui expliquer qu’il n’avait rien d’autre que les papiers que son oncle lui avait remis. Il devrait s’en contenter. Désolé. Bocsánat.

Le douanier hongrois, visiblement fatigué, semblait découragé de devoir composer avec cet importateur amateur. Sanyi Szilágyi était à son poste depuis très tôt ce matin-là et avait maintenant hâte de rentrer chez lui, mais les formulaires que lui présentait cet homme étaient incompréhensibles. Sanyi ne pouvait tout simplement pas le laisser traverser. Il lui faudrait saisir le camion et son contenu. Il ouvrit la grille et fit signe à Darius de se garer à droite d’un petit bâtiment de 400 mètres, tout au bout de l’allée. C’était le bureau de la Garde douanière et financière hongroise, où Sanyi travaillait depuis 12 ans et où, selon toute vraisemblance, il terminerait sa carrière, s’il faisait bien attention de ne pas trop enfreindre les principes de la loi C de 1995 sur les procédures et l’organisation douanières, et de respecter le décret 45 du gouvernement hongrois régissant son application.

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En s’approchant, Darius constata que l’immeuble était en piteux état. Kiszombor, un minuscule poste-frontière, figurait au bas de la liste du gouvernement pour l’amélioration des infrastructures entamée trois ans plus tôt, lorsque la Hongrie s’était jointe à l’OTAN. Les postes-frontières importants, comptant jusqu’à 20 voies, étaient désormais équipés de stations de désinfection automatisées, de détecteurs de rayonnement et d’appareils de radioscopie. La plupart avaient leur propre agent phytosanitaire (parfois même deux), expert dans la manipulation de produits suspects. Quant aux postes plus modestes, ils ne pouvaient qu’espérer. Kiszombor se trouvait au 32e rang sur cette liste de priorités.

Tandis que Sanyi refermait la grille et se dirigeait vers le camion, il essayait de se souvenir, en vain, de la dernière fois où il avait dû saisir une cargaison de produits de la terre. Les saisies de cargaisons de cigarettes venaient en premier, suivies de celles d’alcool, d’objets historiques, d’animaux, et pour finir, de drogues. Mais des légumes? Ça, il n’en avait jamais entendu parler. Soit cela se passait si peu souvent que ça ne valait pas la peine d’en faire mention, soit au contraire c’était tellement courant qu’il valaitmieux ne pas en tenir compte, pour ne pas nuire aux statistiques.

« Revenez donc demain », dit Sanyi en s’approchant du camion. Darius ne semblait pas opposé à cette idée. Il haussa les épaules et demanda qu’on l’emmène à Szeged.

Deuxième jour

Darius ne revint jamais de Szeged pour récupérer les concombres de son oncle, mais Sanyi ne le sut que plus tard. Il passa la matinée du 13 août à estampiller les passeports de Roumains venus de Timisoara dans l’intention d’aller faire leurs courses à Budapest. Il jetait parfois un coup d’oeil par-dessus son épaule pour vérifier si le camion était toujours là, mais sans trop s’en soucier.

Au déjeuner, à Szeged, Sanyi regarda Ferencváros vaincre Békéscaba EFC dans un match en reprise, tandis qu’il avalait une côtelette de porc en silence. Lorsqu’il revint à Kiszombor, le camion avait disparu.
« Katy, demanda-t-il à la réceptionniste. Qui a autorisé le départ du camion?
— Personne, il est toujours là, répondit-elle. Puis son regard se posa sur la place de stationnement vide et elle conclut : Quel camion? Je n’en ai vu aucun. »
Nul n’avait vu le camion Renault quitter les lieux et personne n’avait envie d’affirmer qu’il avait bien été là. Sanyi était heureux que son équipe ait décidé de le couvrir, mais puisque l’importateur amateur avait trouvé un moyen de décrocher sa cargaison, il faudrait tôt ou tard expliquer la présence de ce conteneur bleu vif dans l’aire de stationnement.

