Trajets et transferts

Comment les idées et les choses matérielles liées à l’architecture sont-elles transformées durant leurs déplacements, et comment ces mutations affectent notre environnement? En observant le transfert de connaissances d’un lieu à un autre et la reconfiguration physique des communautés au cours du temps, il est possible de mettre au jour le processus de transposition des problématiques architecturales en cette époque d’échanges à l’échelle mondiale.

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L’effet de contre-plan

Texte de Samaneh Moafi

Au début des années 1970, la fièvre de la guerre froide avait atteint son apogée en Iran. La monarchie accueillait quelque 6000 conseillers militaires américains tandis que les avions militaires soviétiques pénétraient constamment dans l’espace aérien iranien pour espionner le territoire1. Le Shah d’Iran avait le loisir d’acheter tous les systèmes d’armes produits aux États-Unis qu’il souhaitait, mais très peu à l’époque pouvaient rivaliser avec les vitesses et les altitudes élevées atteintes par les avions soviétiques2. Parmi les rares concurrents, on trouvait un nouvel avion de chasse supersonique biréacteur biplace à double queue, produit par le constructeur américain Grumman Aerospace Corporation sous le nom de F-14, ou Tomcat. La monarchie iranienne en a acheté 80 exemplaires en 1974.

Selon le contrat, le constructeur Grumman s’engageait non seulement à produire les avions, mais aussi à collaborer à la conception et à la construction d’une nouvelle base aérienne accueillant les entrepôts, les pistes et les salles de contrôle nécessaires. La monarchie avait choisi d’édifier la base à Ispahan, un endroit géographiquement central qui était régulièrement ciblée par les avions espions soviétiques et qui donnait également accès à toutes les frontières territoriales de l’Iran. Dans le cadre de son projet de construction et pour informer le public américain sur sa mission, Grumman a produit en 1976 un film promotionnel intitulé The Grumman Challenge. La rhétorique visuelle et linguistique du film témoigne du caractère stratégique du projet : « À 7000 miles des États-Unis, l’Iran se trouve sur les routes de nations diverses et distinctes. À l’est du pays, le sous-continent indien. À l’ouest, le monde arabe. Au nord, l’Union soviétique. Au sud, le golfe Persique et l’océan Indien, ces eaux chaudes que la Russie convoite depuis l’époque du tsar3 ». De fait, le film affirme implicitement qu’en fournissant des armes américaines à l’armée impériale iranienne, la Grumman Aerospace Corporation pourrait aider à sécuriser l’Iran en tant qu’allié des États-Unis dans le contexte de la guerre froide.


  1. Ervand Abrahamian rend compte de l’expansion de la résistance contre l’influence américaine en Iran dans les années 1970, y compris l’attentat à la bombe en réponse à la visite de Robert Nixon en 1972. En référence à une série de tracts produits par les Moudjahidines et intitulés « Communiqué militaire », il explique que « les États-Unis ont inondé l’Iran de plus de 6000 conseillers militaires pour éradiquer les mouvements révolutionnaires dans des endroits comme le Vietnam, la Palestine et Oman ». Ervand Abrahamian, The Iranian Mojahedin, Yale University Press, New Haven et London, 1989, 140. 

  2. Les avions soviétiques MiG-25 étaient équipés de puissantes caméras d’espionnage. Ils étaient conçus pour voler à haute altitude avec une vitesse trois fois supérieure au son afin de prendre des photos aériennes de sites militaires et de lieux stratégiques. Tomcat Fights, épisode 1 de 6, « First Kills », réalisé par Mohammad Shakibinia, diffusé en 2014 sur Iran National Channel 1 TV, 36:58 min. http://www.filimo.com/w/ZzIAI. 

  3. The Grumman Challenge, Grumman Aerospace Corporation, États-Unis, 1976, film promotionnel, 19:53 min. https://www.youtube.com/watch?v=enaUs3MZX6Q. 

Emplacement de Khaneh Esfahan (en vert) par rapport au plan directeur de la ville proposé en 1967 (en jaune) et à la limite existante du tissu construit d’Esfahan selon une image satellite Keyhole-9 de 1969. Déréférencement et annotations par Samaneh Moafi.

