Une seule personne ne peut pas tout faire

Quelle modernité : biographies de l’architecture en Chine 1949-1979 est présentée dans nos salles principales. Phrase extraite de l’article publié cette semaine. Image : Équipe de consultation architecture et d’ingénierie, projet présenté au concours pour le Monument aux Héros du Peuple, Beijing, vers 1952. Aquarelle sur papier. P-297H, Chang Tsong Zung Johnson

Reconstruire Beijing

Shirley Surya et Li Hua en conversation avec Ma Guoxin à propos des instituts d'architecture financés par l'État

Ma Guoxin
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Histoire orale de Ma Guoxin, tirée de Wang Tuo, Intensite dans Dix Cités (2025), co-commandée par le CCA et M+, Hong Kong pour Quelle modernité : Biographies de l’architecture en China 1949-1979. © Wang Tuo

Shirley Surya et Li Hua
Vous avez obtenu votre diplôme à l’université de Tsinghua en 1965. Comment êtes-vous arrivé au BIAD (Institut d’architecture et de conception de Beijing)?
Ma Guoxin
Au départ, je n’étais pas censé aller au BIAD. Je travaillais au Sichuan sur des projets liés à la construction du Troisième front. À l’époque, la menace d’une guerre était très présente, si bien que d’importantes institutions et administrations ont été transférées au Sichuan, une province historiquement difficile à envahir. Nous avons dû construire une annexe du campus à partir de rien : étude de site, infrastructure de base, installation de l’électricité… Plus tard, quand il est devenu clair qu’il n’y aurait finalement pas de guerre, ces départements sont rentrés à leurs villes originaires et les bâtiments ont été cédés au Sichuan.

À mon retour, je devais normalement rejoindre l’université de technologie de Beijing, mais pour une question de calendrier, un diplômé d’une promotion antérieure a obtenu le poste à ma place. C’est comme ça que je me suis retrouvé au BIAD. C’était l’un de ces hasards…
SS & LH
Vous n’avez pas eu le choix de votre affectation après l’obtention de votre diplôme?
MG
Non, absolument pas. Après toutes ces années à l’université, on acceptait tout simplement ce qui avait été décidé pour nous. Les quatre-vingts à quatre-vingt-dix personnes diplômées de Tsinghua ont rejoint des institutions spécialisées dans la recherche sur la bombe atomique, l’aviation, l’électronique, l’armement, la construction navale, les missiles – des départements d’ingénierie de construction hautement confidentiels. D’autres ont dû partir travailler pour l’armée, le ministère des chemins de fer ou le gouvernement central. Très peu d’entre nous ont pu rejoindre des administrations provinciales ou municipales.
SS & LH
Comment avez-vous réagi en apprenant que vous alliez au BIAD?
MG
À l’époque, le BIAD n’était pas considéré comme un établissement de premier choix. Les affectations les plus recherchées visaient les différents ministères centraux, jugés plus importants. Mais avec le temps, les opinions ont changé. Le BIAD était un institut local, ce qui le rendait particulièrement stable. Au fil des ans, avec les nombreuses campagnes politiques, des gens ont été réaffectés ailleurs, des institutions entières ont été déplacées. Mais le BIAD, lui, est resté à Beijing pendant tout ce temps. Deuxièmement, notre institut était différent de ceux du design industriel. Les dirigeants – des personnalités comme Lin Leyi, Gong Deshun, Dai Nianci – étaient tous diplômés d’universités reconnues, tout comme l’équipe de conception. Bien sûr, notre institut comptait quelques spécialistes de renom, mais au départ, c’était surtout un regroupement d’entreprises de construction et de petits bureaux d’études. Comme il n’y avait pas beaucoup de personnes techniquement qualifiées au début, nous avons dû former les nôtres. C’est comme ça qu’on a formé un groupe, que l’on surnommait les « 108 guerriers », aux bases de la conception, qui a vite progressé, dessinant rapidement et très bien.

