Des origines du numérique

Qu’avons-nous besoin de savoir pour pouvoir déterminer quand et comment l’architecture est devenue numérique? Ce dossier se concentre sur des projets réalisés dans les années 1980 et 1990, qui recoururent à des outils numériques pour explorer de nouvelles possibilités en matière de recherche et de pratique architecturales. Plutôt que de tenter de nous projeter dans l’avenir, nous tentons ici de produire une étude critique de la manière dont les technologies numériques ont concrètement transformé l’architecture.

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Environnements médiatiques : l’architecture et les réseaux de communication

Nathalie Bredella sur les premiers rapprochements entre l’architecture et la théorie des médias

Le texte ci-dessous est un extrait de l’essai de Nathalie Bredella intitulé « Au cœur des choses : l’architecture à la rencontre des technologies numériques, de la théorie des médias et de la culture matérielle » publié initialement dans l’ouvrage Quand le numérique marque-t-il l’architecture?.

Les instituts des nouveaux médias fondés dans les années 1990 furent le théâtre de débats déterminants sur l’architecture et les médias. Ces discussions traitaient de l’influence grandissante des technologies médiatiques sur la perception et l’expérience, ainsi que sur les modes de représentation et de communication, et entrainèrent tout autant la reconnaissance de l’architecture comme une forme de média en soi, que la détermination des processus intermédiatiques à l’œuvre dans la conception architecturale.

Christine Meierhofer. In den Mund gelegt : The Media Is Not the Message, 1991. Avec la permission de Christine Meierhofer © Christine Meierhofer

V2_ Institute for the Unstable Media fut l’un des premiers creusets de la recherche interdisciplinaire dans le champ émergeant des technologies médiatiques, et le travail de V2_ permet de comprendre le contexte artistique, théorique et architectural des années 1990. Fondé sous la forme d’un collectif artistique en 1981, V2_ se consacra à la production d’œuvres multimédias1. Dénotant des pratiques d’exposition qui dominaient alors, les artistes de V2_ combinaient musique, vidéo, son et éléments visuels pour composer leur art. Les interventions artistiques (happenings) au V2_ attestaient de la nature multidisciplinaire des pratiques médiatiques et de la manière dont la perception s’accorde aux changements sociaux, économiques et environnementaux. Durant les années 1990, en réponse à l’essor et à la prolifération des technologies numériques, V2_ agit comme un lieu dans lequel les praticiens et les théoriciens des arts médiatiques pouvaient tenter de définir le rôle des médias numériques en matière de design, tout en poursuivant la mise en exergue de la relation entre l’architecture et les autres modalités, disciplines, ou champs de connaissance. Au V2_, les architectes réfléchirent sur la manière dont les technologies sous-tendent le raisonnement architectural et se focalisèrent sur les techniques de visualisation et de communication, ainsi que sur la manière dont les changements technologiques affectent les stratégies de conception et la relation entre des acteurs humains et non humains. Commençant à affilier l’architecture à la théorie des médias et aux arts médiatiques dans les années 1990, les architectes remirent en question les politiques et l’esthétique des systèmes technologiques, et s’attaquèrent à la question de la participation de l’architecture aux transformations sociales et spatiales contemporaines.


  1. Sur l’histoire de V2_. Avec l’inauguration de V2_Lab comme un espace de travail interdisciplinaire en 1998, V2_ étendit ses activités pour couvrir autant les activités de recherche que la pratique.  

V2_ Institute for the Unstable Media. Manifesto for Unstable Media, couverture, 1986. © V2_ Lab for the Unstable Media

En 1986, V2_ publia son premier « manifeste » qui réclamait de nouvelles pratiques d’exposition mieux adaptées aux changements constants inhérents aux médias électroniques1. Observant la révolution touchant les technologies médiatiques, V2_ constata que les nouveaux médias se caractérisaient par de l’instabilité et concentra ses recherches sur la possibilité de rendre productives les interactions et les modifications temporelles dans les pratiques culturelles. Plutôt que d’assimiler ces conditions à des catégories artistiques inconnues, les artistes de V2_ envisagèrent le potentiel de la dynamique changeante des relations espace-temps plutôt comme un moyen d’établir de nouvelles hiérarchies fondées sur des interactions qui ne peuvent se stabiliser que temporairement. Afin de, pour ainsi dire, proclamer son manifeste, V2_ entreprit entre 1987 et 1993 un programme d’événements dont chacun est une « Manifestation », visant à stimuler les échanges entre l’architecture, les technologies et la société. C’est dans ce contexte que l’impact des technologies sur la communication, la configuration de l’espace et les défis que celles-ci posent à la conception architecturale devinrent partie prenante d’un débat réunissant la théorie des médias et l’architecture2.