Mais la portée du projet ne se limitait pas aux préoccupations militaires de la guerre froide. La fabrication des avions F-14 reposait sur une technologie de pointe et l’armée de l’air impériale iranienne n’était pas capable de les faire fonctionner sans formation préalable. La mission de Grumman comprenait donc un programme pédagogique qui prévoyait d’envoyer un petit groupe de quatre pilotes iraniens à l’étranger et d’amener, à leur tour, une vaste équipe d’employés américains en Iran1. L’échange était déséquilibré et, qui plus est, Grumman a encouragé les membres de son équipe à faire venir leurs femmes et leurs enfants, allant jusqu’à construire à leur intention une toute nouvelle ville autonome par rapport au tissu urbain existant d’Ispahan2. La construction de la nouvelle ville de Khaneh Esfahan – qui signifie « la maison d’Ispahan » – a commencé en 1975 et les familles Grumman ont emménagé peu après, alors même que le chantier se poursuivait encore. Cette vaste stratégie de logement était de nature à plaire davantage à une communauté d’émigrants qu’à une équipe de techniciens en voyage d’affaires.

Reflet de la stratégie menée parallèlement par l’entreprise dans l’armement militaire et dans la conception de nouvelles villes, le film promotionnel de Grumman comporte deux parties : la première est consacrée aux Tomcats et la seconde aux nouvelles maisons de style américain. Ainsi, la première partie du film prend pour toile de fond le ciel d’Ispahan et la seconde partie, les banlieues désertes de la ville. En cinématographie, un plan est constitué de deux points en relation hiérarchique l’un par rapport à l’autre : le point de vue de la caméra et le point de vue du sujet. Vue d’en haut, la nouvelle ville apparaît dans le film promotionnel de Grumman comme un avant-poste dans un désert; et à l’inverse, vus depuis une caméra positionnée au sol, les avions de chasse apparaissent comme des pionniers de l’espace aérien d’Ispahan. Ce dernier plan, appelé plan « héros », est le pendant du premier, le plan « aérien ». En étendant la logique de la lutte à l’échelle du corps, la technique du gros plan intervient pour représenter, dans la première partie du film, les aviateurs dans les salles de contrôle et, dans la seconde partie, la femme d’un aviateur préparant un repas dans une cuisine. L’ensemble du film se présente donc comme un assemblage de plans et de contre-plans, tous deux occupant la même structure3. La juxtaposition de ces plans révèle l’effet inhérent à la mission de Grumman – occuper à la fois le ciel et le sol – et fournit des indices sur les deux types de capital que la mission pouvait retirer de l’Iran.


  1. Pour les témoignages de pilotes iraniens qui ont été envoyés à l’étranger pour y être formés, voir : The Tomcat Battles (Mohammad Shakibinia, 2017), série documentaire, épisode 1, 37 min.  

  2. À l’époque, le plan directeur d’Ispahan, connu sous le nom de plan directeur organique, suivait la logique du mouvement « New Town » et ne permettait l’expansion que par la construction de villes satellites éloignées du tissu urbain traditionnel. Organic Consultants, Plan d’Aménagement de la ville d’Ispahan Phase 1, 1967. Archives de la Bibliothèque nationale d’Iran. Sur l’arsenalisation des villes nouvelles pour le développement urbain dans le contexte d’Ispahan pendant la guerre froide, voir : Samaneh Moafi, « Architecture and the Making of a Gendered Working Class during the Cold War », The Funambulist, no 10: Architecture & Colonialism (mars-avril 2017) : 34-39.  

  3. Le titre de cet essai fait écho à l’ouvrage de Walter Benjamin sur la reproduction mécanique d’une œuvre d’art. Walter Benjamin, The Work of Art in the Age of Mechanical Reproduction (Londres : Penguin, 2008). Publié en français sous le titre L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique

Tirés de The Grumman Challenge (Grumman Aerospace Corporation, États-Unis, 1976), film promotionnel, 19:53 min.

