L'intériorité américaine et ses sujets
Andy Lu Lee souligne l'influence de la production d'images sur la construction du paysage américain
Le texte suivant a été réalisé dans le cadre de notre exposition Recadrer le paysage américain, qui se tiendra du 1 octobre 2026 au 3 janvier 2027 dans la salle octogonale, sous la direction du commissaire Andy Lu Lee.
« Le mythe est devenu une réalité qui dépasse de loin le rêve1. »
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Arizona and Its Natural Resources (Washington, DC: US Department of the Interior, Bureau of Mines, 1955), film 16 mm, référence locale 70.178A, NAID 12494, archives du Bureau of Mines, groupe d’archives 70, National Archives à College Park, MD. ↩
Chargé d’administrer les ressources naturelles et les terres publiques des États-Unis, et de superviser des organismes comme le National Park Service, le Bureau of Land Management et le United States Geological Survey, le United States Department of the Interior s’est acquitté de sa mission par une production prodigieuse d’images. Conservées aux Archives nationales des États-Unis, ces images revendiquent une neutralité et une rationalité scientifiques qui naturalisent le droit que s’arrogent les colons sur le territoire, désormais présenté comme le paysage américain.
Ordonné en archives d’images, le paysage américain efface les traces de sa propre fabrication et semble simplement être là, préexistant et donné. Cartes topographiques, images de la Terre et documentaires prétendent tous offrir une représentation certaine, un simple relevé de ce qui existe. Pourtant, les instruments mêmes de cette fabrication — les normes, les échelles, les grilles, ainsi que l’uniformité des légendes et des tableaux — témoignent non seulement des méthodes employées pour représenter le territoire, mais aussi de la possibilité de reproduire indéfiniment ces prétentions à mesure que s’étend l’espace représenté. En tant qu’archives d’images, le paysage américain s’universalise au-delà des frontières politiques. Il ne constitue pas seulement une représentation des terres et du territoire, mais un appareil capable de produire des images à l’infini.
Pendant la guerre froide, l’appareil de production d’images du département de l’Intérieur a enrichi considérablement ses archives. En 1949, dans un discours d’investiture qui annonçait, à certains égards, l’ouverture de la guerre froide, le président Harry Truman a déclaré :
« Les États-Unis occupent le premier rang parmi les nations en matière de développement des techniques industrielles et scientifiques. […] Nos ressources incalculables en connaissances techniques ne cessent de croître et sont inépuisables. Je crois que nous devrions mettre les fruits de ce savoir à la disposition des peuples épris de paix afin de les aider à réaliser leurs aspirations à une vie meilleure. »
Ce discours inaugurait le programme Point Four, première initiative américaine d’aide civile internationale. Sous l’égide de la toute nouvelle Technical Cooperation Administration, précurseure de l’USAID, des milliers de spécialistes américains ont été dépêchés dans les pays du Sud. Bon nombre d’entre eux avaient fait leurs armes dans les projets de transformation du territoire américain menés dans le cadre du New Deal sous la direction du département de l’Intérieur. Ils ont ensuite mis cette expérience à profit à l’étranger, officiellement pour contribuer à la modernisation des régions rurales périphériques du monde.
Au-delà des préoccupations éthiques énoncées par Truman, la recherche de minerais stratégiques, menée par le département de l’Intérieur, constituait une mission centrale du programme Point Four. Créée en 1950 par le président Truman et dirigée par des représentants de l’industrie, la President’s Materials Policy Commission avait prévu des pénuries de minerais que le programme Point Four pourrait contribuer à combler. Cet effort concerté devait étendre la présence américaine dans un monde d’après-guerre en voie de décolonisation, mais encore instable1. Chargés de mettre les bienfaits du savoir technique à la disposition des « peuples épris de paix », les spécialistes du département de l’Intérieur avaient aussi reçu le mandat explicite de faciliter les investissements des entreprises américaines à l’étranger, les fonds d’aide servant à inciter les gouvernements à modifier leurs réglementations. Il suffisait au département d’étendre l’appareil existant, grâce auquel les intérêts extractifs étaient présentés comme universels et rationnels.
La mise en place d’un « système de communication » destiné aux « nations sous-développées » était un volet essentiel du programme Point Four. Elle servait aussi les ambitions américaines de libéralisation pendant la guerre froide. Un rapport adressé au département d’État en 1956 affirmait :
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President’s Materials Policy Commission, Resources for Freedom: A Report to the President, 5 vol. (Washington, D. C. : Government Printing Office, 1952). ↩
« […] il convient de souligner que le développement d’un système de communication renforce le tissu démocratique de la société en favorisant les relations directes entre personnes ainsi que les arrangements et les institutions privés, plutôt que de tout concentrer entre les mains d’un gouvernement1. »
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Robert L. Woodcock, directeur adjoint de la recherche économique, Stanford Research Institute, note à l’intention du Dr Joseph M. Stokes, directeur adjoint intérimaire des services techniques, International Cooperation Administration, 9 juillet 1956, p. 3, boîte 68, 1949–1959, Records of U.S. Foreign Assistance Agencies, 1948–1961, groupe de documents 469, National Archives at College Park, Maryland. ↩
À cette époque, le département de l’Intérieur finançait, produisait et diffusait largement dans le monde plusieurs films couleur de 16 mm. Il s’agissait notamment d’une série de documentaires consacrés aux transformations d’États américains sous le New Deal, dont beaucoup reprenaient des films pédagogiques et techniques réalisés à cette même période. Ces nouvelles productions étaient financées et commanditées par les grandes entreprises de plasturgie, d’exploitation minière et de combustibles fossiles de l’époque. Leur diffusion mobilisait un réseau mondial de copies, d’unités de projection mobiles, de salles de cinéma et d’annonceurs1. Les grands producteurs hollywoodiens et les dirigeants de l’industrie des médias n’étaient pas seulement d’enthousiastes collaborateurs du projet de communication de l’État : ils apportaient aussi un appui décisif aux intérêts miniers américains.