Sanyi avait retenu le camion parce que son conducteur s’était présenté sans certificat d’inspection. Depuis l’adoption du règlement CE/1788/2001 par l’Union européenne, tout chargement de légumes venant d’un pays tiers devait être certifié par l’autorité de l’État exportateur, et cette certification devait être validée au moyen d’un formulaire précisant la variété de légumes transportée, les types de pesticides utilisés pour leur culture, leur taille et leur poids moyen. Normalement, Sanyi n’aurait eu qu’à effectuer une rapide inspection en se fondant sur ce document et à téléphoner au bureau du comté pour obtenir le numéro de référence contenu dans l’ordinateur central (il n’aura son propre ordinateur qu’en 2004), puis à évaluer la valeur marchande de la cargaison. Le certificat d’importation n’était techniquement pas encore obligatoire pour des produits destinés à la vente en Hongrie seulement, mais le gouvernement s’était positionné en faveur de l’application anticipée du règlement. Malheureusement, cet importateur amateur n’avait même pas su respecter la norme la plus élémentaire, et le formulaire roumain qu’il avait entre les mains était vierge, mis à part le mot « concombres » gribouillé laborieusement, avec des fautes d’orthographe.

Par chance, la Garde douanière et financière hongroise avait prévu des mesures pour parer à une telle éventualité : elle mettait à la disposition de son personnel un formulaire en double – original sur papier blanc, duplicata sur papier jaune – pour lui permettre d’identifier les produits inconnus, selon les responsables de la Garde douanière et financière, et Sanyi en fit la preuve. Le choix du formulaire relevait d’un sens commun que même les derniers arrivés dans l’équipe devaient avoir et Sanyi en fit la preuve. Il trouva en effet aisément le formulaire intitulé Növényi anyag. Matières végétales.

Le formulaire se divisait en différentes sections permettant de déterminer les caractères « qualitatifs », « quantitatifs » et « pseudoqualitatifs » de la marchandise. Par élimination, on arrivait à cibler une variété végétale approuvée pour la vente en Hongrie ou dans toute l’Europe. Pleins de bonnes intentions, les auteurs du formulaire avaientinclus des diagrammes pour aider les employés à identifier les différentes parties de la plante. Sur la première page se trouvaient des illustrations de racines.

Le formulaire définissait également les types d’observation que Sanyi était autorisé à pratiquer, soit la « mesure individuelle », la « mesure de groupe », l’« évaluation visuelle de plantes prises individuellement » ou « collectivement ».

Sanyi saisit une règle, laissa la porte du conteneur ouverte pour permettre à la lumière d’entrer et se mit à la tâche. Tout se passa bien au départ et il réussit en quelques minutes à associer les spécimens qu’il avait devant les yeux à la famille des cucurbitacées. Il repéra ensuite une forme familière, sous l’intitulé Cucumis. À partir de là, toutes les variétés étaient donc censées être, de près ou de loin, des concombres.

Mais c’est justement à partir de ce point que le document prit un ton scientifique impénétrable. Sanyi bloqua à la première question et dut attraper un dictionnaire pour chercher le terme « cotylédon », qui désignait apparemment une feuille à l’état embryonnaire. La seule feuille qu’il put trouver parmi les 26 000 kilos de concombres était brune et rabougrie et, puisqu’elle tomba en miettes au contact de ses doigts, il sauta la question en espérant que ça ne fausserait pas les résultats du questionnaire. On lui demandait ensuite de mesurer les « 15 premiers entre-noeuds », soit d’après le dictionnaire, la partie de la tige comprise entre deux noeuds. Comme il ne voyait aucune tige, il sauta également cette question. Venait ensuite une question de « mesure pseudoqualitative de groupe » sur l’« apparence générale du limbe des feuilles ». C’était injuste, pensa Sanyi, puisqu’il avait ignoré la première question portant sur les feuilles. Il commençait à avoir des doutes sur son choix de formulaire. La série se poursuivit avec d’autres questions qualitatives, quantitatives et pseudoqualitatives sur la « longueur du limbe des feuilles », le « lobe terminal », l’« intensité du vert », les « boursouflures », l’« ondulation et l’indentation de la marge ».

Sanyi tourna la page avec espoir et trouva une question d’« évaluation visuelle qualitative » portant sur l’« expression sexuelle » d’un spécimen. Il reprit son dictionnaire. Toutefois, même une fois éclairé sur le sens du terme, il ne parvint pas à déterminer si le concombre observé était exclusivement mâle, exclusivement femelle ou une combinaison des deux. Compter les « fleurs femelles » était impossible puisqu’il n’y avait aucune fleur visible. Il dut ensuite chercher le mot « parthénocarpie », qui signifiait apparemment que le plant de concombre aurait pu produire des fruits sans fertilisation s’il avait possédé cette caractéristique. Puisque ces concombres avaient des graines, Sanyi cocha « non » et ressentit un certain plaisir, car il avait pu sauter un grand nombre de questions.