Comme l’explique le narrateur du film, outre son argent, l’Iran devait aussi investir son « capital humain ». Ce terme désigne les attitudes personnelles, les talents et les habitudes d’une société, soit ce qui informe rétrospectivement la manière dont le travail s’effectue et l’économie se structure1. Pour un État, investir son capital humain revient à soumettre à une réforme pédagogique les éléments fondamentaux qui sous-tendent la vie de sa population. Le narrateur ajoute que la construction de Khaneh Esfahan est le moyen d’aider la terre étrangère d’Iran à « [prendre] la couleur de la banlieue américaine2 ». Cette coloration était censée s’obtenir grâce à la pelouse domestique, icône du mode de vie américain. En effet, la nouvelle ville était conçue de façon à ressembler à une façade horizontale verte au cœur d’un paysage désertique. Comme le climat régional était chaud et sec et que le système d’eau courante local n’était pas fiable, l’entretien des pelouses veloutées exigeait un soin excessif et des techniques d’irrigation improvisées3. De plus, la faible hauteur des murs qui séparaient les pelouses affectait la façon dont les unités se rapportaient les unes aux autres. Formant l’une des caractéristiques les plus courantes des habitations, les pelouses servaient de scène pour la réalisation d’activités familiales, du mini-golf aux barbecues. Les murs de séparation assez bas favorisaient le rapprochement entre voisins et l’établissement de liens étroits4.


  1. Le concept de capital humain remonte au moins à Adam Smith : « L’acquisition de … talents pendant … l’éducation, l’étude ou l’apprentissage, représente une dépense réelle, qui est un capital placé en [une] personne. Ces talents [font] partie de sa fortune [et] de celle de la société ». Voir Adam Smith, The Wealth of Nations (Londres : Oxford University Press, 1976), 282.  

  2. Beatriz Colomina établit un parallèle entre le rôle stratégique de la photographie aérienne dans les inspections militaires et les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, et la conception de la pelouse américaine comme front intérieur. Elle soutient que les pelouses des maisons de banlieue de Long Island étaient les frontières intérieures pour les vétérans de la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, le jardinage est devenu une activité courante qui facilitait la guérison psychologique au sein de l’armée et de la marine américaines. Mais, en plus de jouer un rôle thérapeutique, les pelouses ont également été le théâtre d’une forme violente de guerre puisque des pistolets, des poisons et des pièges ont été utilisés dans la lutte contre toutes sortes d’insectes. Les médias américains vantaient la propreté des pelouses en la qualifiant de « devoir national accompli pour le moral de ceux qui étaient à la maison et dans les forces armées ». Colomina affirme que, où qu’il soit, le soldat américain rêverait de ces pelouses veloutées : « il veut rentrer chez lui, les faire pousser au mieux en attendant ce jour-là ». Pour en savoir plus sur la pelouse américaine, voir Beatriz Colomina, « The Lawn at War: 1941–1961 » in The American Lawn, dir. Georges Teyssot (New York; Montréalv: Princeton Architectural Press et le Centre Canadien d’Architecture, 1999), 135-153. 

  3. Carl (ancien résident de Khaneh), entretien avec Samaneh Moafi, Khaneh Esfahan, mars 2015. 

  4. Carl, mars 2015. 

Photos de famille de résidents américains de Khaneh Esfahan. Facebook, groupe Khaneh Esfahan, album “‘Old’ Khaneh Esfahan, 1977.” © Susan Maloney Verbeek and Kenneth Maloney