Le film le plus populaire du département de l’Intérieur, Arizona and Its Natural Resources, a été projeté devant plus de 66 millions de personnes pour la seule année 19552. C’est aussi durant cette période que le département a amorcé le programme Landsat, consacré à l’imagerie satellitaire de la Terre. Il cherchait ainsi à étendre encore les territoires couverts par son appareil de représentation et à faire entrer dans sa sphère des régions du tiers-monde riches en ressources3.
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Dans sa lettre adressée à Osgood Nichols, Allan Sherman, chef du Office of Mineral Reports au sein du US Bureau of Mines, résume le programme cinématographique du Bureau et cite plusieurs sponsors de ses films, parmi lesquels figurent Phelps Dodge (aujourd’hui Freeport-McMoRan), Richfield Oil et Sinclair (qui fait désormais partie de BP), ainsi que Dow Chemical. Allan Sherman à Osgood Nichols, 8 novembre 1955, 2, Dossiers généraux 1954, 084.8–087.4, boîte 7242, Archives du Bureau of Mines, Groupe d’archives 70, Archives nationales de College Park, Maryland. ↩
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US Department of the Interior, Rapport annuel du secrétaire à l’Intérieur pour l’exercice clos le 30 juin 1956 (Washington, DC : Government Printing Office, 1957), p. 174. À titre de comparaison, The Ten Commandments (réalisé par Cecil B. DeMille, Paramount, 1956), le plus grand succès hollywoodien de 1956, aurait vendu environ 131 millions de billets aux États-Unis sur l’ensemble de sa durée d’exploitation en salles, rééditions comprises. Voir Box Office Mojo, « Top Lifetime Adjusted Grosses », consulté le 21 septembre 2026, https://www.boxofficemojo.com/chart/top_lifetime_gross_adjusted/?adjust_gross_to=2022. Le film est sorti en novembre 1956, après l’exercice fiscal couvert par le rapport du ministère de l’Intérieur. ↩
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Remarque terminologique : cet essai utilise le terme anachronique de « tiers-monde ». Je m’aligne sur l’historien spécialiste des relations diplomatiques Jason C. Parker, qui aborde ce terme en lien avec les efforts déployés tant par les puissances occidentales que par les pays du Sud pour influencer l’opinion publique étrangère au service des intérêts stratégiques nationaux pendant la Guerre froide. Comme le souligne Parker, les caractéristiques définissant le « tiers-monde » étaient « une position de non-alignement pendant la Guerre froide, un besoin de développement économique pour surmonter la pauvreté laissée par la domination impériale, et un sentiment souvent implicite et vaguement romantique de solidarité entre les non-Blancs ». Toute utilisation de ce terme fait spécifiquement référence à une identité du « tiers-monde » forgée à la fois par la diplomatie publique américaine et soviétique et par les acteurs du Sud eux-mêmes. Dans la mesure du possible, cet essai utilise plutôt l’expression « Sud global ». Pour en savoir plus sur la notion de « tiers-monde » en relation avec la diplomatie publique de la Guerre froide, voir Jason C. Parker, « Introduction : In the Beginning Was the Word », dans Hearts, Minds, Voices: US Cold War Public Diplomacy and the Formation of the Third World (New York : Oxford University Press, 2016), p. 1-15. Pour en savoir plus sur l’extension des activités du ministère de l’Intérieur dans l’espace et sur son rôle dans le lancement du programme Landsat, voir Megan Black, « Prospecting the Final Frontier », dans The Global Interior: Mineral Frontiers and American Power (Cambridge, MA : Harvard University Press, 2018), p. 183-213. ↩
Le département de l’Intérieur jouait donc un double rôle : il projetait le paysage américain vers l’extérieur tout en intégrant d’autres territoires à sa sphère, à la faveur d’une expansion planétaire de ses ambitions en matière d’imagerie. Il facilitait la mobilisation massive, par les entreprises américaines, des plastiques et des métaux dont dépendait la production de supports d’images, de la pellicule cinématographique aux satellites d’observation de la Terre. Les systèmes de communication locaux dépendaient de plus en plus de matériaux et d’autres intrants fournis par des entreprises américaines. Le travail préparatoire du département de l’Intérieur facilitait la mainmise de ces dernières sur les marchés.
