Avec et au sein de

Tout site architectural est défini aujourd’hui par une conjonction de forces - économiques, politiques, environnementales - qu’une forme d’expertise unique et professionnalisée, comme l’architecture, ne peut déchiffrer à elle seule. Que ce soit dans les plus grandes villes ou dans les villages les plus reculés, le terme « bâtir » finit par être moins révélateur d’un processus de création que d’une coordination minutieuse d’influences contradictoires : une chorégraphie complexe. Ce dossier se penche sur la signification pour l’architecte d’opérer au sein d’un réseau enchevêtré d’acteurs et d’assumer une place plus modeste dans une riche écologie de pratiques.

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Construire des récits

Rozana Montiel discute avec Kim Courrèges et Felipe de Ferrari de Plan Común de projets sociaux, du bon sens et du développement de projets basés sur la confiance

Rozana Montiel Estudio de Arquitectura, Mexico, 2021. Photographie © Gisela Ceja

PC
Pouvez-vous présenter votre pratique et ses spécificités : attitude, cadre, approche, méthodes, procédures ou protocoles?
RM
L’une des choses les plus importantes de tout ce que nous faisons au bureau – par laquelle nous commençons même – est notre tentative de transformer l’espace en lieu. Je crois que l’espace est plus abstrait, tandis que le lieu est l’endroit où on crée des relations, où on s’engage avec les gens. L’espace est là, mais lorsque l’on construit un lieu, on change la signification de ce qu’on construit parce qu’on s’engage avec les gens. Je dis toujours que j’aime travailler avec les gens et non pour les gens. Il n’y a qu’un mot qui diffère, mais cela change complètement la dynamique de notre relation avec quelqu’un. L’architecture n’est pas seulement une construction en briques, c’est aussi une construction sociale.

Aujourd’hui, l’architecture n’est pas le fait d’un seul individu, mais plutôt de nombreuses personnes attelées à un projet qui produit un résultat, et nous devons travailler en collaboration avec différentes disciplines pour y parvenir. Je travaille avec des photographes, des écrivains, des cinéastes et des anthropologues. Leur rétroaction est essentielle pour nous, et c’est de cette manière que nous travaillons vraiment comme un atelier. Chaque fois que nous commençons un projet, chacun arrive avec des idées et des références différentes; nous essayons de travailler avec des références qui ne sont pas seulement architectoniques.

Notre processus s’amorce par la recherche, et par la discussion. La rétroaction de la recherche vient toujours alimenter notre travail, et je suis donc constamment en quête de subventions qui y contribueront : en ce moment, j’ai un financement du gouvernement mexicain pour trois ans, accordé dans le cadre du Sistema Nacional de Creadores, qui représente une aide cruciale. Parallèlement au travail de conception que nous effectuons, je tente d’obtenir des subventions qui faciliteront la mise en place de ce processus de développement des idées. J’essaie toujours de trouver de nouvelles idées à développer dans nos recherches, qui peuvent ensuite être mises en lumière dans un projet donné. Avant la COVID-19, nous préparions une exposition des travaux de l’agence dans le Museo de San Ildefonso, à Mexico, mais elle a dû être annulée évidemment. Pour nous, les expositions sont l’opportunité non seulement de montrer notre travail, mais aussi de créer une installation qui propose une réflexion sur nos réalisations.

Rozana Montiel Estudio de Arquitectura, Mexico, 2021. Photographie @ Erika Manning

PC
Et qu’en est-il des projets sociaux et communautaires? Pouvez-vous résumer votre approche stratégique en la matière, et peut-être en présenter un?
RM
Une autre priorité du studio est de plancher sur des projets sociaux, et pas seulement sur des projets privés. Je pense qu’en tant qu’architectes, nous avons vraiment la responsabilité de réaliser des projets sociaux. Je crois au design en général, il importe donc peu qu’il s’agisse d’un projet de petite ou de grande envergure. J’aime faire des zooms arrière et des zooms avant à tout moment, partir d’échelles et de strates diverses, passer de l’objet, de l’artefact et du livre à l’échelle de la ville. En faisant cela, nous essayons toujours de donner plus. L’une des tâches les plus importantes pour les architectes est d’écouter, d’écouter attentivement, puis d’agir. Nous travaillons avec des personnes qui nous demandent quelque chose et nous essayons toujours de leur donner beaucoup plus que cela.

Par exemple, récemment, un projet nécessitait la construction d’un toit – et nous leur avons construit tout un centre communautaire. C’était à Veracruz, dans le golfe du Mexique, où il fait si chaud qu’il est impossible de faire quoi que ce soit sans toit. La zone concernée comptait de nombreux espaces sous-utilisés, mais avec un grand potentiel à condition d’avoir un toit. Cet espace sous-utilisé était censé être un terrain de basket, mais il n’y avait pas de lumière la nuit et on ne pouvait pas jouer pendant la journée à cause de la chaleur.