La section suivante portait sur le « fruit » – même s’il doutait que les concombres soient des fruits. Il décida que la longueur du « fruit » était « longue ». Il semblait à Sanyi que cette catégorie aurait été une bonne candidate pour une méthode de « mesure quantitative », mais il devait se contenter des choix de réponse fournis pour traiter les questions. Par conséquent, il dut qualifier le diamètre de « petit » et par suite, le ratio longueur/diamètre de « très grand ». Sanyi était déçu de ne pas avoir à utiliser sa règle. Il chercha à tâtons des réponses aux questions d’« évaluation qualitative » sur la « forme de la section transversale », la « longueur du col », la « forme de l’extrémité du calice », les « cannelures », les « sutures », les « rainures », la « profondeur des rainures », et le « type d’ornementation » (Les concombres étaient-ils poilus? Négatif). Les questions suivantes portaient sur les « verrues », la « longueur des rayures », la « densité et la distribution des points », la « couleur de fond de l’épiderme à maturité physiologique »et pour finir, la « longueur du pédoncule ». C’en était trop pour Sanyi qui ne se donna même pas la peine de vérifier ce dernier terme.

La seule question qui avait nécessité la prise d’une mesure était celle qui portait sur la « courbure du fruit ». Cette question, accompagnée d’un diagramme franchement utile, précisait que les concombres de catégorie 1 ne pouvaient présenter une courbure de plus de dix millimètres par dix centimètres de longueur. Sanyi se demanda quelle était la fonction des concombres de catégorie 2, puis il dut se rendre à l’évidence : ces questions étaient intéressantes, voire éducatives, mais elles ne lui permettaient aucunement d’affirmer officiellement que le spécimen qu’il tenait à la main, était bien un concombre, et il venait d’arriver au bas du questionnaire. De toute façon, il n’avait pas d’instrument pour mesurer les courbures.

Frustré, Sanyi tourna la page et remarqua un long paragraphe intitulé « Explications et méthodes » dans lequel il apprit que les questions qui lui avaient donné le plus de fil à retordre ne s’appliquaient pas dans la situation présente. Il ferma en claquant le couvercle du conteneur et retourna à son bureau, découragé.

En parcourant les pages à moitié remplies du formulaire, Sanyi se sentit soudain en colère contre les inventeurs de cette feuille de travail. Les membres d’un comité de l’Office communautaire des variétés végétales avaient rédigé ce document, en avaient discuté, avaient spéculé sur le niveau de connaissances de ses utilisateurs éventuels et en avaient conclu qu’ils connaîtraient le sens de mots comme « pédoncule ». En désespoir de cause, Sanyi décida de communiquer avec le bureau de Szeged. Bien sûr, cela signifiait qu’il devrait affronter Ildi Mészáros, mais seul, il n’arrivait à rien de toute façon. Avec un peu de chance, il réussirait peut-être à la convaincre de parler à son patron, le douanier en chef Anatoli Király. Ensemble, ils étaient responsables du megyei varos (ou comté urbain) de Szeged et de ses quelques poste-frontières.