  1. Le manifeste fut publié sous forme de publicité dans le journal national néerlandais, de Volskrant; « Manifest », V2_ Lab for the Unstable Media

  2. Parmi les théoriciens participant aux événements dans les années 1990, on compte le philosophe Brian Massumi, le théoricien de l’architecture Bart Lootsma et la critique littéraire N. Katherine Hayles. Voir : « DEAF98 Symposium », V2_ Lab for the Unstable Media; et Andreas Broeckmann et coll. (dir.), The Art of the Accident, Rotterdam, NAI Publishers et V2_ Organisatie, 1998). 

Manifestations pour les médias instables présentant des installations de Kees Christianse (en haut à gauche) et de Lebbeus Woods (en bas à droite), 1992. © V2_ Lab for the Unstable Media

Manifestations pour les médias instables présentant des travaux de Steina Vasulka, de Jeffrey Shaw, de Jem Cohen et de Christina Kubisch, 1992. © V2_ Lab for the Unstable Media

La « Manifestation for Unstable Media 4 » au V2_ en 1992 1, démontre un intérêt croissant pour les techniques de communication et de visualisation dans nombre des œuvres exposées, en particulier dans les deux installations consacrées à l’architecture et à l’urbanisme : Interactive Art Works et Scale Models: Architectural Ballistic, Fire and Forget. Legible City, de l’artiste Jeffrey Shaw dans Interactive Art Works, explorait différentes modalités d’action au sein d’un environnement virtuel. Cette œuvre recourrait à une structure tridimensionnelle au sein de laquelle le spectateur pouvait évoluer et explorer diverses relations entre des images, définissant par conséquent une architecture malléable. Cet espace interactif – une base de données dimensionnelle d’images virtuelles – se révèle ici en fonction de la position et de l’orientation spécifiques du spectateur et, selon les actions de celui-ci, peut être constamment restructuré 2. Dans la même veine, Scale Models: Architectural Ballistic, Fire and Forget traitait de la tension entre la matérialité de l’architecture et sa transformation au moyen d’images projetées. En collaboration avec TU Eindhoven, les architectes de la Manifestation exposèrent des maquettes qui visaient à déstabiliser l’objet architectural. Employant différents médias, ces maquettes tissaient ensemble des situations spatiales concrètes et des projections visuelles, composant ainsi des installations aux espaces ductiles. Cette relation entre les technologies de communication et l’espace physique fit aussi l’objet du symposium de Manifestation 4 consacré à l’interdépendance des réseaux visibles et invisibles de la ville 3. Dans sa conférence intitulée « The Secret of the White Box », donnée lors de Manifestation 4, Lebbeus Woods présenta son concept d’« espaces libres » (free spaces) et de « zones libres » (free zones), mettant en exergue le rôle de l’architecture comme instrument de transformation sociale. Woods parle aussi de « zones de conflit » (conflict zones), lorsqu’il observe les systèmes urbains de différentes villes, en s’attardant sur Berlin avant et après la chute du Mur 4. Il identifia des espaces qui donnaient la preuve d’un conflit social et politique, et qui furent marqués soit par la division, soit par la destruction de la trame urbaine. Imaginant un nouveau type d’espaces, ses dessins et ses collages de formes architecturales dynamiques visaient à introduire des espaces particuliers dans la ville, malgré les contraintes représentées par les bâtiments existants. Woods avança que ces espaces sont « fonctionnellement ambigus » et, qu’afin de préserver leur interdépendance, ils devaient rester à l’abri du « regard contrôlant des autorités » 5. Des nœuds de communication électronique connectaient ces « espaces libres », formant des réseaux de communication interstitiels au sein de l’environnement bâti. Les événements comme la conférence de Woods, qui furent organisés lors de ces Manifestations, étaient essentiels aux tentatives de V2_ d’établir les principes de la relation entre l’architecture et les sphères de la politique et des communications, ainsi que les points de rencontre entre l’architecture et les médias électroniques.


  1. Voir [« Manifestation for the Unstable Media 4 », V2_ Lab for the Unstable Media] (http://v2.nl/archive/events/manifestation-for-the-unstable-media-4). 