Les maisons de Khaneh Esfahan étaient disposées par groupes de douze autour de rues en cul-de-sac. Chaque maison individuelle abritait deux unités symétriques, les chambres d’enfants étant situées à l’arrière et le salon et la chambre principale à l’avant, avec des fenêtres à hauteur de plafond donnant sur la rue. Ces cul-de-sac communs étaient utilisés par les enfants comme terrains de jeux où ils jouaient au ballon ou au badminton et faisaient du vélo. Soigneusement entretenues, les pelouses à front de rue formaient un tapis vert uniforme qui servait de liant entre les salles de séjour et les rues en cul-de-sac. Toujours située dans le champ de vision des parents, l’aire de jeux pouvait être surveillée depuis le confort de l’intérieur de la maison. Comme l’explique avec assurance The Grumman Challenge, ces intérieurs étaient équipés de tout le mobilier standard auquel « on pouvait raisonnablement s’attendre dans le style de vie américain du milieu des années 1970 ». Les objets montrés étaient exclusivement des meubles de banlieue : canapés, télévisions, machines à laver, réfrigérateurs, planches à repasser, et même de l’argenterie et des seaux à glace. Ces services à dîner en argent, canapés de salon, fenêtres à hauteur de plafond et pelouses tondues avec soin formaient autant d’éléments structurels propres à préserver la famille américaine – capital humain de l’économie américaine.

La rue, la pelouse et le salon. Schémas de Samaneh Moafi, basés sur les descriptions fournies par Carl Holmberg, ancien résident de Khaneh Esfahan.

Plan de Khaneh Esfahan. Reproduit par Samaneh Moafi sur la base d’un plan original provenant des archives personnelles de Jafar, un ingénieur ayant collaboré au développement de Khaneh Esfahan en 1989.

De même que l’agencement des maisons contribuait à maintenir les formes de domesticité considérées comme typiques de la famille américaine, la configuration de la ville venait à l’appui des comportements d’une « bonne » communauté américaine de banlieue : des rues curvilignes, de larges boulevards et des ronds-points réglaient la circulation et la vitesse des voitures; le périmètre avait une frontière suffisamment floue pour permettre une expansion ultérieure; de grands parcs furent intégrés au plan directeur pour compléter les pelouses vertes; et un jardin d’enfants ainsi qu’une école furent créés pour, comme le montre le film, enseigner un programme américain, organiser des championnats de base-ball et servir des macaronis au fromage. En fait, beaucoup de ceux qui enseignaient dans ces écoles et fournissaient des services communautaires dans tout Khaneh Esfahan étaient les épouses des employés de Grumman qui avaient quitté les États-Unis pour accompagner leurs maris dans leur mission1. Les diverses tâches qu’impliquait le projet Grumman étaient donc sexuées : si l’équipe officielle se chargeait de l’éducation de l’armée de l’air iranienne, il incombait aux épouses des membres de l’équipe de donner à la terre une coloration américaine, tant en termes d’environnement domestique que de culture communautaire.


  1. Carl, mars 2015.  

Tirés de The Grumman Challenge (Grumman Aerospace Corporation, États-Unis, 1976), film promotionnel, 19:53 min.

Mais la ville de Khaneh Esfahan conçue par les Américains n’était pas destinée à rester entre leurs mains – c’est du moins ce que prétendait le film promotionnel. Tout comme la base aérienne, elle devait faire l’objet d’un transfert : une fois que les employés de Grumman auraient fini de former l’armée de l’air iranienne, ils retourneraient aux États-Unis et leurs maisons d’Ispahan seraient cédées à leurs homologues iraniens. Cette logique n’était pas nouvelle en Iran : elle avait déjà été introduite quelques décennies auparavant lorsque l’installation de travailleurs britanniques autour des champs pétrolifères de la province du Khuzestan avait été mise à profit pour contenir la propagation potentielle des formes de résistance nationalistes et anti-impérialistes1. Si le transfert de Khaneh Esfahan s’était déroulé comme prévu, il aurait formé tout un projet éducatif, puisqu’il aurait contraint les nouveaux résidents à apprendre le mode de vie américain qui avait été intégré au tissu même – à la fois spatial et social – de la ville. Une mission réussie aurait donc non seulement nécessité le transfert des infrastructures, mais aussi celui des comportements sociaux qui pouvaient préserver un tel modèle urbain. En d’autres termes, à travers cette transition, il y aurait eu une véritable implication du capital humain de l’Iran. Mais le transfert n’a jamais eu lieu; après quelques années, les employés de Grumman et leurs familles sont brusquement partis, laissant derrière eux leurs maisons d’Ispahan.