Il composa le numéro.
« Poste et numéro d’identification », aboya Ildi.
« Kiszombor… 13975 », marmonna Sanyi en tortillant un pan de sa chemise pour réussir à voir le numéro sur son badge.
La réponse ne se fit pas attendre. « Kiszombor n’est pas un nombre. Ton dossier commence par un nombre. » Sanyi ravala un juron et farfouilla dans les dossiers éparpillés sur son bureau à la recherche du numéro d’identification de son poste. Une rumeur interne voulait qu’Ildi soit en fait un ordinateur. Personne ne l’avait jamais vue, alors c’était plausible.
« 212 », indiqua-t-il.
Il y eut un silence pendant qu’Ildi consultait ses bases de données ou se limait un ongle. « Que veux-tu, 13975?, dit-elle.
— J’ai un problème. Une cargaison de légumes a été abandonnée.
— Remplis un formulaire 6-Z, répondit-elle d’un ton glacial.
— Ça ne servirait à rien. La marchandise est non identifiable.
— Un 3-NA dans ce cas, répliqua Ildi encore plus froidement.
Non identifiable, répéta Sanyi. Pas non identifiée. J’ai déjà tenté ma chance avec la feuille de travail sur les matières végétales.
— C’est impossible. Ces formulaires permettent d’identifier tous les types de matières végétales.
— Vous avez déjà essayé de remplir un de ces documents? Je n’aurais jamais cru qu’il était si difficile d’identifier des concombres.
— Tu as dit concombres?
— Oui, pour ça, ce sont bien des concombres.
— Pourquoi alors viens-tu de me dire que la marchandise est non identifiable?
— Le formulaire n’est d’aucune utilité, mais je sais quand même reconnaître un concombre, Ildi.
— Ne m’appelle pas Ildi. En supposant que tu es à jeun et que tu as rempli le formulaire correctement, alors ces légumes ne sont pas des concombres. Elle s’arrêta pour laisser à Sanyi le temps de bien intégrer toute la logique de son énoncé.
— Quand la cargaison a-t-elle été abandonnée?
— Hier. Je n’ai pas les coordonnées de l’expéditeur. Vous plaisantez ou quoi?
— Tu as l’autorisation de te débarrasser de ces matières végétales.
— De ces concombres. Ce sont des concombres.
— Impossible, conclut Ildi en raccrochant. »
Mais Sanyi savait qu’il s’agissait bien de concombres. Il en sortit un de sa poche et l’observa. Il était bossu, exagérément recourbé sur lui-même et présentait des taches jaune pâle à ses extrémités. C’était certes un concombre irrégulier. Il le coupa en morceaux et en offrit à ses collègues. Tout le monde était d’accord pour dire qu’il s’agissait bel et bien d’un concombre. Hélas, la procédure d’identification ne prévoyait aucun test n de dégustation.

Il prit son déjeuner avec Tibor Komárosi, l’ex-lutteur olympique qui avait été embauché comme gardien de sécurité. Lorsque Tibor proposa de porter un toast au concombre, Sanyi acquiesça.

Troisième jour

Le jour suivant, Sanyi entreprit de remplir les papiers nécessaires à la destruction de la cargaison de concombres. Il devait d’abord téléphoner à une entreprise de camionnage, une tâche simple… a priori. Mais les choses se corsèrent lorsqu’il dut remplir le formulaire d’évaluation environnementale.

Quand Sanyi avait commencé à travailler pour la Garde douanière et financière en 1990, les règlements étaient appliqués approximativement, la paie était modeste et sporadique, et les employés pouvaient rapporter à la maison tout ce qui était abandonné ou confisqué. S’il s’agissait d’aliments, ils les mangeaient. S’il s’agissait de marchandises vendables, ils les vendaient. Et s’il fallait détruire une cargaison, il y avait une zone à environ un kilomètre du poste, où la terre était noircie et craquelée par le feu. Les responsables d’un orphelinat situé non loin de là se plaignaient parfois de problèmes respiratoires chez les résidents, mais hormis cet inconvénient mineur, le système fonctionnait parfaitement.

Tout est devenu plus compliqué le jour où la Hongrie a entamé les négociations pour se joindre à l’Union européenne, en 1998. Un processus nommé « harmonisation volontaire » a débuté et les formalités administratives ont changé, puis se sont multipliées, pour enfin se transformer en une tâche qu’il fallait prendre au sérieux. Un an plus tard, la situation atteignit son point culminant avec la publication de l’Acte de fondation de la Garde douanière et financière no 14303/21 par le ministre des Finances László Csaba, où, ironiquement, on pouvait lire que les membres de la Garde douanière et financière hongroise ne se livraient à aucune activité lucrative en dehors de leurs fonctions.

Le formulaire d’évaluation environnementale exigeait de Sanyi qu’il atteste que la destruction de la cargaison par incinération n’émettrait pas de subs-tances chimiques nocives. Pour ce faire, il devait, entre autres, obtenir un certificat phytosanitaire, ainsi qu’un code de classification. Comme il ne trouvait nulle part la catégorie « inconnu, mais indubitablement un concombre », il dut téléphoner de nouveau à Ildi.
« 13975. Ce ne sont pas des concombres, répondit-elle en guise de salutation.
— Sur le formulaire à remplir pour obtenir une autorisation d’élimination, on me demande un code d’identification. Je fais quoi, maintenant?
— Passe le téléphone à un collègue qui n’a pas bu. »
Quelques instants plus tard, les douaniers de Kiszombor reçurent pour directive de prendre un paquet de formulaires, un crayon, et de se placer en file indienne devant le conteneur. Sanyi fumait un peu plus loin en observant ses collègues se faire mettre en échec les uns après les autres par les mystérieuses matières végétales.