  2. Voir « The Legible City », V2_ Lab for the Unstable Media

  3. L’événement fut modéré par le théoricien de l’architecture Wim Nijenhus et parmi les participants figuraient les architectes Kees Christiaanse, Daniel Libeskind et Lebbeus Woods, ainsi que les théoriciens Florian Rötzer et Derrick de Kerckhove. Voir « Manifestation 4 – Symposium », V2_ Lab for the Unstable Media

  4. Contrairement aux projets immobiliers prévoyant de masquer les hiatus entre les différentes parties de la ville après la chute du Mur de Berlin, le projet One Berlin (1990) de Woods pour le quartier central du Mitte, introduisait une trame lâche d’espaces où de nouvelles formes d’habitat expérimental pouvaient être explorées. Voir : Lebbeus Woods, « Taking on Risk: Nine Experimental Scenarios », dans Tracy Myers (dir.), Lebbeus Woods: Experimental Architecture, Pittsburgh, Carnegie Museum of Art, The Heinz Architectural Center, 2004, p. 24. 

  5. Sur la présentation « The Secret of the White Box » par l’architecte Lebbeus Woods, voir : Voir « Manifestation 4 – Symposium », V2_ Lab for the Unstable Media. 

Lars Spuybroek, Image publiée dans NOX: Biotech, Amsterdam, 1992. BIB 226488. CCA © V2_ Lab for the Unstable Media

Il est indispensable de se tourner vers le travail de l’architecte Lars Spuybroek et sa firme, NOX, pour comprendre les interventions artistiques ayant eu lieu à V2_ et, plus généralement, le débat sur l’architecture et les nouveaux médias qui fut façonné par des projets collaboratifs dans les instituts d’arts médiatiques dans les années 1990. NOX joua un rôle crucial dans les activités de V2_, orientant les débats à la fois vers les possibilités culturelles, et les enjeux du dialogue entre l’architecture et les technologies numériques. NOX représente une évolution de la revue NOX, publiée par Spuybroek et Maurice Nio entre 1991 et 1995 1. La revue fut créée à un moment où des disciplines aussi diverses que l’architecture, la biologie et la neurophysiologie, qui étaient auparavant cloisonnées, commençaient à s’entremêler. Les sujets traités dans la revue étaient ainsi abordés selon différents angles et le contenu éditorial comprenait des histoires, des essais visuels, des rapports factuels et des spéculations portant sur la culture et la technologie. Les numéros – Actiones in Distans (1991), Biotech (1992), Chloroform (1993) et Djihad (1995) – initièrent les lecteurs au travail de théoriciens des médias et comprenaient des textes de Jean Baudrillard et de Paul Virilio en version traduite en néerlandais. L’engagement de NOX avec V2_ plaça l’architecture de plain-pied dans un dialogue avec les discours médiatiques, et les pratiques cognitives qui en résultèrent structurèrent les relations intermédiatiques dans l’architecture.


  1. Greg Lynn, dir., Lars Spuybroek, H2Oexpo, Montréal : Centre Canadien d’Architecture, 2015, livre numérique. 

Alex Adriaansen, cofondateur de V2_ , à une installation de Soft Sell de Diller + Scofidio, oeuvre faisant partie de Prosthetics: From Extensions to Ecstasy, 1993. Avec la permission de Jan Sprij. © Jan Sprij

En 1993, NOX et V2_ organisèrent l’événement Prosthetics: From Extensions to Ecstasy, qui comptait une exposition, des conférences et une performance. L’exposition portait sur les architectes Elizabeth Diller et Ricardo Scofidio, qui travaillèrent avec l’espace bâti en usant de supports audio, de vidéos, de sons et de projections de films pour révéler la manière dont les forces sociales, technologiques et économiques régissent nos comportements quotidiens. Leur installation vidéo, Soft Sell, qui avait été auparavant diffusée dans un cinéma pornographique abandonné sur la 42e rue à New York, traitait de « la production du “désir” en rapport à plusieurs formes de “monnaies d’échange urbaines” particulières au site : les corps, l’immobilier et le tourisme 1 ». Diller donna également une conférence intitulée « Designing in Architecture and Industry », qui couvrait les questions de l’interdépendance de la production économique et mécanique, et des méthodes de transport, ainsi que la manière dont ces méthodes affectent la conception architecturale . L’œuvre de Diller et Scofidio, englobant divers médias et plusieurs disciplines, s’attaquait ainsi aux questions d’instabilité, en mettant en exergue tant la diffusion culturelle que le pouvoir médiatique de l’architecture. Grâce à des projets collaboratifs comme ceux-ci, V2_ attira l’attention du plus grand nombre sur l’importance de l’architecture comme média.


  1. Elizabeth Diller et Ricardo Scofidio. Flesh: Architectural Probes, New York, Princeton Architectural Press, 1993, p. 252. Traduction libre. 

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