Ma Guoxin, Croquis d’étude pour le Mausolée du président Mao, Beijing, vers 1976. © Ma Guoxin

Ma Guoxin, Croquis d’étude pour le Mausolée du président Mao, Beijing, vers 1976. © Ma Guoxin

SS & LH
Vous avez été témoin de cette époque de conception collective. Comment l’équipe chargée de la conception était-elle organisée au BIAD?
MG
Le BIAD fonctionnait selon une répartition du travail basique. Six ateliers étaient dédiés à des domaines spécifiques : bâtiments publics (hôtels et immeubles de bureaux), projets industriels, installations sportives et de loisirs, projets confidentiels, installations médicales et salles de spectacle. Il y avait aussi un atelier de standardisation chargé d’élaborer des modèles de conception, ce qu’on appelait des « dessins types ». Par exemple, à Beijing, il existait des dessins types pour les écoles secondaires, primaires et maternelles, ainsi que pour les logements. Une fois les modèles finalisés et approuvés, tout le monde devait s’y conformer. Cette méthode permettait à l’État de contrôler au maximum la taille et le coût des constructions. Seules les fondations nécessitaient une adaptation locale, selon le terrain. Autrement, il suffisait d’acheter un jeu de plans pour régler tous les problèmes. Comme on travaillait dans une économie planifiée, ces dessins types étaient très rentables.
SS & LH
Comment l’expression individuelle et le travail collectif se conjuguaient-ils dans votre pratique?
MG
En résumé, je dirais que la conception est un processus créatif collectif qui n’en traduit pas moins un style individuel. Un projet nécessite beaucoup de monde pour sa conception. Une seule personne ne peut pas tout faire, sauf s’il s’agit d’un projet de petite envergure. Il faut faire appel à l’intelligence, aux connaissances et à la vision de nombreuses autres personnes. Dans notre atelier, un projet passait par plusieurs cycles de révision. D’abord une discussion au sein du groupe, puis au niveau de l’atelier, et enfin à l’échelle de l’institut pour les grands projets. Les gens donnaient leur avis à chaque étape. Il y avait de nombreuses révisions avant d’aboutir à la version finale.

Au début, chaque atelier avait son propre architecte en chef, qui supervisait les projets qui lui étaient étroitement liés et avait l’autorité pour les finaliser. Ces postes ont été supprimés après la Révolution culturelle et ces personnes ont toutes été réaffectées au Bureau de l’urbanisme, et chaque atelier est devenu plus autonome. Les décisions étaient alors prises par les responsables de l’ingénierie ou du département. Pour les grands projets, l’institut disposait d’un comité technique composé de spécialistes de renom. Les projets les plus importants pouvaient même être soumis à une discussion au niveau municipal. La structure de révision dépendait donc de l’ampleur et de l’importance du projet.
SS & LH
Le Monument aux Héros du Peuple, construit de 1952 à 1958, est l’un des premiers exemples de projet de conception collective. Un autre, plus récent, est le Mausolée du président Mao. Pourriez-vous nous en dire plus sur les concours organisés pour ces projets?
MG
Pour les grands projets nationaux chinois, aucun institut de conception ne pouvait mener l’ensemble du travail à lui seul. L’idée a toujours été de faire appel aux talents des architectes de toute la Chine. Prenez par exemple le Palais de l’Assemblée du peuple ou l’aménagement de la place Tian’anmen. Dès les premières étapes, des architectes de tout le pays ont fait des propositions. Dans le cas du Palais, chaque institut de conception a élaboré son propre projet. Les idées étaient ensuite examinées, précisées, affinées puis consolidées en un programme final. On pouvait proposer toutes sortes de concepts : des styles plus classiques, occidentaux ou chinois, ou encore des croisements entre les deux. De nombreuses idées ont été testées, mais il a fallu les synthétiser. Tous les grands ouvrages nationaux ont suivi le même processus. Aucune institution n’aurait osé se lancer seule dans l’un de ces projets, sous peine d’être difficilement justifiable si le résultat déplaît au public. Mais si vous dites qu’un projet représente la sagesse collective de toute la nation, qui le contestera?
SS & LH
Diriez-vous que le Mausolée du président Mao a été le dernier exemple de ce modèle d’organisation collective à l’échelle nationale?
MG
Oui, parce que juste après est venue la période des politiques de Réforme et d’Ouverture, et tout le système de conception a commencé à évoluer. Avec l’économie planifiée, il avait été décidé très tôt que le BIAD piloterait le projet après le décès du président Mao. On était au bon moment, au bon endroit, avec les bonnes personnes qui connaissaient la situation sur le terrain – on y travaillait depuis des années. Mais en même temps, les responsables tenaient absolument à ce que le projet reflète la sagesse collective du pays entier. Elle s’est manifestée de plusieurs façons : d’abord, dans le choix du site, puis dans l’exploration de différentes pistes de conception ; toutes sortes d’idées ont été testées : anciennes et modernes, chinoises et occidentales.