Un nuage de fumée flottait maintenant au-dessus du poste et le conteneur continuait de narguer les employés. Kalman Kocsis, le plus âgé des douaniers, un grand paranoïaque qui croyait que les bolcheviques étaient encore secrètement au pouvoir, était convaincu que la cargaison leur avait été envoyée pour tester leurs habiletés collectives. S’ils échouaient, ils seraient tous envoyés en Sibérie, affirmait-il d’une voix sanglotante. Il passa le reste de la journée à préparer son sac. Tibor avait du mal à tenir un crayon dans sa main charnue, mais il insista quand même pour faire sa part. Il se débattit avec la feuille de travail pendant de longues minutes, pour finir par taper sur le conteneur, y laissant une grosse bosse. Il se rendit ensuite à l’hôpital. Les voyageurs impatients passaient désormais la frontière au compte-goutte, puisque la plupart des employés avaient abandonné leur poste pour discuter du mystérieux conteneur. Ceux qui restaient en poste pour vérifier les papiers des Roumains qui se présentaient (c’est-à-dire, la totalité de la clientèle d’un poste-frontière situé entre la Hongrie et la Roumanie), les criblaient de questions au sujet des concombres : « Votre frère botaniste, où avez-vous dit qu’il habitait, déjà? »

Plus tard ce jour-là, alors qu’il se rendait à sa voiture, Sanyi vit Attila Kepes se pencher pour ramasser quelque chose, qu’il fourra dans sa poche. De celle-ci dépassait un concombre entortillé sur lui-même comme une queue de cochon. C’en était trop pour Sanyi. Il attrapa le combiné et appela Ildi une fois de plus.
« Je ne peux pas les détruire! Les 26 000 kilos de concombres qui attendent dans le stationnement n’existent pas, à cause d’un bout de papier.
— Alors, ils ne sont jamais entrés au pays.
— Mais ils sont dans notre pays! Je vois la frontière d’ici et le conteneur est de notre côté. Je vous jure que ce sont des concombres, j’en ai goûté un moi-même.
— Il y a différentes frontières. Celle que tu vois n’est pas la seule. D’après la frontière légale, la cargaison est en Roumanie. — La frontière s’ajuste pour des concombres? »
Mais Ildi avait déjà raccroché. Sanyi raccrocha brutalement le combiné. Au même instant, le téléphone se mit à sonner.
« Remplis au plus vite un formulaire P-7309 pour le détournement du spécimen, ou tu devras payer une amende. »

