Écosystèmes, matériaux de construction et cultures architecturales

Nzinga B. Mboup examines des matériaux de construction non conventionnels avec Stephanie Idongesit Ete, Cyan Cheng et George Massoud

Le texte suivant est un extrait de l’événement CCA c/o Dakar : Écosystèmes, matériaux de construction et cultures architecturales. L’événement s’est déroulé à l’Africa Centre de Londres le 6 novembre 2025 et met en scène Nzinga B. Mboup en conversation avec Stephanie Idongesit Ete, Neba Sere, Cyan Cheng et George Massoud.

Nzinga B. Mboup
D’emblée, il m’est apparu très clairement que CCA c/o Dakar allait nous donner un cadre pour comprendre plus en profondeur les traditions architecturales sénégalaises et mettre en avant l’important patrimoine matériel et la diversité des méthodes de construction que l’on ne retrouve pas dans la pratique contemporaine. Pour moi, jeune professionnelle dans la discipline, cette démarche de recherche m’a apporté un large éventail de connaissances et m’a permis de tisser des liens avec tout un écosystème d’architectes, à la fois sur le continent africain et ailleurs dans le monde, ayant en commun un intérêt pour les pratiques non extractives et la mise en œuvre d’alternatives matérielles ancrées dans la culture, le paysage et les populations. L’événement d’aujourd’hui et le choix des personnes qui y interviennent ont été pensés dans l’idée d’une forme d’atelier nous offrant la possibilité d’apprendre les unes des autres et de définir collectivement les questions à poser. Stephanie, nous nous sommes rencontrées alors que vous meniez des recherches pour votre projet d’exposition The Dakar–Lagos Corridor: Material Culture.
Stephanie Idongesit Ete
Cette recherche a commencé par une fascination pour l’architecture et le paysage d’Afrique occidentale et le désir d’une plus grande proximité avec eux. J’ai toujours été captivée par la manière dont nos bâtiments prennent forme : les textures, histoires sociales, techniques de construction. L’architecture est une culture matérielle par essence, mais quand on parle de culture matérielle et d’architecture, pensons-nous à la provenance des matériaux? Quel est le contexte social, historique, environnemental? Quels sont les récits et développements associés à l’architecture, et que peut-on en apprendre? Donc, voilà certaines des questions qui me passionnaient alors que je m’intéressais aux différentes matérialités en Afrique de l’Ouest.

J’ai trouvé cet exemple de béton armé à Gorée, la petite île de Dakar. La caractéristique qui m’a frappée, c’est la manière dont le béton était fabriqué à l’époque, dans le sens où on employait des granulats de coquillage et de pierre, et on employait aussi des coquillages pour le mortier du béton. C’est vraiment propre à ce lieu.

J’ai pu aussi comparer en visitant d’autres pays. Au Ghana, j’ai croisé une dame qui s’intéressait aux pratiques de bricolage en bord de mer et qui avait remarqué que les gens décoraient leurs bâtiments avec des coquillages, ce qui l’incita à appliquer cette technique à sa propre boutique, située au centre d’Accra. La méthode est liée au contexte côtier, mais elle est aussi pratiquée par d’autres gens dans la région. C’est une étude des matériaux, mais aussi des histoires qui s’y rapportent.

Stephanie Idongesit Ete, Agrégat de béton apparent composé de pierres et de coquillages, Gorée, Sénégal, 2023. Photographie numérique. © Stephanie Idongesit Ete

NBM
Travailler avec des matériaux non conventionnels nous oblige à interagir avec l’écosystème, à apprendre où trouver les ressources dont nous avons besoin, comment les transformer, et comment celles-ci vont se comporter au fil du temps. Ma vision quant à cette histoire fertile est d’analyser à la fois le passé et le présent pour mieux comprendre la nature des liens entre les différents matériaux et les écologies qui y sont associées. Le type de matérialité que l’on rencontre à Dakar – une fois que l’on commence vraiment à y prêter attention – va bien au-delà des constructions en verre, aluminium et acier, aujourd’hui si répandues de nos jours. À travers notre histoire, nous avons toujours connu à divers égards une diversité en matière de matérialité et de techniques constructives.