En plus de cela, à Veracruz, la végétation pousse incroyablement vite dans de bonnes conditions d’humidité. Donc, quand on nous a sollicités pour la construction d’une couverture, nous nous sommes demandé comment leur offrir plus qu’un simple toit. C’est un espace extraordinaire qui pourrait devenir un centre communautaire. Ce que nous avons fait, c’est simplement laisser plus d’espace entre les colonnes du toit planifié, surélever le toit et ajouter un deuxième niveau. Cela a permis de créer de l’espace pour des salles de classe, une petite bibliothèque, un gymnase et un jardin. Au départ, ils n’avaient pas prévu d’espace pour un jardin, mais lorsqu’ils ont vu notre plan, ils nous ont donné cette zone à utiliser en plus, et maintenant cet espace est habitable grâce à la végétation et à l’ombre. C’est si simple.

Rozana Montiel Estudio de Arquitectura, Mexico City, 2021. Photographie © Erika Manning

RM
Depuis lors, ils ont même invité un botaniste à créer une zone de plantes médicinales, où des vieilles dames viennent chercher les herbes qui les intéressent. Il y a une vraie participation de la communauté. Les enfants qui erraient dans les rues sans rien faire d’autre que se livrer à la violence ont désormais un endroit où passer leurs journées.

C’était incroyable d’être là et d’observer la manière dont tout l’espace s’est activé. De voir ces enfants y passer la journée pour jouer au basket, au football, aller à la bibliothèque, lire, aller dans la zone de gym du forum. Et tout cela grâce à une stratégie qui a utilisé des colonnes plus fines et donné plus d’espace au programme. Maintenant, cela coûte un peu plus cher bien sûr, mais pas tant que ça. Le principe est de rendre tout utile. Ensuite, même si un développeur doit investir un peu d’argent au début, il en retirera beaucoup plus. Ce changement de perception a pu apporter un réel changement.
PC
Quels sont les outils de représentation les plus efficaces dans votre pratique? Quels sont les formats de communication et de relation qui vous semblent les plus efficaces pour mener des projets sociaux?
RM
Cette idée de la perception et de la façon de regarder est fondamentale pour moi : regarder de plus près, regarder les détails. Nous redessinons constamment au bureau pour scruter et repérer des détails qui pourraient jouer un rôle crucial dans la transformation de la réalité. J’en parle comme d’un regard actif; la mirada activa. Cela devient ensuite une vision haptique ou périphérique que j’appelle les yeux de l’architecture : ne pas seulement voir par les yeux, mais aussi voir par la peau, comme le dit Juhani Pallasmaa.

Et après ce temps d’observation, comment raconter l’histoire d’un projet? Les moyens de représentation font partie intégrante du processus de conception que nous menons. Nous travaillons généralement à moitié sur papier, puis, lorsque nous commençons à rassembler des références, nous créons un tableau que nous complétons en permanence – que nous soyons cinq ou vingt personnes occupées au bureau, car notre effectif change tout le temps en fonction des projets.

Dans ce processus, nous avions utilisé l’idée du post-it, qui est devenu une sorte de méthodologie, puis un livre. Nous voulions faire un livre sur ces processus, mais non limité à ces projets-là – à la place, nous avons donc fait un livre sur les post-it. (Bien sûr, ce processus a été utilisé avant que l’on passe au système Zoom!)

Rozana Montiel Estudio de Arquitectura, Mexico, 2021. Photographie: Erika Manning

PC
Nous sommes curieux de connaître le contexte et les conditions dans lesquels vous opérez et votre propre compréhension de la notion de bon sens.
RM
Je pense que le bon sens consiste à se servir de ce que l’on a; à employer des matériaux locaux, à travailler à bas prix et avec un minimum de ressources. Si nous pensons par exemple à la durabilité, c’est un mot que j’ai du mal à définir parce qu’il est devenu une tendance en quelque sorte : tout doit être « durable ». Selon moi, la durabilité est une question de bon sens. C’est une question de logique. Il s’agit de comprendre ce que l’on a. C’est la nature. Par exemple, comment va-t-on placer une maison? Il faut comprendre le site, comprendre l’exposition aux vents, l’ensoleillement, l’entrée de la lumière. Ce sont les choses qui existent, qui sont là quoi qu’il arrive.

Pour un autre livre que nous avons produit récemment, intitulé Common Spaces in Housing Units, nous avons créé un manifeste qui reflète tout ce que nous faisons au studio. Et nous y avons entre autres souligné l’importance de rechercher du contenu dans le contexte. Avant d’entreprendre la démarche de conception, nous faisons des recherches sur les ressources potentielles spécifiques, les atouts de la communauté et les besoins essentiels d’un site. Nous embauchons localement, nous servons régionalement, nous travaillons avec la communauté, pas seulement pour elle – nous nous engageons avec les gens en les considérant non pas comme des consommateurs d’espace, mais comme des créateurs de lieux.