Quatrième jour

Le jour d’après, Sanyi décida de s’adresser aux supérieurs d’Ildi. La situation ne pouvait pas être pire, de toute façon. Il téléphona donc au bureau de la direction de la Garde douanière et financière, qui était installé dans un édifice à l’architecture de style Beaux-Arts, rue Mester, à Budapest. Après avoir donné son numéro d’identification personnel et le numéro de son poste, Sanyi fut mis en attente. Tandis qu’il patientait, il en profita pour croquer un concombre. Enfin, une voix engageante se fit entendre.
« Bonjour, très cher collègue… Szilágyi!, lança le nouvel interlocuteur de Sanyi d’un ton enthousiaste.
— Bonjour. Vous pouvez m’appeler Sanyi.
— Cet appel sera enregistré!
— Est-ce vraiment nécessaire?
— Vous appelez au sujet d’une cargaison abandonnée, c’est bien ça? Le bureau de Szeged a noté l’incident dans votre dossier.
— Oui. Mais si j’étais vous, je ne ferais pas trop attention à ce qu’ils racontent, là-bas.
— « Merci de votre commentaire, très cher collègue… Szilágyi. Maintenant, comment puis-je vous aider à améliorer le service que nous offrons? »
Sanyi expliqua la situation. Il souhaitait parler à quelqu’un qui pourrait approuver la destruction de concombres impossibles à classifier. Il avait besoin d’aide.
— Merci de votre requête. Vous devez soumettre une demande par écrit à l’agent phytosanitaire de votre région, poursuivit la voix avec entrain. Il n’y a aucun agent phytosanitaire affecté à votre région. Vous devrez attendre qu’on en embauche un avant de présenter votre demande écrite.
— Je ne peux pas attendre tout ce temps! Les concombres vont pourrir!
— Il est plus facile de maintenir un haut niveau de service lorsqu’on prend son temps, très cher collègue… Szilágyi. Je vous suggère de remplir un formulaire CPVOTQ/061/2 et de nous le faire parvenir par la poste. Nous le ferons suivre à l’Office communautaire des variétés végétales de l’Union européenne avec une demande de nouvelle dénomination végétale. Si votre demande est approuvée, votre cargaison sera désignée comme une nouvelle variété et pourra être admise au pays. Vous pourriez même la nommer… Szilágyi!
— Est-ce qu’il faut un agent phytosanitaire pour certifier le formulaire?
— C’est exact, répondit la voix avec effervescence. Mais il n’y a aucun agent phytosanitaire affecté à votre région.
Sanyi se massa les tempes. « Pourquoi ne pourrais-je pas certifier la cargaison moimême? Je sais que ce sont des concombres. Tout le monde le sait. C’est évident. Vous voulez venir voir par vous-même?
— Merci de l’invitation, très cher collègue… Szilágyi, mais je ne suis pas autorisé à faire des certifications. Nos protocoles ont été conçus pour assurer la sûreté et la qualité des biens qui entrent en Hongrie pour être distribués ailleurs en Europe. Les règles modifiées par le règlement 1117/88 ont pour but de nous aider à maintenir des normes de qualité communes, compte tenu des nouvelles conditions de production et de commercialisation. Les membres du Comité de gestion des fruits et légumes frais possèdent tous l’autorisation de délivrer des certifications phytosanitaires, et leur opinion doit être prise en considération. Si vous voulez en savoir plus sur la procédure de comitologie, vous pouvez consulter la décision du Conseil no 87/373/CEE! »
Sanyi raccrocha, dégoûté de tous, y compris de lui-même. S’il n’avait pas eu la brillante idée de téléphoner à Ildi en premier lieu, il aurait facilement pu se débarrasser de la cargaison de concombres. Maintenant, il était obligé de suivre le protocole,puisque cette affaire avait été inscrite à son dossier. Il s’était fait prendre au piège de la bureaucratie et devait trouver un moyen de détruire les concombres légalement. Il se sentit soudain nostalgique des années 1990.

Quelqu’un au bureau connaissait-il un agent phytosanitaire? Non, évidemment. Si c’était le cas, il travaillerait déjà pour la Garde douanière et financière. Par contre, Katy, la réceptionniste, avait un oncle botaniste. C’était mieux que rien. Sanyi lui demanda de lui téléphoner elle-même, ne pouvant supporter l’idée d’avoir à tout expliquer une fois de plus.

Cinquième jour

Le lendemain matin, une Lada beige à la mécanique défaillante s’immobilisa à côté du bureau de douane. L’homme barbu et corpulent qui en sortit était l’ancien recteur de la Faculté de botanique de l’Université de Budapest, aujourd’hui à la retraite. Il était originaire de Szeged. Son titre redonna espoir à Sanyi, qui le mena jusqu’au conteneur. Le professeur déclara qu’il était rempli de concombres.
« Content de vous l’entendre dire! », répliqua Sanyi.
Le professeur sembla vexé de cette réponse, mais Sanyi lui assura qu’il ne se moquait pas de lui. Peu importait que tous deux sachent que ces légumes (« fruits », plutôt, l’avait corrigé le professeur) étaient des concombres. Sanyi avait besoin de quelqu’un pour lui signer une confirmation écrite qu’il s’agissait bien d’une variété officielle de concombres et, si le professeur voulait bien lui rendre ce service, il aurait un nouvel ami douanier fort reconnaissant.
« Votre formulaire est d’une telle absurdité, s’impatienta le professeur. Allez donc me chercher mon sac dans ma voiture. » Lorsque Sanyi revint, le professeur vida le sac sur la table et mit de l’ordre dans ses outils. Un concombre à la main, il demanda à Sanyi ce qu’il savait de ces végétaux. Ce dernier dut admettre qu’il ne connaissait pas grand-chose à leur sujet, à part le fait qu’ils étaient délicieux dans une soupe d’été.