Si le béton n’est pas le matériau principal avec lequel je travaille, j’aspire à mieux le comprendre et à en savoir plus sur son histoire, parce qu’on le tient pour inévitable. Tout le monde vous dira qu’il s’agit d’un matériau de construction traditionnel, mais il suit une évolution complexe aussi en rapport avec l’histoire coloniale, avec la principale cimenterie implantée depuis les 70 dernières années, car, avant, au Sénégal, le ciment était importé.

Chaque matériau soulève ses propres enjeux, inhérents à son environnement. L’exemple du calcaire me paraît particulièrement intéressant en raison de son lien avec l’architecture coloniale française dans la région. On l’utilise encore aujourd’hui comme matériau de pavage et de revêtement, mais plus comme matériau principal pour faire des murs porteurs. L’un des liens que j’ai pu établir est que le début de la production de ciment a coïncidé avec la baisse de l’utilisation de la pierre taillée pour la construction, cette pierre allant plutôt maintenant d’une manière ou d’une autre à la fabrication du ciment, soit pour la production de ciment ou comme granulat dans le béton.

Nzinga B Mboup, Auditoires de l’UCAD, Dakar, Sénégal, 2025. Photographie numérique. © Worofila

NBM
La production de ciment génère une géographie de l’extraction rendu possible par les différents types de permis délivrés par le gouvernement aux entreprises cimentières pour l’extraction du sable, de l’argile et du calcaire. Il y a des inquiétudes quant à l’impact sur le territoire, mais aussi sur les personnes directement, car derrière les machines gravite tout un milieu humain en contact avec ces matériaux polluants, toxiques. L’architecture de béton qui en résulte est aussi source d’inconfort thermique surtout dans les climats chauds de nos pays.

Comme l’a mentionné Stephanie, les coquillages jouent un rôle essentiel dans notre architecture. L’usage n’en est plus répandu aujourd’hui, mais on en trouve des traces en architecture traditionnelle des époques précoloniales, où les mortiers étaient faits de coquillages, notamment dans la région du Delta du Saloum. J’ai parlé récemment à l’architecte Thierry Melot, figure centrale du modernisme régional des années 1970s, qui m’a avoué que l’inspiration des amphithéâtres coquillés de l’Université Cheikh Anta Diop lui venait des décorations des pots de fleurs qu’il avait vu les femmes vendre en bordures de route, souvent ornés de ces coquillages. Il m’a raconté une histoire très intéressante à propos du chantier et des ouvriers qui étaient en compétition pour déterminer qui pouvait installer le plus de coquillages sur les façades des amphithéâtres, et comment ils les ont ancrés avec du ciment blanc. Faire le lien entre ces récits, les architectures produites et le savoir local est la clé. À moins de revisiter et mieux comprendre cette écologie matérielle et nos savoirs-faires endogènes, leur application dans l’architecture contemporaine demeurera limitée. En fin de compte, un certain esprit critique s’impose lors d’une prise de décision sur les matérialités à employer en fonction des réalités actuelles de leurs écosystèmes.

Nzinga B. Mboup, Photo d’un pot décoré de coquillages, Dakar, Sénégal, 2026. Photographie numérique. © Nzinga B. Mboup

Cyan Cheng
Depuis environ 10 ans, nous travaillons sur le village chinois de Shigushan, un site qui fournit à la fois des ressources et de la main-d’œuvre. Le village alimente en pierres l’industrie chinoise de la construction, et est un bassin de travailleurs migrants. La Chine compte près de 300 millions d’ouvriers ruraux qui migrent de ces villages vers les centres urbains, laissant souvent derrière eux leur famille. Nous avons appris avec les années que la chose la plus significative que nous pouvions leur apporter était de passer du temps avec leur parenté. Attention et marques d’estime authentiques sont chose rare, et c’est pourquoi nous y retournons année après année. Nous avons documenté leur vie quotidienne et toutes les sortes d’improvisation que nous avons réalisées ensemble. Danser, chanter, tout ça, puis nous leur avons présenté le résultat. Le jour de la projection, tout le village est venu et les gens ont adoré se voir sur grand écran. Lorsque nous avons eu l’occasion de faire connaître cette histoire à Londres l’an dernier, nous avons noué d’autres formes de liens grâce à la pierre sèche.