En 1978, une révolution a balayé l’Iran, suivie peu après par une guerre entre l’Iran et l’Irak qui allait durer huit ans. À peine formée, la nouvelle République islamique se retrouva soumise à des sanctions de la part de la plupart des gouvernements du monde et à court d’alliés; elle n’eut donc pas d’autre choix que de naturaliser l’arsenal hérité du régime monarchique. Les avions F-14 ont permis à l’Iran de remporter plus de cinquante victoires dans leur combat soi-disant spirituel contre l’armée irakienne, dont la flotte d’avions de chasse de fabrication russe a été exterminée. La naturalisation des Tomcats a été suivie par celle de Khaneh Esfahan avec ses routes curvilignes, ses impasses, ses pelouses vertes, ses maisons jumelées et ses salons meublés. Compte tenu des vagues migratoires vers Ispahan depuis les provinces déchirées par la guerre dans les années 1980, la population a augmenté rapidement, avec un accès limité aux ressources et sans qu’aucun plan de développement municipal ou régional n’accompagne le mouvement2. La République islamique a donc jugé nécessaire, comme pour les avions F-14, de réinvestir les infrastructures urbaines qui avaient été construites avant la révolution iranienne. Cette approche n’était pas sans risque, le public pouvant y voir à tort une affirmation des structures et des normes sociales – relevant donc du capital humain – que la conception de la ville était censée alimenter à l’origine.

Après une trentaine d’années de réinvestissement dans les lieux, la portion de Khaneh Esfahan qui avait été aménagée avec des maisons jumelées et des pelouses vertes a été clôturée et pourvue à l’entrée d’une guérite occupée par un soldat surveillant les entrées et les sorties3. D’une façon qui n’est pas sans rappeler l’intention initiale de Grumman, les maisons abandonnées avaient été données à l’armée de l’air iranienne pour ses soldats et leurs familles. Cependant, ces nouveaux résidents ont commencé à réinterpréter, à se réapproprier et à contrer les relations socio-spatiales que les maisons étaient censées susciter. Les pelouses vertes qui structuraient autrefois le lien visuel entre le salon et le cul-de-sac ont subi l’une des transformations les plus extrêmes : presque toutes ont cédé le terrain à des cyprès feuillus, des rangées de pins, des mélanges de platanes orientaux et, parfois, des arbustes de roses sauvages. Défiant leur conception originale de tapis vert uniforme, les pelouses se sont transformées en zones tampons – des barrières visuelles denses garantissant l’intimité des espaces intérieurs des maisons. Tout comme le quartier avait été coupé de la ville, chaque salon s’est retrouvé coupé de la rue. Si, auparavant, un visiteur étranger empruntant un cul-de-sac était immédiatement repéré par les habitants, il pouvait désormais se promener dans ces rues et même prendre des photos sans se faire remarquer.


  1. Cette stratégie s’est illustrée pour la première fois dans l’accord pétrolier de 1933. John H. Bamberg, The History of the British Petroleum Company, vol. ii: The Anglo-Iranian Years 1928-1954 (Cambridge : Cambridge University Press, 1983), 48–50. 

  2. Bien qu’il y ait également eu une importante migration vers Téhéran, Ispahan était la deuxième plus grande ville d’Iran et la plus proche des régions les plus touchées par la guerre Iran-Irak.  

  3. Cette lecture est fondée sur les observations personnelles de l’auteure suite à une visite du site. La recherche sur Khaneh Esfahan s’inscrit dans le cadre d’une recherche plus large sur les nouvelles villes créées par l’État autour de la ville d’Ispahan dans les années 1970 et leur développement après la chute de la monarchie et l’avènement de la République islamique. Voir : Samaneh Moafi, « Home Rebellion: Housing, Governance and Conflict in Iran » (Thèse de doctorat, The Architectural Association (AA) School of Architecture, 2018). 