Le professeur secoua la tête. Il essuya ses lunettes et se lança dans une longue explication. Tout en prenant des mesures, il raconta à Sanyi que les concombres poussaient sur des vignes et faisaient partie de la famille des cucurbitacées. Ils étaient donc cousins des melons, des courges et des citrouilles. « Et vous ne me ferez plus jamais venir jusqu’ici pour identifier des “légumes” », tint-il à préciser avant de poursuivre. « Concombre » en hongrois venait du grec aggouria, comme le mot allemand Gurke et son équivalent russe ogyrets; le mot anglais tirait quant à lui son origine du latin cucumis. Le professeur apprit à Sanyi que la popularité mondiale des concombres n’avait rien à voir avec leur valeur nutritive puisque de ce point de vue, ils n’avaient pas grand-chose à offrir, étant composés d’eau à plus de 90%. Par contre, approuva-t-il, ils étaient effectivement délicieux dans les soupes d’été.

Les concombres viendraient d’Inde. La plus importante variété pousse au nord du golfe du Bengale. Même si on n’en connaît pas tous les détails, la manière dont ces cucurbitacées ont abouti en Europe pour ensuite se répandre dans d’autres parties du monde ne relève pas du mystère. Si Alexandre le Grand ne les a peut-être pas ramenés de ses expéditions, les Romains l’ont certainement fait. Dans les écrits de Pline l’Ancien, on peut ainsi lire que l’empereur Tibère avait ordonné qu’on lui bâtisse des serres chaudes pour qu’il puisse déguster des concombres (qui ne résistent pas au gel) toute l’année. Ils ont accompagné cet empire jusqu’en Gaule, pour ensuite traverser la Manche, et l’une ou l’autre des grandes puissances colonisatrices de l’époque les a introduits dans le Nouveau Monde. La Chine, indifférente à tout cela, a continué de cultiver les concombres comme elle le fait depuis toujours, et elle produit tout de même aujourd’hui les plus grosses récoltes au monde, soit plus de vingt millions de tonnes par an.

Les concombres modernes, expliqua le professeur, ont fait l’objet de croisements pour réduire leur amertume. Au début du xxe siècle, le fruit de ces manipulations était annoncé comme une variété ne provoquant pas de rots, parce qu’on croyait que l’amertume pouvait provoquer des gaz. La taille des concombres a également augmenté au fil des années; les plus petites variétés étant conservées pour la consommation en saumure. La majeure partie de la production mondiale de concombres est constituée aujourd’hui de huit variétés similaires.
« Voilà, conclut-il. Un fruit ridiculement simple que les gens prendront toujours pour un légume. »
Sanyi dut admettre qu’il ne comprenait pas vraiment la différence. « Les légumes sont ce que la loi veut bien qu’ils soient. C’est une catégorie imprécise. Certains végétaux, comme les pois, sont techniquement des légumes seulement avant d’arriver à maturité. Botaniquement, c’est-à-dire dans le sens correct du terme, les fruits sont les graines mûries ou fertilisées des plantes. Brandissant alors un concombre dans lequel il avait croqué, le professeur poursuivit : Ce sont donc des ovaires parfaitement normaux. Je ne vois pas du tout pourquoi votre formulaire ne permet pas de les identifier. »

Sanyi donna au professeur un cageot de concombres pour le remercier et ajusta le poids officiel de la cargaison en conséquence. En additionnant ce paiement à tous les échantillons qui avaient été prélevés du conteneur, ce dernier pesait maintenant près de vingt kilos de moins. Cela dit, Sanyi était heureux qu’au moins une partie des concombres puisse être mangée; et il jubilait à l’idée que son supplice était enfin terminé. De retour à son bureau, il prit la déclaration que le professeur venait de rédiger à la main et l’inséra délicatement dans une enveloppe de plastique transparent pour la protéger. Il ne voulait pas courir le risque de renverser du café dessus.

Sanyi passa le reste de la journée à transcrire les gribouillis du professeur. Ce n’est que vers la fin qu’il s’aperçut que le formulaire d’attestation botanique exigeait la signature d’un botaniste actif ayant un numéro d’accréditation valide. Celle d’un botaniste à la retraite n’était pas acceptable. Il rentra chez lui et se mit au lit immédiatement.