La pierre sèche est un patrimoine matériel collectif. À Shigushan, les fondations sont souvent construites en pierres sèches récupérées de bâtiments démolis, couramment avec des maçons spécialisés œuvrant en parallèle aux excavatrices. Ces fondations ont un statut provisoire. Leur avenir est incertain : destinées à supporter un logement potentiel ou à finir à l’état de ruines, selon les aléas de la situation familiale. Dans l’intervalle, qui dure parfois des années, elles servent de potager ou de terrain de jeu pour les enfants. Rien n’est ni permanent ni irréversible, mais une négociation ouverte avec le temps.

Chen Zhan, Maçons spécialisés dans la construction de murs en pierres sèches travaillant aux côtés d’une pelleteuse lors d’un processus simultané de démolition et de reconstruction dans le village de Shigushan, en Chine, 2023. Photographie numérique. © field-0

CC
La construction de murs en pierres sèches est une pratique traditionnelle également ici dans la campagne anglaise. Nous avons érigé une infrastructure grandeur nature d’une maison de village sur Bedford Square, à Londres, comme critique de l’accaparement par le privé des espaces publics dans cette ville. Bâtir des murs en pierres sèches à Londres, c’est rappeler l’histoire britannique du clôturage, au cours de laquelle des terres communes ont été transformées en parcelles privées. Les murs en pierres sèches avaient valeur d’inscription physique qui conférait au territoire un caractère intelligible, divisible, gouvernable. En ce sens, l’implantation d’une structure familiale sur un espace public privatisé a remis en cause les distinctions bien ancrées entre public et privé que le clôturage avait contribué à consolider en Grande-Bretagne.
CC
Cette construction en pierres sèches est un assemblage temporaire de matériaux issus de la terre. Concassé, sable, terre, copeaux de bois, granulats de verre recyclé, briques de chanvre et plantes herbacées. Une fois l’installation démontée, tous les matériaux ont eu une seconde vie : retour à la carrière, dans des jardins communautaires ou sur le prochain chantier. Le site a fonctionné comme un espace collectif évolutif. C’était un endroit où les gens qui travaillent ou étudient dans le secteur prenaient leur pause du dîner, une aire de jeux pour les enfants l’après-midi et, la nuit, un habitat pour les renards, tandis que les interstices entre les pierres accueillaient insectes et petite faune.

Chen Zhan, Dry Stone Deconstruction Workshop, Bedford Square, London, 2024. Digital Photography. © field-0

NBM
On voit bien qu’il y a un dénominateur commun entre ces techniques, comme la construction en pierres sèches, qui est d’ailleurs remarquable car elle se fait sans mortier et qu’il s’agit véritablement d’une méthode répandue dans le monde entier qui a fait ses preuves, et démontrent la durabilité de l’architecture naturelle. C’est l’occasion parfaite d’approfondir ce sujet avec George Massoud, de Material Cultures.
George Massoud
Nous sommes un organisme dont la vocation est de promouvoir la construction biorégionale, installé ici à Londres, mais qui œuvre dans tout le pays. Par notre travail, nous militons pour la réintégration de l’architecture au sein de la sphère agricole, car nous pensons que les bâtiments sont interreliés aux paysages d’où sont extraits les matériaux servant à leur construction.