Comme nos projets s’ancrent dans différents types de contextes au Mexique, nous opérons aussi dans des sites marginaux, dans l’informalité et dans les périphéries. Et nous trouvons dans ce cadre quantité d’informations, ce qui nous ramène à ce dont je parlais précédemment au sujet de la durabilité : utiliser la logique existante d’un lieu. Nos pensées deviennent des actions, et nos actions deviennent des habitudes, ce qui conduit à une réelle évolution.

Rozana Montiel Estudio de Arquitectura, Mexico City, 2021. Photographie © Erika Manning

RM
Nous avons également développé l’idée des Situ-actions, qui sont des actions spécifiques à un site. Le principe à leur base est qu’il y a des actions urbaines qui sont des interventions très peu coûteuses et impliquent les gens dans leur espace de manière ludique et innovante. Le but est d’amener les gens à exprimer leurs besoins et à comprendre leurs aspirations et ce qu’ils veulent. Une fois que l’on a multiplié ces petites tactiques, elles créent une stratégie et cette stratégie conduit au changement.

Au début, les gens peinent à croire que ces petites interventions sont de l’architecture. Il peut être très difficile de convaincre toutes les parties prenantes et toutes les institutions, par exemple, de l’importance de cette démarche. Mais moi j’y crois, et je pense que la beauté est un droit fondamental. Et que cela ne doit pas nécessairement coûter cher.

L’autre jour, quelqu’un m’a demandé ce que signifiait le luxe pour moi, et je lui ai répondu que le luxe consistait à avoir un espace respecté. Peu importe le coût. Il ne s’agit pas de mettre plus d’argent dedans. Ce fut très intéressant d’essayer de montrer aux promoteurs qu’une telle vision ne doit pas nécessairement coûter plus cher, et que cela changera durablement la perception des gens et leur vie future.

Rozana Montiel Estudio de Arquitectura, Mexico City, 2021. Photographie © Erika Manning

PC
Court/Cancha n’est pas le seul projet commandé par l’Instituto del Fondo Nacional de la Vivienda para los Trabajadores (INFONAVIT), n’est-ce pas?
RM
Exactement, il y a aussi Common-Unity et le terrain de jeu Fresnillo. Lorsque nous sommes arrivés pour commencer le projet Common Unity (_Común-Unidad) à Mexico, au début, ils ne nous ont pas laissé entrer. Ils nous disaient – les gens viennent toujours et disent qu’ils vont réhabiliter cet espace et cela n’arrive jamais. Nous nous sommes donc approchés du site pour en savoir plus sur le contexte et gagner la confiance des gens. Nous sommes entrés en disant que nous étions des sociologues de l’université d’en face – ce qui, à mon avis, n’est pas un mensonge ! Nous sommes des architectes, et aussi des sociologues. Nous avons commencé à parler avec les gens et à élaborer des requêtes cartographiques. Mais plutôt que de suivre une approche descendante et quantitative, nous avons procédé de manière qualitative. Au lieu de demander « combien de lumières avez-vous, vos enfants vont-ils à l’école, avez-vous un ordinateur », nous avons adopté une méthode différente. Nos questions ont plutôt été « Où avez-vous eu votre premier baiser ? », « Où allez-vous fumer des cigarettes ? », afin d’apprendre à connaître les gens, de gagner leur confiance et de les écouter.

À partir de là, ils ont participé au processus. Au début, c’était un espace très fermé et peu sûr. Au départ, ils ont dit que quoi que nous fassions, nous ne pouvions pas toucher aux barrières. Mais après les avoir impliqués dans le projet et leur avoir montré les différents espaces possibles, les voisins ont fini par enlever eux-mêmes 90 % des barrières – nous n’avons même pas eu besoin de le faire, car nous en avions changé la perception. Nous avons remplacé les structures de séparation verticales par des structures horizontales protectrices : nous avons écouté leurs demandes de toits avant tout, mais nous avons mis en place un programme diversifié à l’intérieur de ces structures, avec leur plein accord.

L’espace a complètement changé, les gens n’en revenaient pas : ils disaient, non, ça c’est pour les riches. Ils n’arrivaient pas à croire que cela ne coûtait pas plus cher, ayant souvent l’impression de ne pas mériter ces beaux espaces. C’était vraiment intéressant de voir comment ils ont commencé à se sentir propriétaires, ils ont commencé à sentir que c’était leur lieu de vie à eux. Cette façon dont les gens perçoivent leur propre espace, nous l’avons appelée Unité commune parce qu’il s’agissait d’abord d’unités distinctes, séparées à cause de l’insécurité, et qu’elles sont redevenues une communauté. Je pense aussi beaucoup à la façon dont nous nommons les projets.

Rozana Montiel Estudio de Arquitectura, Mexico, 2021. Photograph © Marc Goodwin

Cette conversation est la troisième d’une série d’entretiens que Plan Común a réalisés et qui seront diffusés à la fois sur ce site web et en vidéo dans les archives audiovisuelles OnArchitecture.

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