J’ai rejoint le projet le lendemain de la mort du président Mao. Officiellement, on n’avait pas encore commencé, mais au BIAD on faisait déjà des tests et des études préalables. On a d’abord cherché des sites appropriés pour le monument : Xiangshan, Jingshan, la Cité interdite, Tian’anmen et le mont Yuquan. Trouver le bon emplacement et la bonne forme architecturale a demandé beaucoup de travail, étant donné que l’on devait finir en un an. Chaque personne a fait valoir ses priorités et ses perspectives dans ce processus. Les hauts responsables, par exemple, voulaient quelque chose de grandiose, de solennel, de digne. Mais les autorités municipales chargées de la construction – comme la Commission de la construction urbaine de Beijing – cherchaient à construire le monument le plus rapidement et le plus efficacement possible.

Zhao Pengfei dirigeait la Commission à l’époque et était particulièrement favorable à l’idée de situer le mémorial dans l’espace entre Tian’anmen et la Cité interdite. Il disait : « Cet endroit ne nécessite pas de démolition, ni de réaménagement des lignes de réseaux énergétiques, et on peut commencer la construction tout de suite. » En revanche, si on le plaçait directement sur la place Tian’anmen, il faudrait démolir plusieurs logements – dont beaucoup de maisons privées – et s’occuper des canalisations, des infrastructures souterraines et des problèmes complexes. On a écarté les sites un par un quand ils ne convenaient pas : certains étaient trop exigus, d’autres trop éloignés. Finalement, il a été décidé de le mettre sur la place Tian’anmen. Un mémorial en l’honneur du président Mao devait se trouver à cet endroit, avec le peuple.

Projets présentés au concours pour le Mausolée du président Mao, Beijing, 1976-1977, dans « The Development Process of the Architectural Schemes for Chairman Mao Memorial Hall », Jianzhu Xuebao 4 (1977) : 35. CL.2025.1.128, M+, Hong Kong. © Jianzhu Xuebao

SS & LH
Quand vous repensez au processus de conception du Mausolée, qu’est-ce qui vous marque particulièrement?
MG
C’était un projet hautement politique, vous comprenez? Notre principale préoccupation à l’époque, c’était de veiller à ce que son aspect extérieur soit approuvé, c’est-à-dire que tout le monde le trouve convenable. Ensuite, il fallait que ce soit extrêmement solide et sûr. On était juste après le séisme de Tangshan, donc la résistance sismique était primordiale. On devait remplir toutes ces conditions et, en plus, achever le projet dans un délai très court. Ce caractère d’urgence était crucial.

Le bâtiment se trouvait à Beijing, sur la place Tian’anmen – il fallait naturellement qu’il ait une apparence chinoise. Quelque chose de familier, qui donne aux gens un sentiment de proximité, de reconnaissance. Si c’était trop étrange ou décalé, la population se serait interrogée. Mais en même temps, on ne pouvait pas reproduire exactement ce qui existait déjà. Cela aurait paru dépassé. Il fallait qu’il représente une évolution formelle par rapport à l’existant. Voilà l’équilibre que nous cherchions : respecter le passé tout en allant un peu de l’avant. Jusqu’où aller ? C’était une partie du défi.

Au départ, on ne pensait pas particulièrement à l’axe central de la place Tian’anmen, mais aujourd’hui, ce projet fait partie du dossier d’inscription de Beijing au patrimoine mondial de l’humanité. Cet axe est extrêmement important : c’est le fil conducteur de l’aménagement de la ville depuis plus de sept cents ans. Depuis la fondation de la République populaire, seulement deux bâtiments majeurs ont été construits sur cet axe : le Monument aux Héros du Peuple et le Mausolée du président Mao. Tous les deux utilisent ce modèle à double corniche, alors que les bâtiments de part et d’autre de l’axe – le Palais, le Musée national – n’en ont qu’une seule. Si vous regardez l’axe central vers Tian’anmen, Qianmen, la Cité interdite, tous ces bâtiments présentent un double avant-toit.

La tradition chinoise est très structurée. Il y a toujours une hiérarchie : ce qui est important, ce qui est secondaire, ce qui doit ressortir, ce qui doit rester discret. Toute cette pensée s’est forgée sur des milliers d’années. L’essentiel, c’est de savoir comment la manier avec finesse. Ces idées, ces habitudes ne relèvent pas du hasard. Elles se construisent progressivement, façonnées par l’environnement dans lequel nous vivons. Avec le temps, elles deviennent partie intégrante de notre manière de penser. Le projet du Mausolée a été un effort collectif, des personnes de tous les métiers et de tous les domaines d’expertise ont travaillé ensemble. C’est pour cela qu’on parle souvent du caractère « collectif » de cet ouvrage. Et sincèrement, un projet d’une telle importance aurait été mené de la même façon n’importe où ailleurs.

Traduit de l’anglais par Gauthier Lesturgie.

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