Il est important pour nous que le design reflète une culture et les gens ou les organisations qui le créent. La participation est une partie essentielle de notre démarche conceptuelle. Nombre des sujets de recherche tournent autour de la façon d’aller vers une économie circulaire, mais aussi des pratiques de gestion du territoire plus régénératrices. En comprenant comment sont gérées les ressources, en suivant les chaînes d’approvisionnement et en ayant une meilleure idée de ce que sont les biorégions, ces contraintes s’intègrent pleinement au processus de design. Cette stratégie multidisciplinaire suppose souvent que nous rapprochions de multiples formes d’expertise qui n’ont pas forcément l’habitude d’interagir : de la foresterie à la politique, du militantisme à l’architecture.

Material Cultures, plateforme d’apprentissage MAKE, Londres, 2026. Photographie numérique. © Henry Woide

GM
Travailler avec des matériaux naturels est un vaste défi. Nous devons faire face à de nombreux problèmes, en particulier en matière de coûts dans les chaînes d’approvisionnement. Nous nous efforçons de travailler aussi localement que possible, ce qui implique des coûts. Nous essayons aussi souvent que possible de choisir des systèmes de construction très simples, parce que quand vous essayez d’intégrer une démarche participative dans le chantier lui-même, il est important que le transfert de savoir puisse se faire de façon accessible.

Travailler avec des matériaux naturels signifie ralentir, ce qui va à l’encontre des tendances, car tout le monde veut tout pour hier; mais, parfois, ça prend beaucoup de temps pour faire sécher un mur en brique de chanvre l’hiver. Vous vous harmonisez beaucoup plus aux saisons, et il vous faut procéder d’une manière quelque peu différente.
NBM
Il y a aussi une quête d’autonomie dans le fait de pouvoir trouver d’où proviennent les matériaux et de s’assurer que les personnes peuvent y accéder facilement. Dans le contexte de l’Afrique de l’Ouest, l’émancipation en construction concerne le ciment, car il est omniprésent. On le vend dans toutes les quincailleries et il est simple à manipuler, permettant à n’importe quel néophyte de produire des blocs de maçonnerie faciles à façonner sur place en ajoutant du sable et de l’eau.
GM
Il est vraiment intéressant de réfléchir à ce que ce matériau représente. Le ciment, le béton et le verre incarnent le pouvoir, la durabilité et l’immuabilité. Alors que les matériaux naturels, on nous a mis dans l’idée qu’ils étaient en quelque sorte un peu primaires. Et je crois qu’il y a beaucoup de désapprentissage et de rééducation à faire à ce sujet.

Material Cultures, maquette d’installation murale pour l’ETH Materials Hub, Zurich, 2024. Photographie numérique. © Material Cultures

SIE
À l’occasion de mes rencontres avec des architectes pour mieux connaître leur manière d’exercer leur profession, lors d’une conversation, on m’a dit que le béton était un matériau local, car on pouvait facilement trouver du ciment partout. À chaque coin de rue dans certaines villes, des sacs de ciment sont disponibles et tout le monde peut bâtir. Dans un certain sens, c’est une forme de démocratisation pour plusieurs, car ça leur permet de construire par eux-mêmes; et leur expliquer qu’on peut construire en terre, c’est pour beaucoup tout un changement de mentalité extrêmement difficile à opérer. Les gens vont croire qu’on les ramène vers le passé, mais il y a un potentiel.
NBM
Ce débat se poursuit toujours pour nous tous, et plus j’avance dans mes recherches, plus je découvre des histoires de monopole, de sabotage et d’exploitation inhérentes à ces matériaux. Avec un portrait d’ensemble, on comprend que ce n’est pas par accident que nous en sommes arrivés aux cultures matérielles qui prévalent aujourd’hui. Avec les progrès de ces recherches, les gens vont à mon avis trouver valorisant de pouvoir évoluer en prenant en considération différents aspects (techniques, culturels, humains, écologiques, etc.) liés aux choix de matériaux. Notre objectif à toutes et à tous ici est de contribuer à l’édification d’un monde plus équitable et de faire connaître ce que chacune de nos géographies et nos cultures a de meilleur à offrir.
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