À un mètre de haut
Émilie Retailleau partage ses réflexions sur les programmes jeunesse du CCA
Du fait de la position hégémonique de l’adulte vis-à-vis de l’enfant, nos villes et nos espaces bâtis ne sont pas conçus pour la jeunesse, pourtant experte de son propre espace : le regard et la voix des jeunes sont essentiels de par leur usage et leur manière d’habiter l’espace, au même titre que les adultes.
Comment voit-on l’espace à un mètre de haut? Pour penser à hauteur d’enfant, nous devons déplacer radicalement le point de vue. Certains architectes, comme Cornelia Hahn Oberlander et ses terrains de jeux, dont les archives sont présentes dans notre collection, témoignent de cette attention aux usages et aux temporalités multiples de l’espace, portés par les corps et les pensées des enfants.
Terrain de jeu de l’école Talmud Torah conçu par Cornelia Hahn Oberlander, 1970. Fonds Cornelia Hahn Oberlander, CCA, ARCH401976. Don de Cornelia Hahn Oberlander
Mais comment les programmes publics du CCA peuvent-ils, eux aussi, créer les conditions de ce déplacement du point de vue? Accueillir les jeunes au CCA, c’est discuter ensemble et partager nos espaces, c’est faire place à leurs opinions et à leurs intérêts, mais pas seulement. Nous ne voulons pas nécessairement former une future génération d’architectes. Nous cherchons plutôt à créer des situations de transformation, pour nous et pour les jeunes, dans le but de soutenir une démarche émancipatrice de réflexion et de participation de la jeunesse dans et pour son espace bâti.
Nous n’utilisons pas les mots « médiation » ou « éducation », nous empruntons plutôt les chemins détournés du questionnement, de la conversation, de la recherche et de l’expérimentation pour parler d’architecture. Les programmes jeunesse du CCA ne produisent ni outils didactiques ni dispositifs de vulgarisation. Nous abordons avec les jeunes des questions complexes et actuelles, quel que soit leur âge : l’impact du bâti sur les ressources naturelles et urbaines (atelier Habiter autrement), sur les paysages et les territoires (atelier Ce qui fait le paysage), les usages collectifs et intimes de l’espace (Défi d’architecture), les dimensions sociales, économiques, médiatiques et politiques de l’architecture (programmes Collectif des jeunes Révéler la ville, atelier Issu du béton), les perceptions physiques, sensorielles et émotionnelles des espaces que nous traversons et habitons (programmes Musée école, Disco demain, Dimanches en jeux) et bien d’autres. Nous nous interrogeons sur les différentes façons dont notre environnement bâti reflète – ou non – les dimensions de notre société, et sur la manière dont il crée des frictions, les accentue ou les apaise. Lors de nos conversations et projets avec la jeunesse, nous avons appris qu’elle manque cruellement d’espaces où se rencontrer en dehors de l’école et que les liens sociaux sont un enjeu de plus en plus important. Ces nouvelles générations ont également une conscience accrue des défis environnementaux et socio-économiques de notre société, dans laquelle elles veulent jouer un rôle actif et où leurs actions doivent faire sens.
Bien que de nature éphémère et expérientielle, nos programmes jeunesse veulent rendre visible, formuler et questionner les opinions des jeunes sur l’environnement bâti et ses conditions d’existence. Ils constituent un lieu d’expression, un espace non évalué où le dialogue peut advenir sans promesse ni attente, et où des idées et des concepts se laissent approcher, explorer et approfondir librement. Parce que nous ne savons pas ce que ces réflexions deviendront, ni si elles germeront, se transformeront ou seront un jour reprises et portées plus loin par les jeunes, il s’agit là d’une des formes les plus modestes de transmission et d’apprentissage.
Nous n’avons ni espace dédié à la médiation ni salle d’atelier fixe. Les programmes et activités jeunesse du CCA sont partout. Ils ouvrent un contre-espace discret, en retrait des cadres attendus. Nous créons des moments d’échanges directs, de questionnement, de recherche et d’expérimentation. Ces moments se renouvellent sans cesse et prennent des formes et des niveaux d’intensité variables. Nous évitons les recettes toutes faites. L’essence même du CCA, en tant qu’institution de recherche, nous en préserve.
Autour de nous gravite un groupe composite d’adultes qui font preuve d’engagement et d’ouverture à l’apprentissage : du monde de l’architecture, du graphisme, du travail culturel et social, de la création artistique, de l’entrepreneuriat, de l’enseignement et de l’éducation, de la muséologie ; personnes citoyennes, activistes, parents, services scolaires, organisations communautaires et équipes du CCA. Des adultes qui participent à la création de points de contact entre les jeunes et le CCA, et entre leurs propres idées et réflexions sur le cadre bâti et celles de la jeunesse.
Cependant, cette mission vers laquelle nous portons notre énergie reste fragile et vulnérable. De nombreux obstacles, matériels comme institutionnels, demeurent dans ce processus d’inclusion de la pensée des jeunes générations. Celles-ci subissent également les inégalités sociales et les discriminations ethniques et de genre, tout comme les adultes.
Face à l’effacement des enfants dans l’environnement bâti, concevoir des programmes publics pour parler d’architecture, pour et avec les jeunes, ne relève pas d’un geste héroïque. C’est le plus souvent un geste discret, social et politique de survie intellectuelle, et c’est précisément cette fragilité qui en fait un contre-espace tenable et nécessaire.
Ce texte est le préambule d’une série d’articles à venir, donnant tour à tour la parole à des adultes, des enfants et des personnes adolescentes parlant de leurs rapports aux espaces construits, et présentant leurs idées sur des enjeux actuels de l’architecture et des espaces urbains, ainsi que la place des jeunes dans leur définition.