Sixième jour

Le samedi 17 août, hanté par l’affaire des concombres, Sanyi se sentit incapable de profiter de son week-end. Ce matin-là, il décida donc que puisque les organes officiels refusaient de reconnaître les concombres pour ce qu’ils étaient, il avait peut-être une autre solution. Il se rendit à son bureau et, sitôt arrivé, composa le numéro de Szeged.
« Szilágyi au téléphone, annonça-t-il.
— 13975, répondit Ildi. Apparemment, elle ne prenait jamais de congé.
— C’est ça. La cargaison est toujours non identifiable.
— Je t’en félicite. »
Sanyi avait eu un éclair de génie ce matin-là, en écoutant un animateur de radioparler de l’Union européenne. D’ici quelques mois (en décembre, précisément), la Hongrie serait officiellement invitée à se joindre à l’Union, mais pour Sanyi, le processus était aussi mystérieux qu’il était inexorable. Il ne restait qu’à être patient. Entre-temps, des voyages étaient organisés à Bruxelles pour les dignitaires de Budapest, les hauts fonctionnaires régionaux suivaient des formations, et les autres subissaient des inspec-tions de conformité soi-disant aléatoires. Mais le plus important est que parfois, des journalistes accompagnaient les fonctionnaires lors de ces visites.

« Je viens d’apprendre qu’il y a eu une inspection surprise à Nagylak (un autre postefrontière non loin de Kiszombor), avec des caméras et tout, raconta Sanyi. Qu’allonsnous bien pouvoir leur dire s’ils se présentent ici avec une équipe de Magyar TV? Que vont-ils penser s’ils trouvent un conteneur plein de concombres en décomposition, sans doute génétiquement modifiés et couverts de pesticides roumains douteux? Vous voulez que je leur dise de ne pas s’inquiéter, que les concombres sont encore en Roumanie? Il fit une pause avant d’ajouter : Il y a un orphelinat tout près d’ici. »
On aurait pu entendre une mouche voler. Elle prononça enfin ce seul mot : « Attends », puis raccrocha.

Dix minutes plus tard, un ordre de destruction immédiate de la cargaison de « matières végétales non identifiées » arriva par télécopieur, signé d’une main hâtive et tremblante, par nul autre qu’Anatoli Király. Sanyi se permit un sourire en coin tandis qu’il extrayait la feuille, encore toute chaude, de la machine. Il téléphona ensuite à une entreprise de camionnage pour faire enlever immédiatement le conteneur, en prévision d’une éventuelle vérification par Ildi, mais aussi parce qu’il voulait voir disparaître les concombres au plus vite.

Pendant la demi-heure qui suivit, Sanyi se sentait comme sur un nuage. Quelques instants plus tard, un camion Renault à l’allure familière s’immobilisa sur l’aire de stationnement. Darius Corneliu se rendait à Szeged. Sanyi était trop surpris pour lui demander s’il avait les papiers requis.
« Je déteste la bureaucratie, expliqua Darius pendant que le treuil chargeait le conteneur sur la remorque de son camion. Je me suis dit que les choses finiraient bien par se régler d’elles-mêmes. » Et il était bien content d’avoir eu raison. Darius donna à Sanyi un cageot de concombres en guise de remerciement, se remit au volant de son camion Renault, et poursuivit sa route.

Des concombres sauvages ou cultivés de manière biologique peuvent afficher des formes et des courbures diverses. En 1988, l’Union européenne adopte une directive qui comprend de nouveaux règlements en matière de fruits et de légumes vendus directement aux consommateurs, et inclut une définition mathématique du degré acceptable de courbure des concombres de catégorie « extra ». Cette directive vise à uniformiser le contenu des caisses d’expédition mais, conséquence imprévisible de cette loi, pour les besoins de la vente au détail, certains concombres cessent d’être des concombres.

La directive européenne de 1988 a été amendée en 2009. En vertu des nouvelles dispositions, de nombreux fruits et légumes non réglementaires peuvent être vendus directement aux consommateurs pourvu qu’ils soient étiquetés « destinés à la transformation ».

Lev Bratishenko est Conservateur, Public, au CCA. Ce texte a été publié pour la première fois, avec une sélection de concombres, dans Trajets : Comment la mobilité des fruits, des idées et des architectures recompose notre environnement, un livre que nous avons fait par en 2010.

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