La pratique à l’encontre du design original appliquée par les nouveaux résidents à l’échelle de la pelouse a ainsi fait écho à celle mise en œuvre par les fonctionnaires municipaux à l’échelle de la ville. Alors que la plupart des infrastructures de base et le réseau routier étaient déjà en place, le gouvernement a d’abord engagé une équipe d’ingénieurs pour terminer les travaux nécessaires, tout en prenant soin de les informer que les rues en cul-de-sac posaient un problème et devaient être transformées en rues ouvertes1. Du point de vue de la municipalité, plusieurs caractéristiques à la base de la conception de Khaneh Esfahan connotaient un mode de vie américain et leur modification représentait donc une pratique urbaine anti-impérialiste. Ensuite, après avoir a divisé les parties non développées du plan directeur en une multitude de petites parcelles, le gouvernement a engagé une cohorte d’architectes et de promoteurs privés, en attribuant à chacun une parcelle et en les encourageant à concevoir des immeubles de moyenne hauteur2. Cette stratégie pouvait non seulement aider cette zone à se différencier de la partie de la ville réaffectée à l’armée de l’air, mais elle permettait également d’accroître les profits en augmentant la densité.

En engageant de nombreux promoteurs privés différents et en n’attribuant à chacun qu’une seule petite parcelle, le plan d’achèvement de Khaneh Espahan a permis d’éluder la réflexion sur ce qui constitue la forme urbaine idéale selon l’éthique d’une République islamique. Mais, en fin de compte, cette stratégie de développement aura plutôt eu pour effet de mettre en avant le capital financier et humain nécessaire pour soutenir la manifestation spatiale d’une économie privatisée et néolibérale par le biais du logement, comme c’est le cas à Ispahan et en Iran aujourd’hui. Avec la croissance rapide de l’étalement urbain au cours des dernières décennies, et à l’instar d’autres villes nouvelles antérieures à la Révolution, Khaneh Esfahan se présente aujourd’hui plus comme un quartier de la ville qu’une ville nouvelle. Néanmoins, certains aspects de son modèle de développement, tels que le nouveau modèle de ville, le recours à des promoteurs privés et le morcellement des terrains, se manifestent aussi dans des plans de projets de logement plus récents de la République islamique, notamment le projet de Mehr3.

Sous quel angle envisager la mutation des pelouses vertes de Khaneh Esfahan en un dense réseau de jardins? Ou la transformation d’un township en forme de façade verte horizontale en un développement de taille moyenne à l’aspect désordonné? À un plus large niveau, il est peut-être légitime d’examiner de près le travail de contre-plan dans la politique de l’espace? Si, conformément à l’architecture cinématographique, le plan est le regardeur et le contre-plan est le regardé, alors l’inversion du plan peut changer la position de chacun, mais elle n’inversera pas la hiérarchie intrinsèque de la relation. De même, la République islamique s’est peut-être appropriée les maisons construites par les Américains et les avions de chasse commandés par la monarchie, mais elle a inévitablement reproduit la logique hiérarchique de leur conception et de leur mission. Les Tomcats ont continué à détruire les avions de chasse de fabrication russe et les maisons ont continué à accueillir une élite au sein d’un espace communautaire sécurisé. Il est temps de rompre avec le vieux modèle dialectique du plan et du contre-plan et de chercher de nouvelles façons de pratiquer la politique spatiale; faute de quoi, nous continuerons à reproduire la même violence et les mêmes inégalités systémiques que celles formatées par nos villes et nos foyers.


  1. Jafar (un ingénieur ayant collaboré au développement de Khaneh Esfahan en 1989), entretien avec Samaneh Moafi, juillet 2015. 

  2. Jafar, juillet 2015. 

  3. Le Mehr est le plus grand projet de logement construit par l’État en Iran depuis la révolution de 1979. Il comprend aujourd’hui 2,3 millions de logements répartis sur le territoire national sous forme de townships isolés à la périphérie des grandes villes. Pour une analyse du modèle de développement du Mehr, voir Samaneh Moafi, « A Gift of Compassion: Welfare, Housing and Domesticity in Contemporary Iran », Journal of Islamic Architecture 9, no. 2 (juillet 2020) : 391-408.  

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