Faire avec (et jamais contre) la nature
Le texte suivant est un extrait de l’ouvrage publié en 2006 intitulé Environnement : Manières d’agir pour demain, rédigé par Gilles Clément et Philippe Rahm. Cet extrait présente les réflexions de Clément sur l’erreur de l’anthropocentrisme et une introduction au concept : Le tiers paysage.
Tout environnement, qu’il soit naturel ou artificiel, présente des interrelations entre les êtres qui y vivent – plantes, animaux et humains. Je ne sépare pas les humains du reste de l’écosystème. Il s’agit donc toujours d’écosystème en tant que tout constitué. Même dans un écosystème urbain, la nature intervient. Bien des choses poussent dans la fissure d’un mur ; on peut aussi trouver des insectes ou des oiseaux de passage. Les animaux et les plantes qui vivent avec nous sont des commensaux, ce qui signifie qu’ils se déplacent en même temps que nous. Dans un écosystème échappant à l’emprise humaine, les échanges d’énergie ne se font qu’entre les plantes, les animaux, le climat et le sol. Tout, absolument tout, interagit. L’important est qu’un équilibre se crée, sans qu’il n’y ait jamais, ou que très rarement, une espèce qui prenne le dessus. Bien des interventions humaines génèrent en effet des traumatismes qui interrompent les chaînes de prédation et les relations entre les êtres, ce qui déséquilibre l’ensemble du système. Aujourd’hui, nous comprenons qu’il est de notre intérêt de réparer le mécanisme de l’écosystème chaque fois qu’il est traumatisé.
Gilles Clément, Photographie de Gilles Clément & Philippe Rahm : Environnement : Manières d’agir pour demain, 2006. Photographie numérique. CCA © CCA
Le rôle de l’homme dans son environnement est de comprendre comment celui-ci fonctionne, afin de continuer à faire qu’il fonctionne. L’homme n’étant qu’une des espèces au sein de l’immense diversité de la nature, il ne doit pas s’imaginer qu’il peut se contenter d’exploiter cette diversité sans détruire les mécanismes d’interaction entre les différentes formes de vie sur la planète. La nature est intrinsèquement très inventive : tous les êtres qui ont la capacité de vivre ont aussi celle de se transformer. Les rencontres – qui sont facteurs d’évolution – entre ces êtres se font toutefois grâce à un système très élaboré de messages que l’on peut appeler « échange d’informations ». La réception des messages va toujours dans le sens de la complexification, vers un ordre supérieur – il y a sans cesse une nouvelle invention qui se traduit à toutes sortes de niveaux. Dans le domaine des comportements, donc du physiologique, du biologique et de l’aspect plastique, il se passe toujours des choses que l’on n’avait pas prévues. Il existe dans la nature, comme en météorologie, une sorte de théorie du chaos ; cela me plaît beaucoup qu’il y ait cette part d’imprévisible, qui fait que l’on ne peut pas complètement prévoir ce qui se passera demain. On ne peut que projeter, faire des hypothèses, tout en sachant que la nature les déjouera pratiquement toutes.
Gilles Clément, Extraits de Gilles Clément & Philippe Rahm : Environnement : Manières d’agir pour demain, 2006. Photographie numérique. CCA © CCA
Le Tiers paysage tel que je l’entends prolonge deux concepts qui ont été formulés dans mon travail des trente dernières années : d’une part, celui de « jardin en mouvement 1 », né de l’expérience de mes jardins personnels dans la Creuse ; d’autre part, celui de « jardin planétaire 2 », un projet qui comporte une dimension plus politique et examine le système cohérent que forme la relation entre l’homme et l’environnement, et fut développé dans l’exposition du même nom dans la Grande Halle de la Villette à la fin de 1999. Le Manifeste du Tiers paysage repose sur l’idée que les parcelles en friche ou les fragments délaissés du Jardin planétaire sont les refuges de la biodiversité sur la Terre, et qu’en cela ils représentent notre avenir biologique 3. Ce type d’espace existe partout dans le monde. Toute opération d’aménagement, quels que soient la performance technique de l’aménagement et le génie d’occupation du sol, génère des délaissés en attente d’un usage à venir.
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Voir G. Clément, « La friche apprivoisée » , Urbanisme, no 209, septembre 1985, pp. 91-95, et les éditions successives du livre Le Jardin en mouvement, la dernière parue étant accompagnée du sous-titre De La Vallée au parc André-Citroën, Paris, Sens & Tonka, 1994. ↩
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Voir id., Le Jardin planétaire : réconcilier l’homme et la nature (cat. exp., Grande Halle de la Villette, septembre 1999-janvier 2000), Paris, Albin Michel, 1999. ↩
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Id., Manifeste du Tiers paysage, Paris, Éditions Sujet/Objet, 2004. ↩
Gilles Clément, Extraits de Gilles Clément & Philippe Rahm : Environnement : Manières d’agir pour demain, 2006. Photographie numérique. CCA © CCA
Bien que le concept de Tiers paysage ait vu le jour en pleine campagne, à Vassivière-en-Limousin, dans le centre de la France, c’est en ville – territoire d’aménagement contemporain par excellence – qu’il a les plus grandes chances d’apparaître, parce qu’il est intrinsèquement lié à l’évolution des espaces urbains. Le statut du fragment ou délaissé généré par une démolition et promis à la reconstruction ou au réaménagement est, en effet, temporaire. La diversité que l’on y trouve est donc constamment menacée ; cette précarité lui confère son statut de rareté. Il existe trois grands types de Tiers paysages 1. D’abord le délaissé, qui procède de l’abandon d’un terrain anciennement exploité. Son origine est multiple : agricole, industrielle, urbaine, touristique, etc. Délaissé et friche sont synonymes. Ensuite la réserve, un lieu qui n’a jamais été exploité. Son existence tient au hasard ou à la difficulté d’accès qui rend l’exploitation impossible ou coûteuse. Enfin l’ensemble primaire, espace isolé n’ayant jamais été exploité, protégé par la loi.
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Ibid. p. 9, chapitre « Définitions » . ↩
Gilles Clément, Extraits de Gilles Clément & Philippe Rahm : Environnement : Manières d’agir pour demain, 2006. Photographie numérique. CCA © CCA
Le genre d’espace que je nomme « délaissé », qui est littéralement incrusté dans le tissu urbain d’aujourd’hui, peut être regardé comme quelque chose qui appartient à la ville, qui n’en est pas un rejet. Il doit plutôt être considéré, d’un point de vue politique, comme un atout, comme quelque chose de positif. Ce n’est pas un jardin mais un lieu d’accueil à la diversité. Vu sous cet angle, il prend un tout autre aspect : ce n’est plus un lieu abandonné aux détritus et aux mauvaises herbes, c’est une sorte de réservoir ou de « capsule biologique » du futur. Dans la mesure où il est hospitalier pour la diversité, il représente le patrimoine génétique de l’humanité.