À l’instar d’une grande partie des images produites par le département de l’Intérieur, ces films reposaient sur la certitude affichée d’une universalité américaine. Arizona composait des archives visuelles en mouvement où figuraient des personnes d’origines diverses. Dans le montage final, qui culminait avec une succession de portraits, le film évoquait, grâce à la tutelle singulière du gouvernement américain, « une terre aux cultures variées, mexicaine, indienne, espagnole, toutes américaines désormais, travaillant ensemble grâce à la magie de l’eau1 ».
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Arizona and Its Natural Resources, 1955. ↩
Désireux d’accroître leurs ventes et leurs parts de marché à l’échelle mondiale, les grands producteurs hollywoodiens ont collaboré aux programmes Point Four pour donner une portée internationale à leurs archives d’images. Ils ont considérablement augmenté la place accordée aux populations et aux sujets latino-américains dans leurs productions et leur distribution1. Malgré ce discours, les politiques menées au cours des décennies suivantes dans le cadre de Point Four — extraction, aménagement hydraulique et mécanisation agricole à grande échelle — ont chassé d’innombrables populations rurales de leurs terres ancestrales et poussé beaucoup de personnes vers le travail salarié dans les pays du Nord et les grandes métropoles2. Ces bouleversements ont contribué à former une main-d’œuvre mondiale toujours plus nombreuse et exploitable par les entreprises américaines.
Les États-Unis — appareil où se rejoignaient intérêts politiques et industriels — ont conçu leur système de communication de la guerre froide non seulement comme un ensemble de réseaux d’infrastructures, mais aussi comme des archives médiatiques en expansion constante. Leur dissémination a conféré aux intérêts des entreprises américaines un pouvoir synthétique et malléable. La machine de représentation changeait de sujet au gré d’un rapport social dominant : elle devenait un répertoire d’images interchangeables, entièrement tributaire de leur circulation, dont la portée excédait la représentation elle-même. Cette circulation a contribué, en définitive, à reproduire les structures qui permettaient aux entreprises américaines de consolider leurs investissements.
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Pour en savoir plus sur le recours des États-Unis à une diffusion discursive décentralisée dans le cadre de leur diplomatie publique, voir Gisela Cramer et Ursula Prutsch (dir.), ¡Américas Unidas! Nelson A. Rockefeller’s Office of Inter-American Affairs (1940–46) (Madrid : Iberoamericana ; Francfort-sur-le-Main : Vervuert, 2012). Cet ouvrage traite du Office of Inter-American Affairs (OIAA), précurseur du « Point Four » pendant la guerre, où bon nombre des programmes et politiques associés par la suite au « Point Four » ont été testés pour la première fois en Amérique latine sous la direction de Nelson Rockefeller. ↩
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Tore Olsson traite de la transformation radicale et de l’enfermement des campagnes mexicaines sous l’effet de l’assistance technique américaine pendant la Guerre froide. Tore C. Olsson, Agrarian Crossings: Reformers and the Remaking of the US and Mexican Countryside (Princeton, NJ : Princeton University Press, 2017). ↩
Les archives du département de l’Intérieur constituées pendant la guerre froide ont révélé le potentiel de libéralisation d’un fonds mondial et décentralisé d’images, ainsi que sa capacité à servir les intérêts financiers et commerciaux sur lesquels pouvait s’établir un nouvel ordre économique centré sur les États-Unis. Bien que le pays se soit largement détourné de l’appareil de promotion autrefois généreusement financé pendant la guerre froide, la transformation, après le 11 septembre, d’un système mondial de communication exploité et financiarisé par des entreprises américaines liées à l’État — dont plusieurs se sont aussi muées en entreprises médiatiques — prolonge une tendance amorcée par les programmes d’aide et d’influence du département de l’Intérieur.
À une époque où des institutions publiques comme les Archives nationales sont démantelées de l’intérieur, ces documents ne peuvent plus être considérés comme des objets inertes attendant de susciter l’intérêt de la recherche. Ils appartiennent à un ensemble archivistique en perpétuelle reconfiguration, qui déborde les cloisons prétendument étanches des archives de l’État1. Le président Trump l’a compris lorsqu’il a, comme on le sait, accumulé une partie choisie de ces archives dans sa résidence de Mar-a-Lago, dans des boîtes qu’il appelait ses « Beautiful Mind boxes ». Les photographies désormais célèbres de ces boîtes soulèvent la question du rôle que jouent aujourd’hui les archives américaines dans la production synthétique du pouvoir, indépendamment des sujets qu’elles représentent.
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Je reprends ici la description qu’Allan Sekula fait des archives, « avec leurs cloisons prétendument étanches entre les catégories iconiques », comme « un espace d’immersion liquide par procuration, une thalassothérapie bidimensionnelle sur la terre ferme ». Allan Sekula, « Between the Net and the Deep Blue Sea (Rethinking the Traffic in Photographs) », October 102 (automne 2002) : 12. ↩
Traduit de l’anglais par Marie-France Thibault.